BRUTELLE Georges, Albert

Par Gilles Morin

Né le 20 novembre 1922 à Paris (XIIIe arr.) ; instituteur puis journaliste ; militant socialiste de la fédération de Seine-Maritime ; résistant déporté ; membre du comité directeur en (1946-1969), secrétaire général adjoint (1947-1967), membre du bureau de la SFIO (1967-1969).

Fils de Pierre Brutelle ouvrier polisseur et d’Olga Delattre, Georges Brutelle eut des parents « sans option politique déterminée ». Son père ne votait pas aux élections, mais était « très sensible aux rapports de classes » (témoignage autobiographique). Georges fut sensibilisé aux idées socialistes dès l’âge de douze ans, lors des événements de février 1934. Il adhéra l’année suivante aux Jeunesses socialistes. « Gardant en moi des tendances libertaires », écrivit-il, mais « croyant nécessaire un effort d’organisation rationnelle, rejetant le fait stalinien (il pensait) que la démocratie interne de la SFIO permettait l’affirmation de positions socialistes particulières ». De 1935 à 1939, il contribua à l’existence d’un groupe de jeunes socialistes qui n’était pas officiellement affilié au Parti socialiste. Élève à l’École normale d’instituteurs de Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) et à la Faculté des lettres de Caen (Calvados), il recréa les Étudiants socialistes de Rouen en 1939.

Élève-maître de l’École normale d’instituteur de Rouen, en juin 1940, avant l’entrée des troupes allemandes à Rouen, au moment de l’évacuation de la ville, avec trente autres camarades, ils firent le serment de se retrouver pour continuer la lutte quelles que soient les circonstances. Le 12 juillet suivant, rentrant d’évacuation, Brutelle rencontra des camarades adultes, Tatet et Neveu, avec lesquels il décida d’entamer une lutte clandestine. Au début du mois de juillet, il participa à la réorganisation clandestine de la Fédération socialiste et, le lendemain, avec une douzaine de socialistes et un communiste, il organisa un groupe de Résistance. Avec l’instituteur Poissant, ils mirent en place des équipes sportives de jeunesse et devaient recruter plus tard parmi les ajistes. Le 1er septembre 1940, il organisa une réunion clandestine des ES à Rouen et peu après, ils confectionnaient avec ses camarades des papillons ayant pour inscription « Vive la République » ou « Vive la démocratie ». Ce mois de septembre fut consacré à prendre contact en Normandie (particulièrement dans les cantons limitrophes de la Somme) avec les militants socialistes susceptibles de rejoindre leur noyau de résistance. Ils se réunirent par la suite au Petit-Quevilly et poursuivirent leur action de diffusion de tracts, plus longs et plus précis. Ils réalisèrent des papillons puis, à partir d’octobre 1940, diffusèrent des tracts ronéotés. Le premier journal - intitulé Jaurès - parut en janvier 1941. Il tira à 200 exemplaires, puis à 2 000 dans l’été. Dans son numéro de juin, il se prononçait pour le soutien à l’action du Général de Gaulle, sans considérer l’engagement à ses côtés comme inconditionnel et en mettant en garde contre les développements possibles du gaullisme après la libération du pays : "Ils (les socialistes) accordent momentanément leur confiance au Général de Gaulle, en espérant que son seul but est de libérer la France de l’hitlérisme. Ils observeront les consignes lancées par Londres tant que celles-ci ne seront pas en contradiction avec leur idéal de justice, de liberté et de fraternité. Mais dès aujourd’hui ils affirment que si un jour le Général de Gaulle ne laissait pas la France libre de choisir elle-même sa destinée, ils lutteraient contre lui avec tous les moyens en leur pouvoir ». Faute de moyens, ils durent abandonner le journal en décembre 1941. En 1942, Brutelle travailla avec le Front national, mais, ayant refusé d’entraîner ses camarades dans des actes de terrorisme "inutiles » d’un point de vue militaire et dangereux pour la population civile, il coupa les liens avec eux. Les contacts furent repris l’année suivante et il mit sur pieds une organisation d’aide aux réfractaires, dont le groupe le plus remarquable était celui de Criels-sur-Mer. Il prit alors contact avec le War Office et s’occupa d’opérations militaires, avec Levillain* et madame Savalle. Ayant renoué avec un milieu plus proche de ses idées, il milita alors surtout à Libération-Nord, avec Levillain et Corroy, ce dernier étant en liaison avec l’IS britannique Après l’arrestation de ses compagnons en mai et juin 1943 (qui avaient perdu le contact avec le Centre parisien), Jean Capdeville* membre de leur groupe renoua avec Henri Ribière*, responsable de Libération-Nord, par l’intermédiaire de Tony Larue*. Brutelle, nommé instituteur en octobre 1942 devint clandestin. Il versa alors tous ses groupes de choc (une cinquantaine) dans le mouvement. Sous le pseudonyme de Charles, il fut chargé des questions militaires, formant un triangle régional avec Capdeville, responsable NAP, et Raoul Leprêtre*, chargé du Renseignement.

Brutelle fut, en 1943, avant même la mise en place officielle des Comités départementaux de Libération, l’un des organisateurs du comité de Libération de Rouen et fut chargé de la coordination des comités départementaux normands en gestation. Déjà responsable pour son département de Libération-Nord, Ribière le chargea dans l’été 1943 d’étendre son activité militaire à l’Orne, l’Eure et le Calvados. Il était en contact avec les syndicats, le PC, les FTP et le FN. Il contrôlait tous les points de chute du War Office. Il reçut Clozon*, envoyé par André Philip*. Il fut arrêté en décembre 1943 pour fait de Résistance, avec Leprêtre et l’ensemble du Comité de Rouen sauf Capdeville. Alors qu’il devait organiser l’état-major de l’Armée secrète, en contact avec Barrois de l’OCM, il avait été dénoncé par Jean Dordain. Arrêté le 17 décembre 1943, incarcéré à Fresnes le 20, il fut déporté en juillet 1944 à Compiègne, puis le 17 août fut envoyé à Buchenwald, où il prit part à l’organisation de la résistance intérieure du camp. Il fut libéré le 11 avril 1945, mais respectant une promesse qu’il avait faite, il ne rentra en France que le 6 juin, en compagnie du docteur Beltrami, après avoir assuré l’aide et le rapatriement des Français de Buchenwald et de divers commandos. Il négligea de régulariser sa situation de résistant par la suite.

À son retour, il fut un des co-fondateurs de la Fédération nationale des déportés et internés de la Résistance, avec Eugène Thomas*, et en fut secrétaire général de 1945 à 1947. Il entra plus tard (dans les années soixante) en maçonnerie à partir des liens noués dans la Résistance.

À son retour de déportation, Georges Brutelle ne reprit pas sa profession d’instituteur qu’il avait exercée de 1941 à 1943. Il se consacra au journalisme et à l’action politique, devenant un permanent politique, tout d’abord par sa place dans les cabinets ministériels, puis dans l’appareil de la SFIO. Il entra comme chef adjoint dans le cabinet d’Eugène Thomas, ministre des PTTde juin 1945 à mai 1946. Il fut ensuite détaché au ministère de l’Information en juin 1946, puis de juin à novembre 1946 au cabinet du sous-secrétaire d’État à l’intérieur Jean Biondi* puis redevint chef de cabinet d’Eugène Thomas de janvier à juin 1947.

Il participa à la publication du journal de Libération-Nord, La Liberté normande, fonda à Rouen l’hebdomadaire Le Progrès social (1945-1946), Cité nouvelle devenu La République de Normandie, dont il assuma la direction jusqu’en 1963. Délégué à la propagande de la SFIO pour la Normandie en janvier 1946, il entra au Comité directeur du parti en août suivant, lorsque Guy Mollet en prit la direction. Georges Brutelle fut tout d’abord nommé secrétaire administratif des Groupes socialistes d’entreprises durant un an, puis, lui qui était passé alors pour blumiste, se rallia à Guy Mollet dès lors que celui-ci s’écarta de certains courants gauchistes qui avaient contribué à le porter au pouvoir. Il fut désigné secrétaire général adjoint de la SFIO en juin 1947. Leur accord devait se consolider encore lorsque le secrétaire général se recentra avec l’adoption de la Troisième force à l’automne 1947. Brutelle conservera cette fonction d’adjoint jusqu’à sa démission le 22 décembre 1965. À ce titre il participa à toutes les conférences de l’Internationale socialiste de 1948 à 1964 et aux congrès socialistes de 1945 à 1967. Souhaitant une organisation plus efficace du parti, il se présentait avec ironie comme le "bolchevik" de la SFIO. Anticommuniste, il manifestait une certaine fascination pour le communisme et fut particulièrement attentif à l’évolution du bloc de l’Est et du courant communiste. Dès la fin des années 40, il se montra très intéressé par le thème de l’autogestion et par la Yougoslavie de Tito où il se rendit. Il joua un rôle central dans la presse du parti et celle de ses satellites. Directeur gérant de l’agence socialiste, "l’Agence de presse et de la liberté", après l’adhésion de l’équipe de dissidents ou exclus communistes regroupés autour de Auguste Lecœur* et de Pierre Hervé*, Georges Brutelle appartint au comité de direction du journal et de la revue du groupe, La Nation socialiste de 1959 à 1963. Il était encore directeur politique du journal des socialistes espagnols édité en France El socialista.

Brutelle n’en conserva pas moins des liens forts avec la Seine-Maritime, surtout après l’exclusion de Jean Capdeville. Secrétaire fédéral politique de la Seine-Maritime de 1951 à 1966 (à part un intérim laissé à Pierre Bérégovoy en 1956*), il fut par ailleurs directeur de La République de Normandie, qui succéda à Cité nouvelle de 1951 à 1958. Mais, ne cherchant pas à être élu, il ne se présenta pas dans son département. Il fut candidat de principe, pour représenter le parti, aux législative de 1951 dans la Lozère, avec Malacrida. Ils recueillent 1 718 suffrages sur 57 513 inscrits et 44 447 exprimés.

Sur le plan interne, Brutelle était l’un des piliers de la majorité molletiste, conservant toutefois une part d’autonomie dans les débats internes des cénacles socialistes. Il signait souvent les motions de la majorité dès lors que des divergences se manifestaient, comme durant la période de la crise de la Communauté européenne de défense. Toujours discipliné et incarnation de la politique nationale du parti durant la guerre d’Algérie, en privé il se montrait très circonspect et ce d’autant plus qu’il fut lui-même rappelé. Son action dans les Forces françaises libres lui avait valu le grade de sous-lieutenant et Brutelle jugeait nécessaire la présence d’hommes de gauche dans l’armée ; aussi, comme officier de réserve, chercha-t-il à « parvenir aux responsabilités les plus importantes possibles ». Rappelé comme officier de Réserve en Algérie de juin à août 1956, il fut mobilisé avec le grade de capitaine. Il aurait aimé rester car il s’était attaché à ses hommes selon un télégramme de Lacoste à Guy Mollet, daté du 4 août 1956 (il deviendra colonel de réserve en 1970).
En mai 1958, Brutelle, continua à soutenir la position de Guy Mollet jusqu’à la fin du mois. Tout en étant hostile à l’idée de soutenir l’appel à la grève générale lancé par la CGT, il participa activement à la préparation de la manifestation républicaine du 28 mai. Et dans les débats internes des instances du parti, il vota contre la liberté de vote pour l’investiture du général de Gaulle et contre celui-ci, contrairement à Guy Mollet. Mais, après avoir proposé de démissionner avec le reste du secrétariat le 4 juin, il se trouva dans une position intermédiaire, semblant souhaiter le succès d’une opération qu’il se refusait à cautionner officiellement et cherchant avant tout à préserver l’unité du parti. Sa position fut évolutive : opposé à la liberté de vote le 1er juin, démissionnaire le 4, acceptant de rester à son poste sous la pression de ses camarades, il adopta une position unitaire, refusant l’idée de scission car si la division est grave, selon lui elle ne portait pas sur des « problèmes fondamentaux de doctrine mais simplement sur la tactique. Aussi, affirma-t-il dans un article « L’unité à préserver » paru dans le Combat Social : « Tout ce que je souhaite, c’est la réussite des nôtres qui furent pour. C’est que les événements me donnent rapidement tort. » Et, deux mois plus tard, dans les suppléments du Bulletin Intérieur, il franchit définitivement le pas en acceptant de voter « oui » au référendum, constatant que les libertés perdurent, que l’on ne peut « contester le caractère démocratique et républicain » du projet de constitution et que l’usage des textes les transformera. Estimant que le peuple attend du nouveau, il invitait ses camarades au changement : « Prenons notre place dans le courant qui se crée pour un renouveau et consacrons-nous bien vite à réfléchir sur nous-mêmes, sur notre propre conservatisme idéologique. Essayons de nous redéfinir en fonction d’objectifs certes demeurés permanents, mais en fonction d’une réalité qui a évolué, qui a transformé les rapports sociaux au sein même de la classe ouvrière. Ceci nous imposera de repenser nos méthodes et même nos formes d’expression si nous voulons que le Socialisme apparaisse encore ce qu’il est : une espérance et une force toute jeune encore dans le mouvement du monde ».

Rallié en apparence à Guy Mollet, Brutelle commença le processus qui l’en écartait. À partir de 1962, avec le règlement de la guerre d’Algérie et la réforme constitutionnelle qu’il acceptait, Brutelle prit position pour le regroupement de la gauche et il chercha à faire évoluer le parti. Il fut l’organisateur des colloques socialistes en 1963 et 1964 où se retrouvèrent pour la première fois des cadres de la SFIO, du PSU, des syndicalistes, des membres des clubs, et des chrétiens de gauche. Ces colloques contribuèrent aux rapprochements politiques préparant la naissance de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) et du nouveau Parti socialiste.
Aussi, lorsqu’en 1965 le Parti socialiste SFIO, le Parti radical-socialiste, la Convention des institutions républicaines, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance et divers clubs fondèrent la FGDS, Brutelle entra au Comité exécutif et devint secrétaire national le 6 décembre 1965 (jusqu’à juin 1967). Mais ses divergences avec Guy Mollet ne cessaient de s’accentuer et Brutelle démissionna de son poste de secrétariat général adjoint de la SFIO et du bureau du parti, en même temps que Gaston Defferre, Francis Leenhardt, Albert Gazier, Christian Pineau et Gérard Jaquet le 22 décembre suivant, le Comité directeur refusant de convoquer un Congrès national extraordinaire. Il demeura au Comité directeur et fut de nouveau membre du bureau de la SFIO en juillet 1967. Il était par ailleurs toujours directeur de la documentation à la société générale de presse de juin 1966 à octobre 1967.

Dans sa propre fédération, ses positions s’effritaient, aussi Georges Brutelle démissionna de sa fonction de secrétaire fédéral politique de la Seine-Maritime le 13 juin 1966, à la suite d’un conflit avec Serge Huguerre. Les divergences avec la direction fédérale portaient sur son refus d’accepter l’ancien président du Conseil André Marie au sein de la FGDS. Il milita désormais dans l’Essonne, à Palaiseau.

Marginalisé dans la SFIO, Brutelle rallia le secteur immobilier, puis entra dans le groupe de presse de Robert Hersant où il devait faire carrière. Il fut directeur des relations extérieures (1968), directeur général adjoint (1969) puis directeur général (1970) de la Société d’études et constructions immobilières. Il géra de 1969 à 1972 la Société normande de presse républicaine éditrice du quotidien Paris-Normandie et dirigea à partir de 1974 la Gerpresse (Revue nationale de la Chasse, la Pêche et les poissons, Sport-auto). Brutelle devint directeur général de l’Auto-journal en 1976.

Il conserva longtemps ses attaches au Parti socialiste et on le trouve encore comme membre des "Amis » de la tendance "Bataille socialiste", qui rassemblait les amis de Guy Mollet au sein du Parti socialiste en 1974.

Il était marié à Jeannette Duba* qui fut une très active militante de la SFIO.

Officier de la Légion d’Honneur, il était titulaire de la Croix de guerre 1939-45 et de la Rosette de la Résistance.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18125, notice BRUTELLE Georges, Albert par Gilles Morin, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 16 février 2018.

Par Gilles Morin

ŒUVRE : La pensée socialiste contemporaine, Paris, 1965.

SOURCES : Arch. Nat., fonds Noguères, dossier Brutelle ; F/1cII/119 ; F/1cII/563 — Arch. OURS, correspondance Loire ; 2/APO/2 ; AGM 129. — Arch. PPo, BA2 1965. — H. Coston, Dictionnaire de la politique française, Paris, 1967. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1967. — Who’s who, 1979-1980. — André Combes, La Franc-Maçonnerie sous l’Occupation, Paris, éditions du Rocher, 2001, p. 128. — La pensée socialiste contemporaine, — Renseignements fournis par Georges Brutelle, 10 octobre 1980. — Notice DBMOF, par J. Maitron et Cl. Pennetier.

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