Né en février 1897 dans le xian de Wusi (Jiangsu), mort le 13 mars 2004 ; spécialiste des structures économiques et sociales de la Chine rurale pendant la période républicaine. Professeur à Beida après 1949, il a été critiqué au début de la Révolution culturelle et réhabilité en 1977.

Chen Hansheng acquit sa formation d’économiste aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Directeur du département de sociologie à l’institut national de la recherche en sciences sociales de l’Academia Sinica pendant la « décennie de Nankin », il conduisit une série d’enquêtes locales auxquelles ses ouvrages sur l’économie et la société de la Chine rurale doivent une lucidité amère et l’admirable précision qui fait d’eux des classiques. Ces travaux, qui tiennent à la fois de la Dîme royale de Vauban et des Paysans du Nord de Georges Lefebvre, furent interrompus par la guerre sino-japonaise. En 1944, Chen accepta une offre du ministère britannique de l’information (B.M.I.) et se rendit en Inde afin d’organiser des émissions de propagande à destination de la Chine occupée. Il échappait ainsi aux autorités nationalistes, hostiles à ses activités et à ses critiques d’inspiration libérale. Il suivit avec beaucoup de clairvoyance l’ascension de Mao Tse-tung (毛澤東) au sein du P.C.C., saluant avec plaisir la chute de Wang Ming (王明) et l’émergence d’une direction « nationaliste » dont il soulignait l’indépendance par rapport à l’U.R.S.S. C’est à ce « communisme national » qu’il se rallia en 1949. Professeur d’histoire à Beida, député à l’A.N.P. (élu en 1954, réélu en 1958 et en 1964) et vice-président de l’Institut des affaires étrangères, il participa à de nombreuses missions à étranger. En juin 1967, après plusieurs années de semi-retraite, il fut accusé d’avoir approuvé la « ligne » économique de Liu Shaoqi (劉少奇), ce qu’on peut considérer comme un hommage indirect à son œuvre d’économiste et de sociologue. Réhabilité en 1977, il est (en 1979) président de la société de recherche sur les cultures d’Asie centrale.
Qu’elle s’interroge sur la répartition de la propriété foncière, sur l’apparition d’une économie de marché liée aux cultures industrielles, comme celle du tabac, ou bien sur le sort des nan min de Mandchourie, réfugiés de la misère et de la famine, cette œuvre a pour thème central et permanent l’aggravation du « fardeau de la paysannerie chinoise ». Suivant Chen, c’est moins d’ailleurs l’enrichissement des classes dominantes rurales et urbaines que l’immense « faim de terre », liée à la pression démographique, qui entraîne le mécanisme de la paupérisation paysanne : l’ancien régime économique perdure en dépit d’une modernisation plus nocive qu’efficace ; étranger à la logique du développement, il diffère de l’ancien régime européen. La concentration foncière polarise la société villageoise, exploitée par la classe des propriétaires fonciers que Chen Hansheng compare à des « êtres à quadruple face », car ils sont souvent propriétaires (absentéiste, ou non), marchands, usuriers et fonctionnaires tout à la fois. Cette analyse des contradictions sociales explique la popularité de Chen parmi les historiens marxistes. A l’inverse, les « experts » ont pu lui chercher querelle : n’a-t-il pas trop noirci la crise structurelle en négligeant de faire la part de la conjoncture, défavorable au moment de ses enquêtes sur le terrain ? En cela, son tableau ressemble moins à celui de Fei Xiaotong (費孝通) qu’à celui de Tawney : témoin d’une misère extrême, il postule la dynamique sociale de la catastrophe salvatrice qu’il annonce en filigrane...

ŒUVRE : Les principales études de Chen Hansheng ont été traduites : « The Burdens of Chinese peasantry », in Pacific Affairs, 1929. — Notes on Migration of Nan Min to the Northeast, Shanghai, 1931. — The Present Agrarian Problem in China, Shanghai, 1933. — Agrarian Problems in Southernmost China, Shanghai, 1936. L’ouvrage est également connu sous un titre différent : Landlord and Peasant in China. — Industrial Capital and Chinese Peasants, A Study of the Livelihood of Chinese Tobacco Cultivators, Shanghai, 1939. — The Chinese Peasant, Oxford pamphlets, 1945. — Citons, parmi les nombreux articles et essais non traduits : « Zhongguo nongmin fudande fushui » (La charge fiscale des paysans chinois), in Dongfang zazhi (L’Orient), 10 octobre 1928, p. 9-28.

SOURCES : Outre WWCC, voir Isaacs (1967). — Myers (1970). — Sur la situation politique de Chen pendant la guerre sino-japonaise, deux documents inédits (communiqués par L. Bianco) sont particulièrement éclairants (Archives du Département d’État, Washington) : 1) Correspondance entre le consulat des États-Unis à Guilin et l’ambassade à Chungking, 30 mars 1944. 2) Correspondance entre l’ambassade des Étas-Unis à Téhéran et le secrétaire d’État, 28 février 1945.

Yves Chevrier

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