Né en avril 1892 à Yuhang (Zhejiang), mort le 16 janvier 1975 ; sociologue et démographe, il a conduit le premier recensement « scientifique » dans la région de Kunming (Yunnan) pendant la guerre sino-japonaise après avoir publié des études sur la condition de la main-d’œuvre chinoise outre-mer. Partisan de bonne heure d’une politique de contrôle des naissances, il a pris part à la campagne en faveur du contrôle des naissances qui s’est développée au moment des Cent Fleurs, et a été critiqué au cours du mouvement antidroitier (hiver 1957).

Après avoir préparé au Collège Qinghua de Pékin son départ aux États-Unis, Chen Da soutient un doctorat en sociologie à l’Université Columbia en 1923. Son sujet, la condition de la main-d’œuvre chinoise émigrée, auquel l’avaient sensibilisé la législation des « quota » et le développement d’un fort racisme anti-jaune, va le retenir jusqu’au déclenchement de la guerre sino-japonaise alors que, rentré en Chine dès 1923, on lui offre la chaire de sociologie nouvellement créée à Qinghua (qui devient une université en 1925). Chen Da, indifférent à la politique et aux grands débats du 4 mai, étudie avec un parfait détachement le mouvement ouvrier chinois (The Labor Movement in China, 1927) alors même que Chiang Kai-shek le noie dans un bain de sang. Un instant tenté par la direction des services statistiques du nouveau gouvernement, il se retire dès 1928, incapable de supporter la médiocrité et la vanité de la bureaucratie nankinoise. Un voyage d’étude le conduit dans les mers du Sud (Indes néerlandaises, Malaisie, Indochine) en 1934 et 1935 ; il en rapporte un ouvrage sur les tenants et les aboutissants de l’émigration chinoise à partir de la Chine du Sud. Traduit et publié par l’Institute of Pacific Relations, avec lequel Chen Da est en rapports suivis comme beaucoup de ses confrères sociologues ou économistes (tels Ji Chaoding (冀朝鼎) et Chen Hansheng (陳翰笙)), Emigrant Communities in South China (1939) connaît une assez large diffusion qui confirme la place éminente de Chen, aux côtés de Fei Xiaotong (費孝通), dans la jeune sociologie chinoise. Pourtant, le comptage des hommes est sa véritable vocation : dès 1934, il publie un traité de démographie, reflet de son enseignement à Qinghua ; la guerre sino-japonaise, forçant l’université à se replier dans le Yunnan en 1937, lui fournit l’occasion d’essayer sur le terrain les techniques modernes du recensement.
Comme Fei Xiaotong, qui parachève dans le « laboratoire » yunnanais ses recherches d’anthropologie sociale, Chen Da conduit plusieurs enquêtes démographiques dans la région du lac de Kunming (1939-1944). Directeur de l’institut de recherche sur le recensement, créé en 1938 par les autorités de Qinghua, il poursuit un double but : préciser, d’une part, grâce aux données rassemblées dans les deux xian voisins du lac (dont l’un, où se trouve la ville de Kunming gonflée par l’afflux des réfugiés, est en partie urbanisé), la situation démographique de la Chine, fort mal connue en raison de l’imperfection des recensements précédents ; initier, d’autre part, les fonctionnaires locaux aux arcanes du métier de recenseur. Une école spécialisée est ouverte en 1941 ; et, en attendant la fin des hostilités, Chen mûrit le projet d’un recensement national. C’était compter sans la guerre civile. Il reste que ses recherches (avec l’enquête conduite par Warren Thompson dans le Jiangsu) sont une rare lueur dans la pénombre où le prolongement de l’ère préstatistique maintient la démographie chinoise jusqu’en 1953 au moins. Chen publie ces travaux en 1946 : Population in Modem China est un bilan qui donne pour les taux de mortalité et de mortalité infantile des chiffres tragiques.
Élu à l’Academia Sinica en 1948, Chen Da perd sa chaire en 1951 car, sociologue non « rallié », il est mal vu du nouveau régime, dont l’idéologie récuse une « science bourgeoise » incompatible avec ses fins. Cette mise à l’écart l’empêche de participer au recensement de 1953 et il lui faut attendre le dégel des Cent Fleurs pour s’exprimer à nouveau sur ce qui est sans doute le problème le plus pressant de la Chine. Dès 1954, Shao Lizi s’était prononcé en faveur d’une forme très atténuée de contrôle des naissances (jieyu), s’exposant à de vives critiques. En 1955 et 1956, le débat prend de l’ampleur ; les interventions favorables du ministère de la Santé publique et de Zhou Enlai (周恩來) lui donnent, dès avant le démarrage des Cents Fleurs, un caractère officiel et ouvert : pour la première fois, les partisans du planning familial jouissent du soutien gouvernemental. Dès le début de l’année suivante, Chen Da intervient à leur côté ; dans les articles et dans les discours qu’il multiplie, il insiste non seulement sur la nécessité de compléter les effets du contrôle des naissances par une politique de retard au mariage (wan hun), mais sur l’indispensable restauration des études démographiques, sans laquelle toute stratégie de contrôle sera vaine, comme l’indiquent les nombreuses et malencontreuses erreurs commises lors du recensement de 1953. En juin 1957, il est nommé à la Commission pour la planification scientifique du Conseil d’État. La campagne en faveur d’une limitation énergique de la croissance démographique est alors à son comble. Mais la tendance s’inverse peu à peu en même temps que se raréfie l’esprit des Cent Fleurs et Chen Da (comme bien d’autres) ne tarde pas à sentir les effets du mouvement anti-droitier amorcé dès l’été. Accusé, avec Fei Xiaotong et Wu Jingchao, d’avoir trempé dans un « complot droitier » dirigé contre le P.C.C., il est violemment critiqué et démis de ses fonctions (mars 1958). Toutefois, il est maintenu au Comité national de la C.P.C.P.C. en avril 1959 et a cessé d’être considéré comme un droitier à partir de 1961.
Les cris d’alarme des Chen Da et des Ma Yinchu (馬寅初) (dont le cas fut dissocié de celui des « sociologues ») ont fini par triompher d’une certaine inconscience idéologique du vivant même de Mao, puisque la politique qu’ils préconisaient dans les années 1950 a été appliquée au début des années 1970. Il reste que faute de les avoir entendus plus tôt, les responsables du P.C.C. n’ont fait qu’accroître le péril démographique.

ŒUVRE : Nous donnons le titre de la traduction anglaise des ouvrages les plus importants. Analysis of Strikes in China from 1918 to 1926, Shanghai, s.d. — The Labor Movement in China, Pékin, 1927. — Zhongguo laodong wenti (Problèmes de la main-d’œuvre chinoise), Shanghai, 1929. — Renkou wenti (Problèmes de population), Shanghai, 1934. — Émigrant Communities in South China : A Study of Overseas Migration and its Influence on Standards of Living and Social Change, New York, 1939. — Population in Modern China, Chicago, 1946. — « Internal Migration and Social Change in China durin the War », rapport pour la conférence de l’lnstitute of Pacific Relations, Hot Springs, janvier 1949. — « Wanhun jieyu yu xin Zhongguo renkou wenti » (Retard au mariage, contrôle des naissances et nouveaux problèmes démographiques en Chine), Xin jianshe (Reconstruction), mai 1957.

SOURCES : Outre BH, voir : Chesneaux (1962). — Orléans, CQ, n° 3, juillet-septembre 1960 et Orléans (1972).

Yves Chevrier

Version imprimable de cet article Version imprimable