Né le 29 juillet 1904 au Fujian, mort le 20 septembre 1989 ; théoricien du marxisme-léninisme chinois et interprète de la pensée de Mao Tse-tung, dont il fut le secrétaire particulier. Membre du B.P. en 1956. Il dirigea à partir de 1966 le Groupe central de la Révolution culturelle, avant d’âtre accusé d’excès gauchistes, et d’avoir trempé dans le complot de Lin Biao. Condamné en janvier 1981 en même temps que la « Bande des Quatre ».

Issu sans doute d’une famille de paysans pauvres du Fujian (son origine de classe sera contestée lors de sa chute), Chen Boda garda toute sa vie l’accent prononcé qui est la marque du dialecte local et dut souvent recourir aux services d’un interprète dans les réunions publiques. Cette particularité explique en partie que Chen ne soit passé que fort tard de la théorie marxiste-léniniste à un rôle public d’envergure nationale et que même alors, dans les discussions qui marquèrent les décisions et l’action du Groupe de la Révolution culturelle, l’ascendant de Jiang Qing (江青) ait prévalu sur le sien.
Chen Boda fit des études primaires et s’engagea dans l’armée d’un seigneur de la guerre local avant d’étudier à Shangda (l’Université de Shanghai : voir Qu Qiubai (瞿秋白)). Après avoir adhéré au P.C.C. et pris part à la Beifa (Expédition du Nord) en 1927, il s’en fut à Moscou, où il suivit les cours de l’Université Sun Yat-sen. Rentré en 1931, il commença une carrière de journaliste clandestin en Chine du Nord et enseigna à l’Université chinoise de Pékin. C’est alors qu’il prit part au mouvement étudiant du 9 décembre 1935 (voir Li Chang (李昌)). Devenu membre du Bureau du P.C.C. pour la Chine du Nord, que dirigeait Liu Shaoqi (劉少奇), Chen Boda prit le parti de Zhou Yang (周揚) et des idéologues doctrinaires contre Lu Xun (魯迅) et de nombreux écrivains dans la querelle qui secouait alors les milieux littéraires (voir Zhou Yang et Lu Xun). L’affaire servira plus tard à « prouver » les liens historiques et personnels entre le « révisionniste de gauche » Chen Boda et son célèbre collègue « de droite ».
En 1937, Chen est envoyé à Yan’an. Il entre à la section de propagande de l’École centrale du Parti. Mao fait bientôt de lui son secrétaire particulier. Désormais, la carrière de Chen Boda se déroule sur deux plans : aux côtés de Lu Dingyi (陸定一), qui restera son supérieur hiérarchique jusqu’en 1956, il s’occupe de propagande. Parallèlement, son œuvre l’impose comme l’un des premiers idéologues du mouvement, et comme le porte- parole officiel du Parti et même plus étroitement de Mao : avec celui-ci, il est le créateur du maoïsme en tant qu’idéologie d’un « communisme national » au pouvoir. Sa carrière progresse régulièrement, encore que lentement : vice-président de l’institut du marxisme-léninisme et de l’Académie des sciences, il est entré au C.C. en 1946 et au B.P. (en tant que suppléant) en 1956.
Après avoir fait la preuve de son talent avec une critique féroce du Destin de la Chine, la bible nationaliste de Chiang Kai-shek, Chen Boda rédige les principaux ouvrages historiques du Parti : Notes sur dix ans de guerre civile, 1927-1936 ; Notes à propos du rapport de Mao Tse-tung sur le mouvement paysan au Hunan (1944) et surtout l’Étude sur la rente foncière dans la Chine d’avant la Libération (1947) qui expose la thèse communiste sur les liens entre société rurale et révolution. Le schéma conçu par Chen Boda met en jeu une téléologie mécaniste et unilinéaire très simple de la catastrophe, où l’excès d’oppression et de misère appelle inévitablement le soulèvement populaire salvateur. Le dogme est ainsi fixé contre ceux (voir Fei Xiaotong (費孝通) et Liang Shuming (梁漱溟)) qui s’opposent à l’idée d’une « transmission directe » entre la crise agraire et l’œuvre du P.C.C. Chen s’emploie également à dénoncer les tares du système (Les quatre Grandes Familles de la Chine) ou bien ses hommes (Chiang Kai-shek, Yan Xishan).
En 1949, il reçoit la tâche délicate d’écrire, à l’occasion du 70e anniversaire de Staline, un article intitulé « Staline et la révolution chinoise » qui aplanit les vieux différends. Il signe un bon nombre des éditoriaux du Quotidien du peuple. En 1951, lors du 30e anniversaire du P.C.C., il célèbre la synthèse effectuée par Mao Tse-tung du marxisme-léninisme et de la révolution chinoise et écrit une présentation de la pensée de Mao.
Cela met en relief l’étroitesse de ses liens avec l’homme qu’il interprète ainsi. Cette confiance est aussi soulignée par son entrée en 1955 dans un domaine nouveau, celui de la politique rurale, vital pour Mao, et au sujet duquel ce dernier est en conflit avec une partie de la direction (voir Deng Zihui). Chen Boda devient en effet directeur adjoint de la section du travail rural du Parti et prononce à ce titre deux discours importants (octobre 1955, au 6e plénum du VIIe C.C., puis février 1956, à la C.P.C.P.C.), justifiant l’accélération de la collectivisation décidée par Mao. La même année, le VIIIe congrès le fait entrer au B.P.
Quand le nouvel organe théorique du Parti, le Drapeau rouge (Hongqi) est créé en 1958, Chen Boda en est le rédacteur en chef. Il attaque alors le révisionnisme (explicitement yougoslave, implicitement soviétique à cette date) et avance le thème — et le mot — de « commune populaire » (1er et 14 juillet 1958). Porte-parole direct de Mao dans ces domaines vitaux, il insiste également sur les innovations que ce dernier a apportées au marxisme-léninisme. Continuant sur sa lancée, il devient en 1962 vice-président de la Commission de la planification — mais à partir de cette date, et jusqu’en 1966, il fait beaucoup moins parler de lui. Cela coïncide avec ce que Mao a dit par la suite de sa propre période d’effacement involontaire après la controverse sur le Grand Bond.
La dernière étape de sa carrière commence avec la Révolution culturelle. En mai 1966, le comité initial de la Révolution culturelle, présidé par Peng Zhen (彭真), est dissous. Chen Boda est mis nominalement à la tête du nouveau et célèbre Groupe de la Révolution culturelle, dont le deuxième personnage en titre n’est autre que la femme de Mao, Jiang Qing. Ce groupe créé en marge du Parti va orchestrer la lutte contre le « quartier général du révisionnisme », représenté par Liu Shaoqi, lançant les mouvements des Gardes rouges, contrôlant étroitement l’un des plus agressifs, le « Groupe de l’Armée du 16 mai ». Jiang Qing et Chen Boda semblent s’orienter vers la destruction du Parti existant, à la fois par les initiatives prises contre ses principaux dirigeants (y compris explicitement Chen Yi (陳毅) et implicitement Zhou Enlai (周恩來)) et par des innovations telles que la Commune de Shanghai (voir Wang Hongwen (王洪文)). Chen Boda, qui développe dans les colonnes du Drapeau rouge le thème de la Commune de Paris, aurait inscrit la représentation directe des masses dans la charte du « Comité révolutionnaire municipal de Shanghai », en février 1967.
Dès cette date, il est la cible du « contre-courant de février », guidé par Tan Zhenlin (譚震林), Zhu De (朱德) et Chen Yi. L’offensive se heurte à Mao lui-même, mais seul Tan Zhenlin est épuré. Le très grave incident armé de Wuhan (juillet 1967), bien que causé par la résistance des « royaumes indépendants » provinciaux, est le signal du retour en arrière : le 1er septembre 1967 le comité révolutionnaire de la municipalité de Pékin attaque le « Groupe de l’Armée du 16 mai » et trois membres du Groupe de la Révolution culturelle tombent à cette occasion (voir Wang Li). Mao aurait soumis Jiang Qing et Chen Boda à une autocritique privée à la fin du mois de septembre. Zhou Enlai devient l’orateur le plus habituel aux réunions du Groupe. L’accusation de déviation gauchiste se précise en 1968 : Qi Benyu (慼本禹) est éliminé dès février ; le 30 avril, une affiche murale de Pékin affirme que Chen a fait son autocritique quant à sa conduite de la Révolution culturelle ; en juillet, un journal de Gardes rouges de Shanghai révèle qu’il serait jadis passé aux aveux lors de son emprisonnement par le Guomindang. En avril et en mai des meetings de dénonciation auraient eu lieu dans sa province natale et à Pékin ; la parution du Drapeau rouge est suspendue pour six mois.
Le Groupe de la Révolution culturelle existe jusqu’en octobre 1969, date à laquelle Chen fait son dernier discours public. Une enquête est alors engagée contre le défunt Groupe du 16 mai et contre Chen Boda, accusé d’avoir voulu le communisme instantané et la persécution des vétérans du Parti. Ces mêmes accusations s’appliqueront ensuite à Lin Biao*, suivant une tactique révélée plus tard par Mao (Issues and Studies, infra, décembre 1972).
La thèse rétrospective est qu’après une période de lutte sourde allant de l’automne 1968 au 2e plénum du IXe C.C. d’août 1970 à Lushan, qui se conclut par la défaite des propositions défendues par Lin Biao et Chen Boda, les deux hommes, ainsi que cinq généraux, auraient préparé un véritable coup d’État, consigné dans le « Document 571 ». Mao se retournant vers le modéré Zhou Enlai et donc vers le Parti, Lin Biao se serait alors appuyé sur l’armée, seule autre base de pouvoir, et sur Chen Boda, l’architecte des politiques gauchistes de la Révolution culturelle, menacé au premier chef par le retour de l’appareil du Parti devenu son ennemi juré.
Plusieurs éléments incitent à mettre en doute ce schéma : Chen Boda n’a été toute sa vie qu’un représentant de Mao ; Lin Biao n’a jamais semblé défendre Chen Boda, en danger dès 1967 ; le « Document 571 », projet de coup d’État authentifié par les maoïstes, et qui est très clair quant aux différends idéologiques, ne mentionne pas Chen Boda. Celui-ci ne s’est jamais réellement démarqué de Jiang Qing, et sa chute apparaît plutôt comme une satisfaction donnée aux modérés de l’appareil du Parti et de l’armée, Jiang Qing étant elle-même intouchable, à moins de mettre Mao personnellement en cause. La conjonction des deux hommes ne pourrait être que tardive, alors que Chen Boda a déjà perdu la partie pour son propre compte, et n’aperçoit plus comme issue, après que son chef l’a abandonné, que la trahison. Jugé en même temps que la « Bande des Quatre » (voir Jiang Qing) en novembre-décembre 1980, Chen Boda a été condamné en janvier 1981 à vingt ans de réclusion.

ŒUVRE : ouvrages antérieurs à la Libération (1949) : Renmin gongdi Jiang Jieshi (Chiang Kai-shek, l’ennemi du Peuple), écrit en 1943, publié en 1948. — Notes on Mao Tse-tung’s « Report on an Investigation of the Pesant Movement in Hunan », traduction anglaise, Pékin, 1954 (première édition chinoise, 1944). — Dix années de guerre civile, 1927-1936), traduction française, Pékin, 1954 (première édition chinoise, 1944). — A Study of Land Rent in Pre-Liberation China (traduction anglaise Pékin,’ 1966), ouvrage écrit en 1945-1946 et publié en 1947. — Zhongguo sida jiazu (Les Quatre Grandes Familles de la Chine), 1947. — Les nombreux articles de Chen Boda (RMRB, Honqi, etc.) qui constituent l’essentiel de sa production après 1949 sont rassemblés in Chen Boda Wenji 1949-1967 (Œuvres de Chen Boda, 1949-1967), Hong Kong, 1971.

SOURCES : Outre KC, voir Harrison (1972). — Rice (1972). — Schram (1974). — Sur l’amalgame Chen Boda-Lin Biao, voir les déclarations de Mao Tse-tung (« Résumé des entretiens du président Mao avec divers camarades au cours de sa tournée d’inspection ») in Issues and Studies, décembre 1972 (reprises sous forme d’extraits in La Nouvelle Chine, décembre 1972). — Le projet des conjurés de 1’« affaire Lin Biao » est paru in Issues and Studies, mai 1972 (« Outline of the 571 Project ») ; il est repris in La Nouvelle Chine, mars 1974. Le rôle de Chen Boda dans la mise au point de l’idéologie maoïste au cours des années 1940 est étudié par Wylie (1980).

François Godement

Version imprimable de cet article Version imprimable