Né en 1901 près de Munich (Allemagne), mort en août 1974 à Berlin-Est (R.D.A.) ; envoyé de l’internationale communiste en Chine comme conseiller militaire en 1933, il dirige la résistance des soviets du Jiangxi à l’époque de leur écrasement par Chiang Kai-shek (1934). Après avoir été critiqué par Mao Tse-tung à la conférence de Zunyi (janvier 1935), il est le seul Européen à avoir effectué la Longue Marche.

Militant communiste de la première heure, Otto Braun est issu d’une famille modeste, d’un orphelinat catholique, d’une école normale primaire et surtout du bouillonnement révolutionnaire qui fait exploser l’Allemagne vaincue de 1918. Mobilisé dans l’Armée impériale à 17 ans — l’année même de la défaite —, il adhère à la Jeunesse socialiste libre (Freie sozialistische Jugend), puis au Parti communiste en avril 1919. En mars 1921, c’est l’éphémère République des Conseils de Bavière qu’il défend les armes à la main. Devenu cadre central du Parti, il n’en demeure pas moins un révolutionnaire professionnel qui connaît quatre fois la prison. Incarcéré pour haute trahison en 1926, il s’évade de la prison berlinoise de Moabit et s’enfuit en U.R.S.S. Comme nombre de réfugiés, il s’intègre au Komintern, assiste au VIe congrès (en 1928), puis suit les cours de l’Académie militaire Frounze : c’est décidément l’aspect militaire du volontarisme léninien qui le tente. Il est nommé chef de régiment en 1932 après un stage pratique dans la division des tirailleurs prolétariens de Moscou.
Il enseigne également à l’École Lénine de l’I.C. à Moscou et encadre des stages spéciaux organisés par l’I.C. grâce auxquels les stagiaires apprennent à marier science militaire et théorie révolutionnaire. C’est à ce double titre, l’un, officiel, de spécialiste militaire, l’autre, officieux, de théoricien marxiste-léniniste et de spécialiste en matière idéologique, que l’I.C. l’envoie en Chine auprès du P.C.C. en 1932. Peut-être est-il déjà à Shanghai au printemps 1932 : il y aurait rencontré le célèbre Sorge. Ce qui est sûr, c’est son arrivée fin août (ou en septembre) 1933, sous le déguisement d’un prêtre, à Ruijin, capitale de la République soviétique du Jiangxi. Il est ainsi le seul des agents de l’I.C. à avoir pu forcer le blocus du G.M.D. Il est aussi le dernier de ses représentants à exercer l’espèce de proconsulat que Moscou s’est arrogé sur le mouvement communiste chinois depuis Maringet Borodine.
Celui qu’Edgar Snow, qui le rencontre en 1936 à Bao’an, présente comme un bon vivant affable n’est autre, en effet, que le Hua Fu dont Mao Tse-tung (毛澤東), auteur des résolutions de la conférence de Zunyi (janvier 1935), dénonce l’autoritarisme et les conceptions stratégiques inadéquates, responsables de la défaite communiste d’octobre 1934 d’où procède la Longue Marche. De fait, s’il a supplanté Zhou Enlai (周恩來), commissaire politique général de l’Armée rouge, au sein du Conseil militaire révolutionnaire (organisme suprême du commandement communiste) à partir d’avril 1934, c’est surtout à la stratégie maoïste qu’Otto Braun-Hua Fu s’est opposé. Pour faire face à la 5e campagne d’encerclement mise en branle par Chiang Kai-shek à la fin de l’année 1933, les communistes ont construit et défendu des lignes de blockhaus sur tous les fronts. Conçue comme une guerre d’usure ou « guerre prolongée » (chijiuzhan) suivant la formule de Zhou Enlai, cette tactique diamétralement opposée aux principes de la guérilla maoïste reposait sur la conviction que l’Armée rouge, étoffée par d’incessantes campagnes de recrutement, mieux armée et mieux équipée, était assez forte pour soutenir une guerre de positions. Elle visait aussi un objectif stratégique essentiel : la protection du territoire soviétique (alors que la guerre de mouvement préconisée par Mao ouvrait ce territoire à la pénétration — et à la répression — ennemies).
Mais le revirement stratégique et tactique ne date pas de l’arrivée d’Otto Braun ni de la 5e campagne d’encerclement : intervenu dès août 1932 (conférence de Ningdu) en réponse à la 4e campagne d’encerclement (voir Luo Ming (羅明)), il avait marqué l’alliance antimaoïste des principaux chefs militaires (tels Peng Dehuai (彭德懷) et Liu Bocheng (劉伯承)) avec Zhou Enlai, Xiang Ying (項英) et les vingt-huit Bolcheviks (voir Wang Ming (王明), Qin Bangxian (秦邦憲), Zhang Wentian (張聞天)) — maîtres du C.C. et du B.P. réfugiés de Shanghai. La tactique trop statique adoptée par Zhou au début de l’année 1934 n’ayant pas empêché l’étau nationaliste de se fermer, Otto Braun décide, après la bataille de Guangchang (avril 1934), d’améliorer la mobilité de l’Armée rouge en renonçant à adosser ses offensives à des fortifications de toute façon fragiles et dont la défense immobilisait une ou deux divisions. Il préconise la construction de points d’appui plus restreints mais plus solides dans les secteurs névralgiques afin de donner plus d’ampleur et plus de mobilité aux « attaques brèves et soudaines » (duancu tuji) qu’il conçoit comme l’indispensable fer de lance de la guerre prolongée théorisée par Zhou Enlai.
Cet assouplissement, qui n’a pas empêché le désastre de l’automne (désastre de toute façon inévitable en raison du seul rapport des forces), n’a pas trouvé grâce aux yeux de Mao Tse-tung, qui le critique point par point et lui oppose sa propre stratégie en janvier 1935 — lorsque Hua Fu, Zhou Enlai et Qin Bangxian sont rendus responsables de la défaite par la conférence de Zunyi. Suivant l’historien Hu Chi-hsi (voir sources), le haut-commandement concourt à la victoire politique de Mao en 1935 (et donc à la condamnation de Braun) comme il avait contribué à sa défaite en 1932, et pour la même raison fondamentale : les thèses maoïstes qui avaient paru dépassées grâce à la consolidation des bases rouges en 1931- 1932 (voir Liu Bocheng (劉伯承) et Peng Dehuai (彭德懷)) retrouvent leur pertinence dès lors que le territoire est perdu. C’est donc avec l’assentiment de la plupart des généraux qu’Otto Braun-Hua Fu put agir « en maître absolu en matière militaire » (Hu Chi-hsi) et qu’il fut ensuite mis à l’écart.
Sûr de son autorité (qui devait beaucoup plus à cet assentiment qu’à celle du Komintern...), Braun offrit à Lin Biao (林彪), seul général promaoïste de l’époque, la possibilité d’exprimer ses vues dans la revue théorique Geming yu zhanzheng (La Révolution et la guerre) (le même passage de ses Mémoires souligne qu’il n’y avait pas de « divergences » avec Peng Dehuai...). De fait, dans un article paru en juillet 1934 (article dont on doit l’identification à Hu Chi-hsi), Lin proposa une version maoïste des « attaques brèves et soudaines », allant jusqu’à recommander la destruction de tous les blockhaus afin que l’ennemi, devant lequel il faudrait reculer — en bonne tactique de guérilla —, ne pût s’y retrancher. Porte- parole de la stratégie aussi bien que de la tactique maoïste, Lin préconisait également l’évacuation des soviets afin de sauver l’armée.
Mais Braun n’a pas toujours été aussi bon prince. S’il se contente d’annoter d’abruptes remarques la « copie » du « mauvais élève » Lin Biao — signe d’une autorité incontestée —, il défend cette autorité contre l’insubordination de Mao lui-même. Alerté par la dégradation de la situation militaire, celui-ci se rend sur le front sud au début du mois de mai 1934. Bien qu’il n’exerce plus aucun pouvoir militaire, il ordonne aux commandants locaux d’appliquer une tactique de guérilla. Le Centre y met aussitôt bon ordre, les « rebelles » sont confiés au Bureau de la sécurité d’État de Deng Fa* et Mao lui-même, qui s’est rendu coupable du même genre d’insubordination que Luo Ming, est mis en résidence surveillée en août 1934 [1]. Braun, qui d’ordinaire surveille le front nord (où se déroulent les combats les plus importants), intervient personnellement au sud, nous dit Hu Chi-hsi, en conduisant une « attaque brève et soudaine » dans la région de Menling. L’historien retient de tels actes que les échelons intermédiaires du commandement n’étaient pas plus monolithiques que le haut-commandement lui-même et qu’une vivace résistance maoïste s’y faisait jour, en particulier au sein du 1er groupe d’armées (dirigé par Lin Biao), constitué de vétérans des premières guérillas maoïstes. Braun y trouve l’explication de la défaite : l’insubordination d’officiers pro-maoïstes aurait saboté les plans — excellents en eux-mêmes — qu’il avait élaborés, dit-il de manière cryptique (renversement de situation oblige) à Snow qui le questionne en 1936...
De Maring à Pavel Mif, les prédécesseurs de Braun avaient exercé leur emprise sur un parti qui s’affairait à une révolution urbaine ou bien (cas de Lominadzé et du P.C.C. à l’été 1927) qui s’employait à reconquérir les villes. En 1933-1934, c’est la manière de conduire la révolution rurale face aux offensives nationalistes qui oppose Braun et la majorité du C.C. à Mao. Certes, les « hommes de Moscou » tenteront encore — c’est-à-dire après la victoire de Mao Tse-tung à Zunyi — de faire main basse sur le Parti et d’orienter sa stratégie sur le retour aux villes. Pourtant, cette ultime tentative, permise par l’établissement du second Front uni en 1937 puis compromise par la progression japonaise en 1938 (voir Wang Ming (王明)), sera l’œuvre non point de proconsuls moscovites mais de ceux que Mif avait cherché à leur substituer en 1930-1931. La mission d’Otto Braun apparaît en effet comme un anachronisme si tant est que la mise en selle des Vingt-huit Bolcheviks correspond bien à l’adoption d’une autre tactique de contrôle par Moscou. Toujours est-il qu’elle n’a pris figure de proconsulat que dans la mesure où Mao avait été mis à l’écart (peut-on aller plus loin en se demandant si l’envoi de Braun n’a pas dû attendre cette mise à l’écart et plus précisément ce qui la cause, c’est-à-dire l’effondrement du Parti à Shanghai et l’arrivée des hommes du C.C. au Jiangxi ?). Il a fallu aussi que les conceptions militaires de Braun coïncident avec celles de Zhou Enlai. Il ne semble pas que Moscou lui ait dicté ces conceptions : en « retard d’une campagne » (Hu Chi-hsi) et mal informé sans doute au point d’officialiser une thèse combattue par ses ex-protégés, son prédécesseur Mif avait défendu la position inverse au nom de l’I.C. en avril 1933. Consul à Ruijin, Otto Braun-Hua Fu n’aurait-il été qu’un faux proconsul de Moscou ?
Contrairement aux proconsuls plus authentiques de la période antérieure, Braun ne s’esquive pas en effet (ou n’est pas escamoté) mission accomplie — ou défaite consommée. Ce n’est qu’en 1939 qu’il quitte la Chine (pour l’U.R.S.S.) à bord d’un avion soviétique. Entre-temps, jouant un rôle effacé à Bao’an puis Yan’an (dans le nord-Shenxi), après avoir participé à la Longue Marche dans la colonne commandée par Mao, il a enseigné à Kangda (voir Luo Ruiqing (羅瑞卿)) et créé le premier régiment de cavalerie de l’Armée rouge chinoise. En U.R.S.S., de 1941 à 1948, il est instructeur politique dans les camps de prisonniers de guerre allemands d’Oranki et de Yelabouga. Tout en enseignant à l’École antifasciste de Krasnogorsk, il est affecté aux mêmes tâches après août 1945 dans les camps de prisonniers de guerre japonais. C’est vers 1949 qu’il rentre en Allemagne. Collaborateur de l’institut des sciences sociales auprès du C.C. du S.E.D. en République démocratique allemande, traducteur des œuvres de Lénine, il écrit de nombreux articles sur des sujets politiques. C’est en 1969 qu’il publie dans la revue Horizont ses souvenirs de Chine, bientôt complétés pour donner naissance à un livre. Il meurt à la mi-août 1974, non sans avoir (comme Wang Ming à Moscou) contesté la légitimité de Mao à la tête du P.C.C. Sa nécrologie dans Horizont le présente comme un « internationaliste passionné qui à trouvé en U.R.S.S. une nouvelle patrie lors de la victoire sur le nazisme ». Ce en quoi l’ultime proconsul diffère une seconde fois des anciens sovetniki dont la plupart furent mis à mort dans leur propre patrie.

ŒUVRE : « In wessen Namen spricht Mao Tse-tung ? », Neues Deutschland, 27 mai 1964. — « Von Schanghai bis Jânan », Horizont, nos 23-38, 1969. — Chinesische Aufzeichnungen, 1932-1939, Berlin-Est, 1975. — « Mao Tse-tung’s Climb to Power », interview in Far Eastern Affairs, Moscou, n° 1, 1974. — Bibliographie complète des œuvres en allemand in Mader, art. cité, soit une cinquantaine d’articles consacrés à Clausewitz, à « Lénine et la science militaire », « Wang Ming, champion de la lutte contre Mao », etc. — Sous le pseudonyme de Hua Fu (en chinois, bibliographie établie par Hu Chi-hsi) : « Geming zhanzheng de poqie wenti » (Un problème urgent de la guerre révolutionnaire), Geming yu zhanzheng (La révolution et la guerre), 2 avril 1934.’— « Lun hongjun zai baolei zhuyi xia de zhanshu » (Sur la tactique de l’Armée rouge dans la guerre de blockhaus), ibid., 3, 20 avril 1934. — « Fandui jujie women de zhanshu » (Opposons-nous à une interprétation erronée de notre tactique), ibid. 4, 18 mai 1934. — « Zailun zhanshu yuanze » (A propos, une fois encore, des principes de notre tactique), ibid. 3, 18 mai 1934. — « Duancu tuji de zhanli » (Exemples d’attaques brèves et soudaines), ibid., 7, 25 juillet 1934. D’une vigueur et d’une limpidité remarquables, ces textes ont suscité l’admiration des généraux nationalistes après la conquête des soviets du Jiangxi. Ils les ont immédiatement attribués à « un mystérieux conseiller russe, à la fois organisateur politique, stratège éminent et écrivain d’un rare talent ». Les historiens n’ont pas été aussi prompts. Longtemps hésitants sur l’identité du mystérieux Hua Fu (souvent confondu avec Zhou Enlai), ils peuvent (grâce aux travaux de Hu Chi-hsi) rendre Hua Fu à Braun...

SOURCES : Outre Hu Chi-hsi (1982) et Hu Chi-si in CQ, n° 43, juillet-septembre 1970, ainsi que les mémoires de Braun (Braun (1973)) et l’interview in Far Eastern Affairs, n° 1, 1974, voir : les souvenirs de Wu Xiuquan, interprète de Braun à Zunyi (agence Xinhua, 11 janvier 1985), et Grigoriev in Ulyanovsky (1979). — Journal de Shanghai, 24 janvier 1935 : « Un mystérieux conseiller russe des communistes chinois ». — Le témoignage de Snow (1938 et 1957). — Heinzig in CQ, n° 46, avril-juin 1971. — Hudelot (1971) qui donne (p. 209) une photographie d’Otto Braun prise pendant la Longue Marche.

Yves Chevrier, Alain Roux

[1Selon Kung Ch’u (Gong Chu) (1954), la sanction visait l’attitude de Mao vis-à-vis de la rébellion des généraux nationalistes du Fujian à la fin de l’année 1933. Nous adoptons ici 1 interprétation plus logique de Hu Chi-hsi (1982), p. 104.

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