Né en 1884 en Lituanie, mort en 1951. Chef des conseillers soviétiques auprès du Guomindang (les sovetniki) de 1923 à 1927.

Lors de son arrivée à Canton en octobre 1923, le plus illustre des sovetniki (conseillers soviétiques auprès du G.M.D.) s’était déjà forgé dans l’exil et l’agitation clandestine une solide personnalité de révolutionnaire professionnel. Fils de Juifs lithuaniens, adhérent du Bund, il avait connu la prison avant d’être expulsé de Russie et d’émigrer en Amérique en 1906. De Chicago à Valparaiso, tantôt étudiant, tantôt enseignant, il s’était occupé des réfugiés politiques russes tout en entrant au Parti socialiste des U.S.A. On ignore à quelle date il adhéra au parti bolchevik. Rentré en Russie en 1918, il fut renvoyé peu après aux États-Unis, sous le pseudonyme de Brantwein, en tant qu’agent du Komintern. C’est dans cette capacité qu’on suit dès lors sa trace, à Mexico tout d’abord (où il rencontre M.N. Roy*) puis en Grande-Bretagne. Arrêté à Glasgow, George Brown (son nouveau pseudonyme) fut détenu pendant six mois à la prison de Morleybone puis expulsé. Il ne rentra à Moscou que pour se lancer dans l’équipée chinoise. C’est alors en effet qu’il fut choisi — à son grand étonnement — pour diriger le premier contingent de conseillers russes envoyés par le gouvernement soviétique à Canton conformément à l’alliance scellée le 26 janvier 1923 entre Sun Yat-sen (孫逸仙) et A.A. Joffe.
On a longtemps cru que Borodine n’était que l’envoyé à Canton du gouvernement soviétique, Voitinsky assurant la représentation de l’I.C. auprès du C.C. du P.C.C. à Shanghai. Les historiens soviétiques le donnent cependant pour le « successeur de Maring » en tant que représentant du Komintern en Chine mais investi de « pouvoirs élargis ». Quels qu’aient été ces pouvoirs, c’est à ses talents d’organisateur, de diplomate et d’angliciste que Borodine a dû de s’imposer comme l’interlocuteur privilégié de Sun Yat-sen (angliciste comme lui) en reléguant au second plan les autres émissaires de Moscou, Voitinsky à Shanghai, Roy plus tard à Wuhan, à l’exception cependant de Blücher-Galen, son collègue à Canton pour les affaires militaires.
Pourtant l’arrivée de Borodine à bord d’un chaland à bestiaux avait été peu glorieuse. Sun Yat-sen était venu accueillir le « Lafayette de la Chine » sans cacher qu’il se méfiait de ses nouveaux alliés. Borodine, de son côté, put mesurer à quel point la situation de son Washington était précaire du fait, notamment, des appétits de revanche de l’ancien maître de Canton et ex-allié de Sun, le seigneur de la guerre Chen Jiongming. Il entreprit aussitôt de dissiper la méfiance réciproque : suivant l’esprit des accords Sun-Joffe, il affecta de traiter Sun Yat-sen en homme d’État investi d’un « destin national » et sut minimiser les divergences idéologiques qui l’avaient tout d’abord effarouché. On souligna désormais la convergence entre le troisième principe du peuple (« bien-être du Peuple » ou minsheng) et le communisme adouci de la N.E.P. Mais c’est sans doute la manière décidée dont Borodine organisa la défense de Canton contre une nouvelle tentative de Chen Jiongming, dès novembre 1923, qui assit définitivement son crédit et lui permit de précipiter le ralliement de Sun Yat-sen aux réformes souhaitées par le Kremlin. Un congrès (janvier 1924) entérina la réorganisation du G.M.D. sur le modèle bolchevique tout en consacrant la politique de Front uni. La mission de Chiang Kai-shek à Moscou, l’envoi de conseillers, de matériel militaire, l’ouverture en mai 1924 de l’Académie de Huangpu (Whampoa), jetèrent les bases d’une armée nationaliste indépendante qui permit d’élargir l’influence territoriale de Sun en éliminant celle de Chen Jiongming dans le Guangdong et celle de ses alliés dans Canton même (sur la coopération militaire et les premières victoires du G.M.D., voir Blücher).
Grâce à la vigilance de Borodine, l’approfondissement social de la révolution — troisième volet du programme de Moscou — alla de pair avec le renforcement du G.M.D. et l’expansion territoriale. Dans le domaine du programme agraire, Borodine fit preuve d’une grande souplesse, annonciatrice des concessions de 1927. Après avoir fait pression sur le G.M.D. afin d’inscrire la confiscation des terres des propriétaires fonciers dans la réforme agraire préparée à Canton (conformément aux directives envoyées de Moscou en mai 1923) — ce à quoi Sun Yat-sen s’était opposé, il s’en tint à la réduction des fermages ainsi qu’à la « moralisation » de l’impôt (sur la collaboration P.C.C.-G.M.D. dans le domaine social, voir Liao Zhongkai (廖仲愷) ; Peng Pai (澎湃), Luo Qiyuan (羅綺園) et Ruan Xiaoxian (阮嘨仙) sur la collaboration dans le domaine rural). Les congrès ouvrier et paysan de mai 1925 à Canton, puis la fièvre suscitée par le mouvement du 30 mai (voir Liu Hua pour les origines du mouvement à Shanghai, Su Zhaozheng pour ses prolongements à Canton) montrèrent que Moscou, via Borodine, avait eu raison de parier sur l’éveil du mouvement populaire. Toutefois, la mort de Sun Yat-sen (mars 1925) déclencha une contre-attaque de la droite nationaliste : l’assassinat de Liao Zhongkai (août) et la formation du Groupe des collines de l’Ouest mirent en péril l’influence soviétique. De leur côté, nombre de dirigeants communistes (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Peng Shuzhi (彭述之), Cai Hesen (蔡和森), Li Lisan (李立三)) souhaitaient se séparer du G.M.D. Mais Borodine put mater la fronde récurrente du C.C. du P.C.C. et sut écarter la menace nationaliste en éloignant à Moscou Hu Hanmin, le plus dangereux des hommes de la droite.
Restait Chiang Kai-shek. Borodine voulut tout d’abord voir en lui l’homme du « centre » qu’il cherchait à organiser contre la droite. C’est la tactique qu’il alla recommander à Bubnov, envoyé spécial du C.C. du P.C.U.S., à Pékin (début de l’année 1926) puis à Moscou, où le surprit le « coup du 20 mars ». Lors de son passage à Pékin, Borodine avait fait une peinture optimiste de la situation révolutionnaire en Chine du Sud devant une réunion extraordinaire du comité permanent du C.C. du P.C.C. (réunion motivée par un épisode rocambolesque, suivant les souvenirs de Peng Shuzhi (彭述之) : la « disparition » de Chen Duxiu). Profitant de l’absence de Borodine et de Galen (qu’un conflit avec le premier avait momentanément éloigné à Kalgan), Chiang résolut de faire la politique de la droite à son propre profit : se défaire de Wang Jingwei (汪精衛), son rival et successeur de Liao Zhongkai (廖仲愷) à la tête de la gauche nationaliste ; réduire l’influence communiste et imposer son option stratégique (déclenchement rapide de la Beifa) aux sovetniki. A l’aube du 20 mars 1926, ses troupes investirent le quartier général des syndicats, arrêtant un grand nombre de militants. Les sovetniki résidant à Canton furent mis aux arrêts : il semble que Kisanka (N.V. Kuibitchev), remplaçant Borodine et Blücher, avait cherché à accélérer le processus de pénétration du G.M.D. par les communistes. L’intention de Chiang n’était pas de rompre avec Moscou — pourvoyeur encore utile de fonds, d’armes et de munitions — mais de négocier un compromis sanctionnant sa suprématie. Comme Moscou n’envisageait pas d’autres moyens pour continuer la révolution chinoise que les cadres et l’armée nationalistes, l’accord fut vite conclu. Chiang obtint le départ de Wang Jingwei, la haute main sur le gouvernement et sur l’armée ; les communistes abandonnèrent les postes clés qu’ils détenaient dans le G.M.D. ; les sovetniki se firent plus discrets ; Moscou, enfin, promit de ne plus différer la Beifa, dont Chiang fut nommé généralissime. Rentré en avril à Canton, Borodine dut accepter le fait accompli. En apparence, sa position était plus forte que jamais puisque Chiang avait appliqué de lui-même la stratégie qu’il était allé recommander à Moscou. En réalité, le « coup du 20 mars » lui ouvrit les yeux sur les ambitions de Chiang, sur la menace d’une dérive militariste que recouvrait cette fausse opération au « centre » et sur la nécessité d’une contre-offensive.
Cette contre-offensive, Borodine l’organise du printemps à la fin de l’automne 1926. Il s’emploie tout d’abord à prévenir une éventuelle tentative séparatiste des dirigeants communistes en brossant devant le délégué du C.C. (Peng Shuzhi), qu’il rencontre le 2 mai 1926 à Canton, un tableau fort noir de la situation (contredisant ainsi la version optimiste qu’il en avait donnée en février). Cette tentative aura lieu malgré tout, en juillet 1926, sous la houlette de Chen Duxiu et Peng Shuzhi, devant le deuxième plénum du IVe C.C. : il faudra que Moscou y mette bon ordre. Entre temps, Borodine s’est tourné vers le centre du nouveau dispositif qu’il cherche à mettre sur pieds. Il s’agit de rassembler dans une commune alliance anti-Chiang les politiciens de la gauche nationaliste, les communistes et plusieurs militaristes favorables au Sud mais peu désireux de subir la tutelle de Chiang, tels Feng Yuxiang et Tang Shengzhi, dont les forces opèrent en Chine du Centre. C’est là, précisément, que la Beifa (déclenchée en juillet 1926) connaît ses succès les plus foudroyants tandis que Chiang Kai-shek commande une colonne en direction du bas Yangzi, où ses victoires (à Nankin, Shanghai) doivent attendre le début du printemps suivant. Cette évolution ne pouvait qu’approfondir le conflit entre les deux hommes et faciliter le dessein de Borodine. Celui-ci, dès son arrivée à Wuhan (vers le 10 décembre 1926), fit des ouvertures à Tang Shengzhi (« premier des nationalistes de la dernière heure », suivant le mot de H. Isaacs). Alors que Blücher et Voitinsky approuvaient la marche de Chiang sur Shanghai, il s’employait à rassembler le camp anti-Chiang autour des autorités civiles du G.M.D. (dominées par la gauche) qui s’étaient installées à leur tour dans la grande métropole du moyen Yangzi. Un gouvernement de coédition P.C.C.-G.M.D. fut organisé sous Wang Jingwei avec le soutien de Tang Shengzhi et Feng Yuxiang.
Tout en prenant une éclatante revanche sur sa défaite du 20 mars, Borodine était allé au devant de la nouvelle stratégie édictée par le VIIe plénum du C.E.I.C. (novembre 1926). Doutant désormais de la loyauté de Chiang et de la réalité politique du « centre », Moscou cherchait en effet à utiliser le Généralissime (« presser le citron » jusqu’au dernier pépin, comme le dira Staline à la veille encore du 12 avril 1927...) tout en le contenant au moyen de nouvelles alliances militaires. Si l’hostilité à Chiang, ciment de la coalition wuhanaise, était bien réelle, l’illusion était de croire qu’un gouvernement reposant sur de telles forces serait plus favorable que Chiang lui-même (malgré la présence de ministres communistes) au programme de réformes sociales (en particulier agraires) voulu par Moscou. Cette illusion fut entretenue pendant l’hiver par la rhétorique fort radicale, comme celle de Sun Yat-sen après 1923, de Wang Jingwei, et par la discipline des ouvriers de Wuhan, au demeurant solidement encadrés par le P.C.C., qui acceptèrent de nombreuses restrictions. Mais ni les politiciens de la gauche nationaliste ni les militaristes, leurs alliés (en fait leurs maîtres), ne pouvaient tolérer le mouvement paysan dont la radicalisation au Hunan et au Hubei, pendant l’hiver, dépassait largement les limites du réformisme officiel et les efforts de containment déployés en pure perte par les trop rares cadres ruraux du P.C.C. Homme clé de la situation, Borodine dut donc se résigner non seulement à modérer la ligne agraire du P.C.C. (comme il l’avait fait pour la ligne ouvrière), mais à réprouver puis à réprimer les « excès » du mouvement paysan. Sans pour autant éviter la rupture finale, qui eut lieu à l’initiative de Wang Jingwei en juillet 1927, trois mois après celle que Chiang Kai-shek avait signifiée, le 12 avril, à Shanghai.
Chef d’orchestre du « chaos wuhanais » (l’expression est de Zhang Guotao*) grâce à son art consommé du compromis, à la confiance de ses chefs et à celle de Wang Jingwei, « Monsieur Borodine » n’en dut pas moins essuyer les tirs croisés des opposants à la ligne officielle. Ceux-ci, tant à Moscou (derrière Trotsky, Radek, Zinoviev, Kamenev) qu’à Wuhan et Shanghai (avec Qu Qiubai, Cai Hesen, Zhang Guotao, Li Lisan, Mao Tse-tung (毛澤東)), lui reprochaient de choisir la collaboration contre la révolution. De fait, la ligne officielle, prisonnière d’un modèle d’action révolutionnaire inadapté au contexte chinois et peu désireuse d’en changer au milieu du gué, maintenait que la collaboration avec le G.M.D. de gauche (qui avait ouvert villes et campagnes au P.C.C. et commandait l’accès à de puissantes armées sans lesquelles aucune force sociale ou politique ne pouvait compter sur l’échiquier chinois) était sinon le plus court chemin, du moins le plus sûr vers la révolution. Il est vrai que Staline et Boukharine (tout comme les opposants d’ailleurs), qui n’avaient pas à exécuter la stratégie qu’ils ordonnaient, éludaient le problème du choix en s’abritant derrière un discours radical tout en prétendant que le P.C.C. « n’avait qu’à » rendre le G.M.D. et les armées « transparents » à la révolution.... En Chine, Roy et Qu Qiubai tenaient le même langage. Chen Duxiu et Peng Shuzhi, réduits à l’impuissance par une stratégie qu’ils jugeaient absurde (ou « menchevique » suivant le schéma de Peng) sans pouvoir se résigner à la défier ouvertement, finirent par abandonner les décisions à Borodine. Peu enclin à abdiquer, celui-ci n’hésitait pas à parler net : les directives de Moscou étaient irréalistes et impraticables à Wuhan. Sourd à l’intarissable dialectique de Roy, qui avait le mérite cependant de le couvrir à gauche (tout comme celle de Boukharine à Moscou masquait les choix que Borodine faisait en Chine...), il en vint à neutraliser dirigeants communistes, opposants et collègues tout en rassurant assez les politiciens et les généraux pour que la collaboration wuhanaise dure sans trop d’à-coups jusqu’à la mi-mai. Son ascendant explique qu’en dépit des résolutions radicales votées par le Ve congrès (avril-mai), le P.C.C. s’en soit tenu à la politique souple et modérée qu’il recommandait : « confiscation politique » des grands domaines (exemptant les familles des officiers servant la gauche nationaliste) ; ajournement de toute offensive d’envergure en attendant une clarification de la situation militaire. Mais toute l’habileté du monde ne peut enrayer la crise de la fin mai. A peine Borodine avait-il empêché 1’ » incident du Ma ri » (l’affrontement des paysans et des généraux au Hunan) de dégénérer, qu’un télégramme du Kremlin arrivait à Wuhan le 1er juin : fouaillés par l’Opposition, Staline et Boukharine enjoignaient au P.C.C. de répudier tout compromis défavorable au mouvement révolutionnaire, d’exiger l’épuration de l’armée et du G.M.D. Borodine n’eut aucun mal à persuader le C.C. qu’il ne fallait pas tenir compte de telles instructions. Mais il perdit son ultime marge de manœuvre lorsque Wang Jingwei, à la suite d’une maladresse insigne de Roy, en eut pris connaissance (le 5 juin) l’ère du double langage était révolue ; la rupture fut consommée les 15 et 16 juillet.
Toujours bien en cour, à titre personnel, auprès de Wang et des généraux, Borodine annonça qu’il allait prendre du repos à Lushan (Jiangxi). Il s’y rendit le 13 au soir en compagnie de Qu Qiubai, laissant derrière lui un C.C. occupé à la préparation de l’insurrection de Nanchang sous l’égide de Lominadzé et de Blücher. De sa retraite, Borodine préparait la succession politique de Chen Duxiu tout en multipliant les contacts avec les dirigeants nationalistes demeurés favorables au Front. A Qu Qiubai, son plus fidèle champion depuis 1923 et son candidat pour la succession, il assurait que le P.C.C. devait prendre sur lui la responsabilité de l’échec afin d’ » épargner le Komintern ». Moscou fit sienne cette échappatoire, et ratifia le choix de Borodine, mais ce fut Lominadzé qui fut chargé d’introniser Qu le 7 août. Le 27 juillet, salué en gare de Dazhimen par les principales personnalités du gouvernement de Wuhan, celui qui n’avait pas craint d’avouer à Zhang Guotao : « Le P.C.C. sera l’homme de peine de la révolution chinoise » avait pris le chemin du retour.
Comme Chiang Kai-shek lui vouait une haine tenace, il dut prendre la route continentale en direction du Nord-Ouest. Feng Yuxiang fit bon accueil à la « caravane » ferroviaire où figuraient plusieurs membres notables de la gauche nationaliste, premières en date de ces « personnalités démocratiques » dont les communistes chinois allaient se montrer si friands. Pour l’heure, vivants symboles de la pérennité du Front, ils permirent à la fiction de se maintenir assez longtemps pour que le Komintern opère la volte-face des « insurrections armées » sans avoir l’air de fuir en avant ou de se rallier aux thèses de l’opposition. Ces derniers services de Borodine ne lui furent d’aucun secours à Moscou, Staline s’étant empressé d’écarter un homme qui, sans doute, en savait trop. L’étonnant est que cet homme ait survécu à la Grande Terreur des années 1930, alors que Blücher, Mif, Lominadzé et d’autres y ont laissé la vie. Son heure ne vint qu’à la fin du règne. Arrêté en février 1949 (il dirigeait alors un quotidien moscovite), il mourut deux ans plus tard dans un camp sibérien. Depuis 1964, il semble qu’on veuille le réhabiliter à petites touches. Ses anciens collègues et subordonnés campent le souvenir d’un homme d’expérience, énergique et habile, sans qui les succès de la Beifa ou les progrès du P.C.C. des années 1920 n’eussent pas été possibles. Le « coup du 20 mars », au reste brillamment racheté par la suite, serait sa seule « erreur » grave. Quant aux compromis de Wuhan, nul ne songe à lui reprocher d’avoir fait la politique du Komintern en la dépouillant de sa couverture idéologique. Le roi était nu mais Pékin, en dépit de la querelle sino-soviétique, ne veut pas voir cette nudité-là. Reste que du côté soviétique la discrète réhabilitation du principal symbole de l’intervention des années 1920 n’est peut-être pas entièrement étrangère à la querelle des années 1960...

ŒUVRE : Contrairement aux autres envoyés de l’internationale (Maring, Voitinsky, Roy, Mif, Lominadzé et Braun : voir ces noms), écrivains, mémorialistes ou théoriciens abondants et souvent intéressants, Borodine n’a pas laissé d’œuvre écrite. Une rumeur persistante lui attribue des Mémoires, qui n’ont jamais été publiés semble-t-il, sauf peut-être sous forme d’extraits disséminés dans la presse soviétique ou cités par les historiens du même pays. Homme d’action, il a cependant laissé un témoignage capital en acceptant de répondre aux questions du journaliste américain Louis Fischer. Celui-ci, après avoir essuyé de nombreux refus, parvint à l’interviewer en 1929. Ces entretiens font la substance du chapitre qu’il consacre à la Chine dans The Soviets in World A f/airs, op. cit., chap. XXII. Sur les circonstances de ces rencontres, dans un climat de stalinisme « encore libéral », ibid., p. 7 sq.

SOURCES : Outre Holubnychy (1979), Jacobs (1981) et Glunin in Ulyanovsky (1979), deux courtes biographies in North et Eudin (1957) et Lazitcht et al. (1973), la littérature borodinienné abonde surtout en souvenirs. Parmi ceux, fort nombreux, des sovetniki publiés en U.R.S.S., citons : Blagodatov (1970). — Cherepanov (1968). — Yur’ev (1968). — Le recueil collectif Vidnye Sovetskie Kommunisty (1970) comprend une biographie de Borodine par R.A. Mirovitskaia. Ces ouvrages ne sont pas traduits mais on en trouvera de bons comptes rendus par Jacobs in CQ, n° 41, janvier-mars 1970 et Holubnychy, ibid., n° 51, juillet-septembre 1972. — Vishnyakova-Akimova (1971), toutefois, est traduit en anglais. — Les trois études citées en tête de ces Sources et Wilbur (1983) font un ample usage de la documentation soviétique. — Voir également : Cadart/Cheng (1983) pour le témoignage de Peng Shuzhi. — Chang Kuo-t’ao, I (1971) pour celui de Zhang Guotao. — Fischer (1930). — Sur l’attitude de la gauche nationaliste, voir le témoignage de T’ang Liang-li (Tang Leang-li) (1930) et les Œuvres de Wang Jingwei. — Sur celle du clan Chiang Kai-shek, voir celui, très postérieur, de Song Meiling (Madame Chiang) : Chiang Mei-ling (1977). — Wang Fan-hsi (1980) décrit la manière dont son jeune patriotisme s’était étonné des privilèges tapageurs (limousines flanquées de gardes du corps chinois accrochés aux portières, etc.) accordés aux sovetniki par le gouvernement de Canton. Voir également : Brandt (1958). — Carr (1964). — Jacobs in Chang et Etzold (1976). — Van Vleck (1977). — Sur la stratégie chinoise de l’I.C., voir : Chevrier in Extrême-Orient, Extrême-Occident, n° 2, 1983. — North (1953) et Harrison (1972). — Sur le « coup du 20 mars », Isaacs (1967). — Sur le rôle capital de Borodine à Wuhan, Jiang Yong- jing (Chiang Yung-ching) (1963). — Sur les conflits entre sovetniki, en particulier celui qui oppose Roy à Borodine, North et Eudin (1963).

Yves Chevrier

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