Né en 1889, fusillé à la prison de Lefortovo en 1938 ; chef de la mission militaire soviétique auprès du Guomindang (1924-1927), maréchal de l’Armée rouge, commandant des troupes soviétiques sur l’Amour, victime de la purge dans l’armée en 1938. Réhabilité en 1956.

Qui était V.K. Blücher, alias Galen, éminence grise de Chiang Kai-shek, stratège occulte des victoires nationalistes contre les seigneurs de la guerre en 1926-1927 ? Un Allemand capturé par les Russes pendant la Grande Guerre ? Le fils d’un serf affublé d’un patronyme glorieux par un propriétaire tolstoïen avant la lettre ? Un métallo russe appelé Medvediev, lui aussi amoureux des gloires de l’époque napoléonienne ? Le futur général Galen (autre nom de guerre) fut en effet ouvrier dans une usine de wagons et sergent dans l’armée tsariste avant d’adhérer au parti bolchevik en 1916. La guerre civile le fit sortir du rang. Avec V.V. Kuibitchev il établit une « enclave rouge » (on ne disait pas encore « guérilla ») dans la région de Samara et prit part aux campagnes contre Kolchak et Wrangel. Ses prouesses personnelles lui valurent d’être le premier titulaire de l’Ordre de la bannière rouge en 1918. En 1921 et 1922 il fut commandant en chef et ministre de 1a Guerre de la République d’Extrême-Orient. C’est alors qu’au contact des seigneurs de la guerre frontaliers, il eut à connaître pour la première fois des aspects militaires de la politique chinoise et — déjà — du mouvement révolutionnaire puisque (suivant les sources soviétiques) il aurait caressé puis abandonné le projet d’établir des zones de guérilla aux confins mandchouriens et d’envoyer des « partisans » en Chine du Sud : peu sûr des dits « partisans » (au demeurant fort peu nombreux), il préférait livrer une guerre conventionnelle avec une armée classique. Tel sera son apport à la révolution chinoise des années 1920 et le trait dominant des interventions soviétiques dans le domaine militaire jusqu’à celle d’Otto Braun en pleine guérilla des années 1930...
Jointe au prestige que lui valaient ses qualités de stratège, cette expérience extrême-orientale explique sans doute qu’on ait fait appel à lui pour diriger la mission militaire soviétique auprès du G.M.D. à Canton sitôt réglés les détails de la collaboration entre Moscou et Sun Yat-sen (孫逸仙) (voir [Joffe6>182314]). Accompagné de Bu Shiqi (卜世崎), son secrétaire-interprète, Blücher (désormais Galen) arriva en même temps que Borodine en octobre 1923 (à moins qu’il ait pris en octobre 1924 seulement la succession de P.A. Pavlov (mort en juillet 1924) à la tête de la mission militaire et celle de Polyak comme chef des conseillers soviétiques à Huangpu). Toujours est-il que son nom reste attaché à ce qui est sans doute l’aspect le plus durable d’une intervention soviétique brisée, au plan de la stratégie révolutionnaire et des liens avec le G.M.D., par la crise de 1927 : la mise sur pied d’une « armée nationale-révolutionnaire » moderne et solide.
Les conseillers soviétiques commencèrent par s’occuper de l’encadrement en transposant le système des Écoles de commandement rouges créées par Trotsky en février 1918. Ainsi fut fondée, en mai 1924, l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa), pépinière fameuse de généraux et de révolutionnaires tant communistes que nationalistes. Sous la double férule de Chiang Kai-shek, commandant de l’Académie, et de Zhou Enlai (周恩來), directeur du Département politique, les cadets de Whampoa étaient soumis à un endoctrinement idéologique aussi intensif que leur entraînement militaire. Plusieurs milliers d’entre eux encadrèrent les armées de l’Expédition du Nord (Beifa) à partir de l’été 1926 ; 91 % étaient d’origine rurale, 75 % appartenaient à des familles de la gentry (propriétaires fonciers et/ou magistrats) établies dans le Guangdong ou dans les provinces voisines. Chiang Kai-shek n’eut aucun mal à infléchir les cours d’« agit-prop » en un sens plus nationaliste que révolutionnaire et finalement moins politique que militaire, d’autant que le P.C.C. acceptait alors de s’en tenir à la rhétorique assez vague du Front uni. C’est ainsi que Chiang, supplantant Liao Zhongkai (廖仲愷), représentant du G.M.D. à l’Académie, sut tisser un réseau de fidélités à sa personne qui fut le fer de lance de son ascension. En ce sens, le renouveau militaire entraîné par l’intervention soviétique n’aboutit qu’à une bolchévisation formelle, encore très éloignée de son modèle soviétique ou des années du Jiangxi et de Yan’an, mais très proche, en revanche, de la modernisation militaire qui avait marqué les derniers jours de l’Empire : l’Armée Beiyang avait fait la fortune politique de son chef, Yuan Shikai, de même que l’Armée nationale-révolutionnaire allait faire celle de Chiang. Cette proximité ne devait pas échapper à certains seigneurs de la guerre, héritiers de la tradition modernisatrice du Beiyang : tel Feng Yuxiang, qui se fit un plaisir d’accueillir à Kalgan, sa capitale dans le Nord-Ouest, une mission envoyée de Canton (dite « groupe de Kalgan »), afin d’insuffler à son Armée nationale populaire (Guominjun) les secrets de la guerre idéologique moderne... avant de se retourner contre les communistes aux heures décisives du printemps 1927.
Soucieux de souder les armées hétéroclites du G.M.D. autour d’un noyau cohérent et motivé, Galen laissa croître l’influence de Chiang Kai-shek tout en s’efforçant de faire échec aux condottieri peu sûrs que Sun Yat-sen avait à sa solde. Ce fut chose faite en 1925. Dès l’automne 1924, de concert avec Borodine, il organisa la résistance nationaliste contre la rébellion des marchands cantonais (les fameux « Tigres de papier »), soutenus par Chen Jiongming, ancien maître de Canton qui s’était retranché à l’est de la province. Les cadets de Huangpu sauvèrent le gouvernement national (établi à la mort de Sun) et passèrent à la contre-attaque, planifiée par Galen. Puis les deux campagnes de la rivière de l’Est (février et octobre 1925) chassèrent Chen de son réduit tandis que le Guangxi voisin entrait dans la mouvance de Canton. La stratégie de Galen (qui avait pris part à la première campagne) était calquée sur celle de la guerre civile russe : comme à Samara, il s’agissait d’élargir la base territoriale de la révolution tout en approfondissant celle-ci au cœur du sanctuaire grâce à l’élimination des forces contre-révolutionnaires et à la maîtrise de l’armée.
Fort de ces succès et sûr de son instrument, Galen envisageait dès lors de préparer la seconde étape de la révolution : la conquête du Centre et du Nord par les armées révolutionnaires du Sud. Grâce à la réussite militaire des sovetniki (conseillers soviétiques), la Beifa — vieux projet de Sun Yat-sen — pouvait connaître un commencement d’exécution réaliste...
Il semble que Borodine se soit opposé à ces plans : volontairement « exilé » à Kalgan (c’est alors que Feng Yuxiang se montre plus sensible à la propagande soviétique) en attendant l’arbitrage du différend par Moscou, Galen rédigea un rapport sur la stratégie qu’il suggérait pour la Beifa (septembre 1925). Document exceptionnel, ce « grand plan » préfigurait avec une étonnante acuité le déroulement d’opérations qui ne devaient pas commencer avant l’été suivant. Dans l’intervalle, en l’absence de Galen (remplacé par N.V. Kuibitchev, alias Kisanka, et par son chef d’état-major Rogatchev) et de Borodine, Chiang Kai-shek avait mis un coup d’arrêt brutal à l’infiltration du G.M.D. par les communistes (incident Zhongshan, 20 mars 1926 ; voir Borodine). Rappelés (et réconciliés) d’urgence, Galen et Borodine accédèrent aux demandes de Chiang et notamment à l’expulsion de dix sovetniki hostiles au déclenchement immédiat de la Beifa.
Comme son « grand plan » l’indique, Galen sous-estimait les conflits à l’intérieur du camp nationaliste. Le « coup du 20 mars » ne lui ouvrit pas les yeux. N’assurait-il pas la victoire de son favori, et de sa stratégie, contre Borodine, tout aussi aveugle jusqu’alors mais moins tenté par l’aventure militaire ? Déclenchée en juillet 1926, celle-ci connut un remarquable succès. La conquête de la Chine centrale s’effectua comme prévu, Galen suivant l’armée de Chiang Kai-shek qui prit en écharpe la province du Jiangxi en direction du bas Yangzi. Extrêmement populaire auprès de la troupe aux dires de certains de ses collègues soviétiques, il fit une entrée triomphale, à cheval, dans Nanchang. Borodine, en revanche, depuis Wuhan conquise par une autre colonne, orchestrait une campagne destinée à rallier autour du P.C.C. et de la gauche nationaliste, dirigée par Wang Jingwei (汪精衛), Feng Yuxiang et d’autres généraux hostiles à Chiang. Toujours fidèles à « son » généralissime, Galen soutenait les efforts de réconciliation déployés par Voitinsky, effrayé comme lui par la menace d’une rupture et la perspective de perdre l’armée.
La volte-face de Chiang à Shanghai, le 12 avril 1927, mit fin à ces atermoiements. Au cours des débats du Ve congrès du P.C.C. à Wuhan (avril- mai 1927), Galen soutint Chen Duxiu (陳獨秀) et Borodine, partisans d’une expédition punitive contre Chiang en aval du Yangzi. Celle-ci eut tôt fait d’avorter, Galen assistant à l’échec définitif de son « grand plan » du fait de l’effondrement de la coalition P.C.C.-G.M.D. à Wuhan. Après avoir échappé de justesse à une tentative d’assassinat par le poison en juin, il demeura à Wuhan où le départ de Roy puis de Borodine le laissa seul responsable dans les derniers jours de juillet (encore qu’une source soviétique récente situe l’arrivée de Lominadzé en avril 1927). Présent à la réunion du 26 juillet consacrée au projet d’insurrection à Nanchang (voir Lominadzé), il se fit l’avocat de la prudence. Il semble en effet qu’il ait désapprouvé la stratégie des « insurrections armées » — notamment la coûteuse Commune de Canton (décembre 1927) — qui rachète la modération du Front uni de l’été à l’hiver 1927.
L’achèvement de la Beifa en 1928 se fit sans lui. Mais alors que Borodine, par crainte de Chiang Kai-shek, avait dû prendre la route continentale par le nord-ouest, Galen et son équipe purent transiter en toute quiétude par Shanghai. Suivant certaines sources, ce départ eut lieu contre un ordre formel de Staline, qui fit mettre Galen aux arrêts dès son arrivée à Vladivostok. Redevenu Blücher, il n’en fut pas moins fait maréchal et chargé de défendre l’Extrême-Orient soviétique contre les empiètements japonais. En 1938, Chiang Kai-shek fit demander son retour à Staline par Sun Fo, fils de Sun Yat-sen. Galen ? Staline avait oublié. On lui souffla qu’il s’agissait de Blücher : la mémoire lui revint tout à coup. Inutile, dit- il à Sun Fo ; le maréchal venait d’être « liquidé » pour s’être épanché auprès d’espionnes japonaises. En 1937, le commandant de l’Armée d’Extrême-Orient avait pris part (sur ordre) au jugement et à l’exécution de Tukhachevsky. Auparavant, il s’était opposé à l’arrestation de Boukharine et s’était montré favorable à une pause dans la Terreur. Plusieurs attaques japonaises sur l’Amour lui accordèrent un sursis, tandis que le N.K.V.D. décimait son état-major et préparait les pièces de son procès. Celui-ci n’eut pas lieu : arrêté sur l’ordre personnel de Staline, il fut exécuté sommairement ou bien mourut au cours de l’interrogatoire. Avait-il songé à prendre la tête d’une révolte ? « Sa chute et sa mort ruinaient le dernier espoir, si mince fût-il, d’une action contre Staline » (R. Conquest).

ŒUVRE : Blücher-Galen est l’auteur de l’un des rares documents importants sur l’intervention soviétique en Chine que nous connaissions. En ce sens, son « grand plan » s’apparente au rapport de Maring (voir ce nom). Il a été publié en russe et traduit en anglais : « Prospects for Future Work in the South or the Grand Plan of Kuomintang/Guomindang/ Military Opérations for 1926 » (traduit par J.J. Solecki in Wilbur, art. cit.). Il était déjà connu par une copie saisie au cours d’une perquisition dans les locaux de l’ambassade soviétique de Pékin en 1927. C.M. Wilbur, qui en souligne l’extraordinaire lucidité sur le plan militaire, authentifie la date et le lieu généralement admis pour sa rédaction : septembre 1925 à Kalgan.

SOURCES : Le mystérieux Galen est paradoxalement l’un des conseillers soviétiques les moins mal connus. Les livres de souvenirs ou de documents se sont récemment multipliés, Moscou ayant choisi d’éclairer le côté le moins contestable de son intervention. Citons : Kartunova, A.I., V.K. Blücher v Kitae, 1924-1927 ; dokumental’ nyi ocherk ; dokumenty (V.K. Blücher en Chine, 1924-1927 ; esquisse documentaire ; documents), Moscou, 1970. — Kazanin, M.I., V. shtabe Blüchera (Au quartier général de Blücher), Moscou, 1966. Ces ouvrages sont recensés et analysés par Jacobs in CQ, n° 41, janvier-mars 1970 ; et Holubnychy, ibid., n° 51, juillet-septembre 1972. — L’ouvrage de Kartunova est complété par une biographie, du même auteur, parue dans le recueil collectif Vidnye Sovetskie Kommunisty, (Moscou, 1970). — L’article de C.M. Wilbur in CQ, n° 35, juillet-septembre 1968, fait le point sur les travaux de Kartunova (déjà connus en 1968 sous forme d’articles) tout en donnant la traduction du « grand plan ». — North et Eudin (1957) donnent une courte biographie de Blücher, qu’il est nécessaire de corriger par les travaux plus récents. — Sur l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa), voir : Bowden in Garthoff (1966). — Jordan (1967). — Landis (1971) et Landis in Chan et Etzold (1976). — MacFarquhar (1955). — Teng Wen-yi, éd., Huangpu xunlianji (Recueil de matériaux d’instruction à Whampoa), Nankin, 1947. — Sur l’aspect militaire du « modèle » russe dans la révolution chinoise, voir Chevrier in Extrême-Orient, Extrême-Occident, n° 2, 1983. — Sur la fin de Blücher, voir Conquest (1971). — Sur le contexte de l’intervention soviétique ou sur des points plus particuliers, voir aussi : Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Clubb (1971). — Glunin et Grigoriev in Ulyanovsky (1979). — Harrison (1972). — North (1953). — Persits in Ulyanovsky (1979). — Sheridan (1966) sur le « groupe de Kalgan ». — Vishnyakova-Akimova (1971). — Wilbur et How (1956) ; le témoignage d’Erich Wollenberg (alias Walter) dans les notes de présentation à la réédition de l’Insurrection armée (1970), la biographie de Bu Shiqi dans ce volume et les mémoires de Peng Shuzhi (Cadart/Cheng, 1983).

Yves Chevrier

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