Né le 15 novembre 1904 à Chengdu (Sichuan, Chine), mort le 17 octobre 2005 à Shanghai (Chine) ; célèbre romancier d’inspiration anarchiste, auteur de nombreux romans réalistes. Réédité après 1949, il est critiqué pendant le mouvement antidroitier de 1957 et violemment attaqué pendant la Révolution culturelle. Réhabilité en 1977, il préside l’Association des écrivains chinois.

Li Feigan est issu d’une famille mandarinale aisée du Sichuan. Son père était magistrat de district, et Li passa les dix-neuf premières années de sa vie dans la grande maisonnée familiale de Chengdu, au milieu de quelques cinquante parents proches et de presque autant de domestiques. Il a décrit en 1923 cette enfance, qualifiée alors d’indolente et luxueuse, mais où il puisera la matière de beaucoup de ses romans.
A la mort de son grand-père (1917), il est autorisé à entrer dans une école moderne de langue anglaise puis apprend les langues étrangères dans une école spécialisée de Chengdu (1920-1923). En 1923, il part pour Shanghai et Nankin, où il participe activement à la vie politique et littéraire avant de prendre la décision, en janvier 1927, d’étudier en France.
Ce nouveau départ n’est pas acquis sans déchirement, car l’essentiel des convictions de Li Feigan est alors arrêté : dès 1919, il a été influencé par la rencontre des écrits d’Emma Goldman, sa « mère spirituelle », et de Kropotkine, qui lui donnera le deuxième caractère de son nom de plume, le premier ayant été emprunté à Bakounine. Mais l’anarchisme de Ba Jin réside surtout dans l’aspiration à la liberté et à l’égalité. Il désapprouve lui-même la violence qu’il dépeint chez ses personnages romanesques. La même raison l’empêchera d’adhérer au communisme.
Dès 1919, à Chengdu, il participe aux activités d’un groupe anarchiste local ; plus tard, à Shanghai et à Nankin, il traduit de nombreux ouvrages, notamment de l’espéranto, et écrit articles et pamphlets (en particulier sur le massacre de Haymarket, 1er mai 1886).
Son séjour en France (1927-1929) est surtout consacré à l’étude et à la traduction de Kropotkine, dont il fera publier en Chine les cinq ouvrages principaux. Son premier roman, Destruction, est composé à cette époque. Neuf autres suivront, dont Famille en 1933, ainsi que des nouvelles, jusqu’en 1937. La plupart ont pour thème le conflit intellectuel et psychologique suscité par la nouvelle génération après le mouvement du 4 mai 1919. Il collabore également à plusieurs revues littéraires mais, bien qu’anarchiste, ennemi du G.M.D. et parfois censuré, il ne rejoint pas les groupes d’écrivains politiquement actifs de cette époque. Ses relations avec le P.C.C. sont difficiles : ce dernier l’accuse souvent d’individualisme petit-bourgeois notamment, quand il refuse en 1936 d’adhérer à la Ligue des écrivains de gauche fondée par Lu Xun (魯迅).
Le déclenchement de la guerre sino-japonaise en 1937 modifie cette attitude. Se déplaçant d’une ville à l’autre pour éviter l’occupant japonais, il s’engage fermement dans la résistance intellectuelle, dont il devient une des principales figures. Son roman Feu décrit l’engagement de la jeunesse dans la lutte antijaponaise. Il retourne à Shanghai en 1945, où il écrit Nuit glacée, son dernier roman d’importance.
Ses positions patriotiques lui valent d’être bien accepté par le nouveau régime après 1949. Ses œuvres, souvent épurées de leurs proclamations anarchisantes, sont rééditées. Mais il saisit l’occasion des Cent Fleurs pour s’en prendre à la lourdeur de l’attitude officielle vis-à-vis de la création littéraire (lui-même a très peu écrit après 1949). Sévèrement critiqué par le mouvement antidroitier bien qu’il fasse amende honorable en participant, notamment, à la dénonciation de Ding Ling (丁玲), il rentre en faveur après la libéralisation du début des années 1960, ce dont il profite pour renouveler ses critiques en 1962 et défendre la responsabilité des écrivains. Le discours qu’il prononce devant le IIe congrès des écrivains et artistes de Shanghai (mai 1962) déclenche une polémique avec Yao Wenyuan (姚文元) et contribue à faire de la grande métropole le centre d’un débat idéologique au cours duquel les « radicaux » vont s’aguerrir en attendant la Révolution culturelle. Celle-ci bannit entièrement Ba Jin. Yao Wenyuan dénonce dans la presse de Shanghai le « tyran des lettres » et l’écrivain « réactionnaire ». On utilise ces dénonciations pour s’en prendre aux dirigeants qui avaient fait publier ses livres avant 1966. Ces derniers disparaissent totalement. Sa maison et sa bibliothèque sont pillées. Le 20 juin 1968, il est soumis à une « réunion d’accusation » au stade de Shanghai et la télévision retransmet la séance. Mais le vieil homme résiste et se proclame innocent.
Envoyé en camp de rééducation, Ba Jin en revient sans doute en 1974. Il vit dans l’obscurité à Shanghai jusqu’en 1977. Il est alors réhabilité avec éclat et dénonce devant la presse occidentale les exactions et les persécutions de la « bande des Quatre ». Il visite à nouveau la France en 1979 et en 1981. Désormais chargé d’honneurs par le régime, il devient notamment premier vice-président (novembre 1979), puis président (décembre 1981) de l’Association des écrivains chinois.
Voir également sa notice dans le Dictionnaire des anarchistes

ŒUVRE : Ba Jin wenji (Œuvres de Ba Jin), Pékin, 14 volumes, 1958-1962, rassemble romans, nouvelles, ainsi qu’un grand nombre d’essais et de traductions. Notons à part les romans cités ci-dessus : Miewang (Destruction), Pékin, 1930. — Jia (Famille), Shanghai, 1936. — Huo (Feu), vol. 1, Chungking et Chengdu, 1941 ; vol. 2, Chungking, 1942. — Han ye (Nuit glacée), Shanghai, 1947. — Parmi les nouvelles, très nombreuses, mentionnons : Fuchou (La Revanche), 1931. — Guangming (La Gloire), 1931. — Dianyi (La Chaise électrique), 1932, et le recueil paru à Shanghai en 1940, Ba Jin duanpian xiaoshuoji (Recueil de nouvelles par Ba Jin). — Après 1949 l’œuvre de Ba Jin prend un caractère plus circonstanciel. Le discours de 1962 a été publié in Shanghai wenxue (Littérature de Shanghai), n° 5, 5 mai 1962. — Traductions : longtemps, Ba Jin n’a été connu en Occident que par des traductions éparses et tronquées. Han ye est désormais accessible en français (Nuit glacée, Paris, Gallimard et C.N.R.S., 1978), ainsi que Qi yuan (Le Jardin du repos), Paris, Laffont, 1979), Jia (Famille), Paris, Flammarion, 1979) et plusieurs recueils de nouvelles : Vengeance, Paris, Seghers, 1981 et Le Secret de Robespierre et autres nouvelles, Paris, Mazarine, 1981.

SOURCES : Outre BH (article Li Fei-kan (Li Feigan)), et China Directory (1983), voir Lang (1967), qui donne une bibliographie très complète. — Voir également C.T. Hsia (1961). — Ting Wang (1978) et, pour l’analyse des prises de position de 1962 dans leur contexte shanghaïen, White in Scalapino (1972) ainsi que la biographie de Yao Wenyuan dans ce volume.

François Godement

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