Né le 3 juin 1954 à Sestre (Manche), mort le 15 août 2011 à Antraigues-sur-Volane (Ardèche) ; auteur, compositeur, interprète ; militant communiste.

Biographie nouvelle en préfiguration de la Période 6

Photographie Yvan Moiziard
Fils de Jean, Paul, Georges Leprest, menuisier, et de Marguerite, Marie-Thérèse Gravier, femme au foyer, Allain Leprest fut confié, jusqu’à l’âge d’un an, à une voisine de ses parents, dans l’attente d’un logement décent pouvant accueillir le couple et ses deux enfants – Georges, l’aîné, et Allain. Ce fut chose faite en 1955 et la famille s’installa dans la banlieue rouennaise, à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime), au cœur d’une cité ouvrière. Une sœur, Pierrette, vint au monde quatre ans plus tard. Le père était militant mais « désencarté total » selon les mots d’Allain Leprest. Passionné d’astronomie et fasciné par le monde soviétique, il avait entraîné femme et enfants dans le jardin familial au soir du 12 avril 1961, espérant apercevoir le vol de Youri Gagarine à bord de Vostok 1.
Après des études difficiles, et devant le refus de son père de le voir exercer le même métier que lui, Allain Leprest suivit une formation de peintre en bâtiment au collège d’enseignement technique (CET) Charles-Péguy, à Rouen. À ses seize ans, CAP en poche, il travailla quelque temps chez un artisan, mais l’expérience fut de courte durée. Il enchaîna alors les petits boulots, travaillant tour à tour comme employé d’un cabinet d’architectes, vendeur, puis agent d’entretien. Amateur de peinture, doué pour le dessin, il publia quelques caricatures dans l’édition dominicale du quotidien Paris-Normandie et exposa quelques toiles à Rouen. Il mit à l’occasion ses talents de caricaturiste au service de tracts et brochures, notamment pour la CGT locale. Appelé à effectuer son service militaire dans les parachutistes, il vécut mal l’expérience et y fit preuve d’un tempérament antiautoritaire.
Son père, Jean, était lui-même adhérent de la CGT – son fils le décrivait comme « anarcho-coco » –, et Allain Leprest baigna très tôt dans l’univers militant. Adhérent des Jeunesses communistes (JC), il participa peu après 1968 à un rassemblement mondial de la jeunesse à Moscou, et voyagea dans le pays. S’il se montra relativement critique, notamment en interrogeant ses hôtes sur le récent écrasement du Printemps de Prague, il n’en revint pas moins enthousiaste, comme il le confia ultérieurement : « Adolescents, nous avions un peu l’impression de voir un monde se construire, de toucher à la révolution. » Il adhéra ensuite, très brièvement, à la Ligue communiste révolutionnaire, adhésion qui selon certains témoignages devait moins à une empathie idéologique réelle qu’à un désir de taquiner son père.
S’il avait grandi dans une famille mélomane, c’est à l’adolescence qu’Allain Leprest s’était découvert une passion pour la chanson française avec, entre autres, Georges Brassens, Jean Vasca, James Ollivier et, déjà, Francesca Solleville. Il commença à écrire et forma un duo avec son ami Fabrice Plaquevent, avec l’idée de « lutter contre la variété “guy-luxienne” ». Tout en exerçant un temps le métier d’éducateur, Allain Leprest se produisit, avec Fabrice Plaquevent, dans de nombreuses manifestations militantes, auprès des sections communistes mais aussi dans les Maisons des jeunes et de la culture (MJC). Il sillonna un temps le pays, et noua des relations auprès des militants de plusieurs départements, notamment dans le Var où il suivit, semble-t-il, une école fédérale du Parti communiste. Toutefois, si son audience demeura essentiellement militante, il réussit peu à peu à se produire en d’autres lieux – cabarets et autres – et ambitionna alors de monter à Paris pour y devenir parolier.
En 1979, Allain Leprest rencontra, à la Fête de l’Humanité, Sally Diallo, régisseuse, rouennaise comme lui, militante des Jeunesses communistes née le 18 décembre 1957. Quelques années plus tard, le 9 septembre 1989, le couple se maria en mairie d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), avant de prolonger les festivités à la même Fête de l’Humanité. Ils élevèrent ensemble deux enfants : Mathieu, né le 12 octobre 1978 d’une précédente union, qu’Allain Leprest reconnu en juillet 1981 et éleva comme son fils, et Fantine, née le 16 juillet 1981.
Ayant reçu une lettre d’Henri Tachan qui l’invitait et l’encourageait à se lancer dans une carrière musicale, Allain Leprest avait quitté la région rouennaise en 1980 pour s’installer à Paris et s’engager dans la chanson. Avec Sally et leurs deux enfants, ils furent hébergé un temps par des amis dans un deux pièces du XVe arrondissement. La famille s’installa ensuite dans le XIe arrondissement. Allain Leprest eut bien des difficultés, dans ces premières années, à trouver des interprètes pour ses chansons, et il se produisit donc lui-même dans les premiers temps au Caveau de la Bollée, chez Renée de Devaingerie, dans le Quartier Latin. En 1981, il publia un recueil de poèmes, Tralahurlette, qu’Henri Tachan préfaça. La même année, en vacances à Antraigues-sur-Volane, il fit la connaissance de Francesca Solleville et lui écrivit douze premières chansons.
C’est en 1985 que la carrière musicale d’Allain Leprest connut un véritable tournant. Se produisant au Printemps de Bourges, il fit une démonstration remarquée que salua la critique. Ainsi, Le Monde du 2 avril évoquait « un inconnu, Allain Leprest [qui] a été bouleversant ». L’article se clôturait sur une cette conclusion élogieuse : « Il justifie à lui tout seul ce 9e Printemps de Bourges. »
Cette même année 1985, après que Jean Ferrat eut vanté ses mérites auprès de Pierre Gosnat, maire d’Ivry-sur-Seine, Allain Leprest vint s’établir dans cette commune de banlieue sud, où il demeura jusqu’à sa mort, devenant une véritable figure de la municipalité communiste. Allain Leprest était déjà, depuis quelque temps, familier de la commune, où vivait alors Francesca Solleville. Avec l’aide de Pierre Gosnat, il put néanmoins désormais emménager dans un appartement dont il peignit les murs et les plafonds. En 1994, évoquant sa ville d’adoption, il déclarait notamment : « Les gens ici se connaissent, la solidarité se noue. Je suis arrivé à Paris il y a quinze ans et j’habite Ivry depuis huit ans. Je ne quitterai plus la banlieue et sa culture. » Dans la ville, Allain Leprest anima des ateliers d’écritures dans la Maison des jeunes et de la culture (MJC), au bar Picardie, où il avait de solides habitudes, ainsi que dans les différents établissements scolaires.
Un an après son passage remarqué au Printemps de Bourges, Allain Leprest signa un contrat au sein de la maison de disques Meys (maison de disque du producteur de Jean Ferrat), et écrivit entre autres pour Isabelle Aubrey, dont il assura la première partie à l’Olympia en 1986. Il écrivit également pour Juliette Gréco et pour Romain Didier, qui devint l’un de ses proches amis. Brouillé avec Gérard Meys, Allain Leprest connut un temps de disette, puis signa un nouveau contrat le liant avec le label Saravah (Pierre Barouh). Ce dernier produisit, en 1992, l’album Voce a mano, qu’Allain Leprest réalisa en duo avec l’accordéoniste Richard Galliano. La critique fut dithyrambique et les deux artistes reçurent le Prix de l’Académie Charles-Cros. Trois ans plus tard, en 1995, il donna un récital à l’Olympia. Les années qui suivirent furent à l’image de sa carrière. Allain Leprest sortit plusieurs albums salués par la critique et se produisit régulièrement à l’occasion de festivals (Francofolies, Fête de l’Humanité, FestiVal de Marne, etc.). Discret, peu présent dans les médias, Allain Leprest ne connut sans doute pas une notoriété à l’échelle de son talent, mais sembla lui-même lucide sur ce point, affirmant souvent qu’il se contentait d’exercer son métier. En 2004, il célébra ses vingt-cinq ans de carrière par un concert à l’Européen.
Dans la seconde moitié de la décennie 2000, atteint d’un cancer, il poursuivit cependant ses activités, chantant au Forum Léo Ferré d’Ivry avec une casquette pour cacher sa perte de cheveux, et déclarant aux organisateurs libertaires : « Ce qui me sépare de vous ce n’est guère qu’une urne. » Il donna plusieurs concerts au cours desquels il réunit souvent des artistes qui lui étaient proches – en particulier Francesca Solleville, Enzo Enzo ou Romain Didier. Deux albums « hommage », Chez Leprest, sortirent, réunissant des voix de la génération d’Allain Leprest comme des artistes plus jeunes. Le 14 décembre 2009, il reçut le Grand Prix de la Poésie de la Sacem. Il avait, auparavant, été distingué par d’autres prix : Prix spécial (1993) et prix Raoul Breton (1996) de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), ainsi que le Grand prix national de la musique du ministère de la Culture (1999).
Un temps en rémission, Allain Leprest vit son état de santé s’aggraver, et la maladie s’imposer. Il souffrait alors d’un cancer des poumons. Il se produisit une dernière fois à la mi-juillet 2011, à Antraigues-sur-Volane (Ardèche), le pays de Jean Ferrat qu’il avait beaucoup fréquenté. Se sachant probablement condamné, celui que Claude Nougaro décrivait comme l’« un des plus foudroyants auteurs de chansons [qu’il] ai entendus au ciel de la chanson française » se donna la mort dans ce même village où Jean Ferrat s’était éteint un an plus tôt. Quelque mois plus tôt, il avait écrit une lettre à son ami Pierre Gosnat, maire d’Ivry, lettre qu’il avait confiée à un ami commun, lui demandant de ne la remettre à son destinataire qu’après sa disparition. Il y faisait part de son attachement à la commune et lui demandait, « le moment venu », d’être inhumé « dans le si beau et humble cimetière Monmousseau ».
Ses obsèques eurent lieu dans ce même cimetière le mardi 23 août 2011. Hommage lui fut rendu par la municipalité, la Sacem, et des personnalités artistiques. En 2001, Allain Leprest avait été fait chevalier de l’Ordre national du mérite. Après son décès, plusieurs interprètes (en particulier Claire Elzière) se consacrèrent à son répertoire et sa notoriété posthume s’affirma.

ŒUVRE : Tralahurlette (préf. Henri Tachan), Rouen, François Creignou Éditeur,‎ 1981. – Chants du soir (préf. Antoine Sénanque), Montreuil, Éditions Folie d’Encre, coll. « Fictions »,‎ 2008.

SOURCES : Arch. mun. Ivry-sur-Seine, 5Z393, 389W1, 567W5, 604W6. – Articles de presse (Le Monde, Libération, France-Soir, Ivry ma Ville, Le Parisien, l’Humanité). – Marc Legras, Allain Leprest. Dernier domicile connu, Paris, l’Archipel, 2014. – Who’s Who. – [Interview par Philippe Nicolet, 2003 (https://www.youtube.com/watch?v=fe41CZBxY38). – Sites internet. – Témoignages de Fantine Leprest, Pierrette Leprest, Gérard Pierron et Marcel Zaidner. – Entretien avec Francesca Solleville. – État civil. – Notes de Claude Pennetier.

Julien Lucchini

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