Bien qu’il s’inscrive dans la vaste entreprise des dictionnaires du mouvement ouvrier (Le Maitron), le volume Chine est devenu par la force des choses un dictionnaire biographique du mouvement révolutionnaire chinois, avant comme après 1949.

Bien qu’il s’inscrive dans la vaste entreprise des dictionnaires du mouvement ouvrier (Le Maitron), le volume Chine est devenu par la force des choses un dictionnaire biographique du mouvement révolutionnaire chinois, avant comme après 1949. Entravé par une industrialisation tardive et incomplète, le mouvement ouvrier occupe, en effet, une place limitée dans l’histoire chinoise du XXe siècle, y compris dans celle de la révolution et du Parti communiste. Limite plus nette encore pour l’historien que dans la réalité, car cette histoire est tronquée : après 1949, les documents font rarement état d’une agitation ouvrière, ils mentionnent peu de grèves et encore moins de militants ouvriers. Les caractères mêmes et les étapes de la révolution chinoise nous ont incités (et plus d’une fois contraints) à déborder le cadre du mouvement ouvrier proprement dit. De nombreux militants syndicaux actifs dans les années 1920 ont été à l’origine des étudiants ou intellectuels venus de la campagne. Beaucoup devinrent par la suite agitateurs paysans, puis commissaires politiques ou commandants d’une unité de l’Armée rouge et enfin gouverneurs de province ou hauts fonctionnaires en Chine populaire. La nature particulière d’une révolution où l’exercice local du pouvoir précède et conditionne sa conquête à l’échelle nationale fait que cette dernière métamorphose est déjà bien amorcée avant 1949 : nombre de carrières syndicales ont, dès l’époque de Yan’an (capitale communiste pendant la guerre sino-japonaise), versé dans les tâches d’encadrement. Tout en privilégiant dans le récit ou l’analyse travail syndical et agitation ouvrière, nous avons fait un sort à chaque étape ou avatar de ces carrières permanentes et changeantes : précisément parce qu’elles avaient partie liée avec la révolution, elles se modifiaient au gré de la fortune du mouvement révolutionnaire ou en fonction des impératifs de sa stratégie.
Nous ne pouvions naturellement pas recenser les dizaines de milliers de militants (et encore moins les millions d’obscurs) qui ont fait la révolution chinoise : à s’en tenir à la méthode adoptée pour le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, vingt « Maitron » n’eussent pas suffi ! Quelque trois cent quatre-vingts notices doivent pourtant donner une vision assez équilibrée d’une période prodigieusement riche et variée : celle qui va des derniers soubresauts de l’Empire à l’après-Mao. Les grands noms, qui résument l’espace et la durée historique, font illusion en enjambant toute la période comme si elle n’avait été que le développement harmonieux autant qu’inéluctable d’un seul et même germe. Lire la biographie de Mao, celle de Zhou Enlai, dont la vie unit les commencements du Parti communiste (fondé en 1921) à notre hier (ils meurent en 1976), c’est parcourir une coupe géologique : agitation intellectuelle du 4 Mai 1919, communisme des villes et grand rêve de l’union nationale dans les années 1920, guérillas des années 1930, union à nouveau et résistance antijaponaise dans les années 1937-1945, guerre civile, plans quinquennaux, Grand Bond en avant, Révolution culturelle... Les cataclysmes des années 1960-1970 mettent fin au Parti tel qu’il s’était trempé dans les luttes et dans la victoire des années 1940. Le Dictionnaire Chine donne à chaque époque son ampleur et sa dimension propres, explique chacune par l’ombre cumulée des passés abolis. Autant dire qu’il invite à la sérénité.
Comment entrer dans le bouillonnement du temps, des événements ? Quelques personnages phares, situés dans l’introduction historique ou recommandés par leur réputation, peuvent être les guides d’une première lecture. Très vite cependant, grâce aux multiples liens tissés d’une notice à l’autre, d’un événement à l’autre par le système des renvois, la lecture abandonnera ces guides pour suivre les chemins multiples de la révolution à l’écoute de toutes les voix que nous avons cherché à faire entendre.
D’abord, bien sûr, celles des militants ouvriers : communistes, réformistes... ou anticommunistes. Tout en privilégiant militants ouvriers et communistes (ces deux catégories se chevauchent et rassemblent à elles seules la majorité des biographies), nous avons délibérément élargi l’angle. S’il a fallu limiter la place accordée aux militants et dirigeants nationalistes, nous ne nous sommes pas pour autant interdits de faire entendre la voix des perdants et des opposants au pouvoir communiste : anarchistes des années 1920, trotskistes des années 1930, syndicalistes contestataires des années 1950, écrivains, intellectuels non conformistes (le phénomène est permanent depuis que le Parti communiste a commencé à régenter la vie intellectuelle et artistique dans le Shanghai des années 1930), dissidents du Mouvement démocratique (1978 à 1980), mais aussi « activistes » maoïstes et anarcho-maoïstes (ce n’est pas tout à fait une alliance de mots) de la Révolution culturelle... Celles aussi de ceux qui, sans toujours s’engager activement, ont conçu ou tenté de penser l’avenir de la Chine. Philosophes marxistes, certes, mais aussi traditionalistes ou occidentalistes, sociologues, démographes des années 1920-1930. Ils sont l’héritage souvent négligé du communisme au pouvoir (surtout lorsqu’ils ont préconisé la maîtrise de la croissance démographique ou critiqué l’industrialisation « lourde » du pays à l’exemple soviétique).
Ce choix subjectif et donc contestable, nous n’avons pas hésité à le rendre plus arbitraire encore : en faisant une place à des figures de second plan pour l’unique raison que les recherches de tel ou tel membre de l’équipe ou la chance nous permettaient soit d’ajouter quelques détails inédits aux connaissances accumulées par les spécialistes, soit d’orienter la réflexion du lecteur dans d’autres directions. Ont ainsi trouvé place dans ce dictionnaire des militants du mouvement ouvrier shanghaïen étudié par Alain Roux, des cadres communistes de la province du Henan (Jean-Luc Domenach), des meneurs paysans (L. Bianco). A côté des recherches personnelles, la chance : j’ai eu le privilège de participer à plus de soixante heures d’interviews de Peng Shuzhi (彭述之) qui fut l’un des principaux dirigeants du Parti communiste chinois entre 1924 et 1927. Exclu en 1929, il anima ensuite le mouvement trotskiste en Chine. Une quinzaine de biographies, qui n’auraient autrement pas trouvé place dans cet ouvrage, ont été incluses en raison des révélations de Peng ; pour la même raison, quelques autres ont été développées plus qu’elles ne le méritaient. Elles corrigent un peu l’inévitable « mao-centrisme » d’une historiographie dépendante des matériaux publiés en Chine populaire (précisons qu’en Chine même le « mao-centrisme » est devenu moins flagrant depuis qu’une « Résolution historique », adoptée en 1981, a fait la part officielle des mérites et démérites du Père fondateur).
Notre dictionnaire, en somme, s’est voulu représentatif puisqu’il lui était impossible d’être exhaustif. Représentatif, il l’est aussi d’un certain état de l’actualité politique et de l’information au moment de la rédaction. En chantier pendant plusieurs années, celle-ci était achevée pour l’essentiel en 1978, date à laquelle la parution a été différée en raison de difficultés matérielles. Aussi certaines notices sont-elles consacrées à des dirigeants communistes dont le rôle a décru alors que d’autres, artisans de l’après-Mao (époque qui, précisément, revêt son visage actuel à partir de 1978), sont traités plus sommairement ou même pas du tout. Comme un dictionnaire historique ne peut courir après l’actualité, nous nous sommes bornés à actualiser les notices les plus importantes (Deng Xiaoping (鄧小平), Hua Guofeng (華囯鋒), etc.) et à compléter au moyen de notations concises telle ou telle biographie rédigée voici cinq ou six ans. Cette mise à jour succincte est, à quelques exceptions près, arrêtée à la date du 1er octobre 1983. L’actualité historiographique ne s’est pas davantage figée en 1978. Si les allées et venues de l’histoire récente nous ont valu d’engranger les révélations de l’immédiat après-Mao après celles de la Révolution culturelle, en revanche nous n’avons pu tenir compte qu’exceptionnellement (lorsque telle ou telle notice était encore en chantier) de l’effort plus systématique entrepris par les historiens du P.C.C. en Chine populaire depuis le début des années 1980, effort qu’illustre notamment l’importante collection Zhonggong dangshi renwu zhuan 中国党史人物传(Biographies des personnalités historiques du P.C.C.) publiée par l’Association chinoise pour l’étude des personnalités historiques du Parti (Zhonggong dangshi renwu yanjiuhui 中共党史人物研究会).
Sur ceux des protagonistes de la révolution chinoise que nous avons choisi de sacrifier à d’obscurs militants ouvriers (ou paysans), le lecteur trouvera souvent de plus amples détails chez nos principaux devanciers en langues occidentales. Nous leur devons beaucoup.
—  L’ouvrage le plus important est sans conteste le Dictionnaire biographique du communisme chinois (Biographic Dictionary of Chinese Communism, 1921-1965), par Donald W. Klein et Anne B. Clark, Harvard University Press (Cambridge, Mass., U.S.A.), 1971. En deux volumes, 433 biographies et près de 1 200 pages, les auteurs retracent la vie et l’activité de la plupart des dirigeants influents du mouvement communiste chinois, des origines à la veille de la révolution culturelle. Certaines parties de nos biographies se fondent pour l’essentiel sur cette somme irremplaçable. Nous remercions les auteurs et l’éditeur de l’aimable permission qu’ils nous ont accordée d’utiliser leur œuvre.
—  Classique également, le Dictionnaire biographique de la République chinoise, 1911-1949 (Biographical Dictionary of Republican China, édité par Howard L. Boorman et Richard C. Howard, Columbia University Press, New York, 1967-1971) concerne moins directement et surtout moins exclusivement notre propos (le mouvement ouvrier et la révolution communiste). Les six cents biographies rassemblées dans les quatre volumes et les quelque 1 850 pages du Boorman concernent, en effet, indistinctement tous ceux (des communistes aux seigneurs de la guerre, des industriels aux intellectuels) qui ont tenu les premiers rôles en Chine entre la chute de l’Empire et la fondation de la République populaire. Si l’optique est donc très différente de celle d’un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, en revanche l’étudiant de la Chine du XXe siècle trouvera dans le Boorman des développements substantiels sur les dirigeants du Guomindang 国民党(Kuomintang), que nous avons par nécessité réduits ici à la portion congrue.
La fréquence de l’indication KC (Klein-Clark) ou KC et BH (Boorman- Howard), en tête des Sources qui suivent chaque notice biographique, mesure notre dette à l’égard des deux précédents ouvrages. Lorsqu’au lieu d’indiquer simplement KC, nous donnons une référence plus précise (ex : KC, I, 194 ou KC : biographie de X), cela signifie que le Klein-Clark n’a pas consacré de notice biographique au personnage en question, mais qu’il mentionne son rôle dans une autre notice.
Sans passer en revue ici les autres dictionnaires biographiques et catégories de sources qui nous ont été le plus utiles, je veux au moins remercier en particulier Peng Shuzhi (彭述之) et sa femme, Chen Bilan (陳碧蘭) (elle aussi vétéran de la révolution chinoise des années 1920), qui a comme son mari accepté de répondre à mes questions.
Ce dictionnaire biographique est l’œuvre collective d’une demi-douzaine de sinologues français : Yves Chevrier, Jean-Luc Domenach, François Godement, Jacques Manent, Alain Roux et moi-même. Nous n’avions pas toujours le même point de vue sur chacun de nos personnages, mais nous nous sommes efforcés de nous accorder sur les faits. A l’aide des initiales qui suivent chaque biographie, le lecteur pourra, s’il le souhaite, s’amuser à deviner ou reconstruire les divergences ou plus souvent les nuances d’interprétation qui nous séparent (nous ne prétendons naturellement pas que l’histoire soit une science).
Un des membres de l’équipe a contribué plus que les autres à l’entreprise commune : Yves Chevrier. Auteur de l’introduction historique ainsi que des différents index et glossaires, Chevrier a en outre partagé avec moi le travail d’édition. Un autre équipier de la première heure, Jean-Luc Domenach, a mis à jour la quasi-totalité des notices de dirigeants de la R.P.C. (ces notices demeurent néanmoins attribuées à leur rédacteur originel).
Treize autres collaborateurs ont bien voulu se charger de la rédaction d’une ou plusieurs notices biographiques (leur nom figure en toutes lettres à la fin de chacune des notices qu’ils ont accepté de rédiger) :
Claude AUBERT
Michel BONNIN
Noël CASTELINO
Hak-kin CHOI
Guilhem FABRE
François GIPOULOUX
Jacques GUILLERMAZ
Chang-ming HUA
Jean-Pierre MAURER
Thierry PAIRAULT
Vera SCHWARCZ
Claude WIDOR
Wotjtek ZAFANOLLI
Au nom de l’équipe initiale, je les remercie d’une contribution qui a beaucoup accru la valeur du Dictionnaire. Je remercie également M. Chen Hejia qui a calligraphié les caractères de « nos » personnages dans !a liste reproduite en fin de volume.

Lucien Bianco

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