Aujourd’hui la Chine


Lorsque, en 1971, les Éditions Ouvrières ont publié l’Autriche, premier des Dictionnaires biographiques du Mouvement ouvrier international, j’ai voulu répondre à ce que je pensais être le besoin d’un large public d’historiens, de journalistes, de militants curieux d’histoire sociale. L’Autriche a été suivie en 1978 du Japon en deux volumes puis du premier tome de la Grande Bretagne en 1979. Aujourd’hui la Chine entend répondre à ce même besoin.

De même que les précédents volumes n’ont pu être publiés qu’après de longues années de prises de contact, discussions, réflexions, mises au point de toutes natures, de même le volume Chine n’a été élaboré et achevé qu’après lente maturation et, si j’en juge par le dossier conservé, douze années ont passé depuis ma première correspondance avec Lucien Bianco.

Ceux qui utilisent le Dictionnaire peuvent se poser des questions sur mes choix de publication. Les facteurs sont nombreux qui les déterminent : en dehors — et ce n’est pas rien — du choix du pays, de la rencontre du ou des auteurs possibles, de l’utilité commerciale de l’entreprise, etc., il y a quelque chose d’autre, assez indéfinissable mais dont je dirai qu’il est l’attirance très forte pour un sujet qui, des années durant, me retiendra, en dépit des obstacles. Ce fut le cas pour la Chine et, nombreux sont, je crois, les Français qui, comme moi, aspirent aujourd’hui à connaître ceux qui dirigent ou ont dirigé ses destinées. Et cela d’autant plus que cet immense pays : 10 millions de kilomètres carrés, 1 milliard d’habitants (vingt fois la France, que ce soit en superficie ou en population), demeure étranger ou mystérieux par son histoire millénaire et sa civilisation, une des plus vieilles du monde, qui nous devança en bien des domaines, par ses découvertes.

Œuvre des meilleurs sinologues français, l’ouvrage que nous présentons a bénéficié de travaux antérieurs et notamment de l’apport des Dictionnaires biographiques élaborés par les équipes américaines des Universités Harvard et Columbia qui nous ont autorisés à user de leurs recherches et de leurs publications et nous exprimons ici aux auteurs et éditeurs notre reconnaissance.

Comme les Dictionnaires déjà publiés, le Dictionnaire Chine est œuvre collective et les noms de ceux qui ont collaboré sont, comme il se doit, cités en bonne place. A tous va ma gratitude et tout particulièrement à Lucien Bianco qui, depuis toujours, est demeuré fidèle à l’entreprise, à ses amis Yves Chevrier et Jean-Luc Domenach. Tout a été mis en œuvre pour satisfaire les utilisateurs du Dictionnaire qui trouveront une introduction historique, des cartes et, d’une façon générale, toutes indications indispensables à la lecture et à la compréhension des biographies.

Après l’avant-propos de L. Bianco et l’introduction historique d’Yves Chevrier, il n’y a pas intérêt à revenir sur ce qu’ils ont traité. Je me permettrai seulement de commenter brièvement le titre du Dictionnaire et de dire quelques mots sur le contenu de l’ouvrage. J’ai repris le titre général de la collection, bien que le terme « ouvrier » soit ici impropre mais il peut être accepté si on conserve son sens étymologique de « travailleur ».

A l’effondrement de l’Empire ont succédé deux Républiques : celle qui, de 1911 à 1949, aboutit à la domination de Chiang Kai-shek 蒋介石, de l’État Guomindang 国民党 puis la République populaire, celle de Mao et de ses successeurs, Républiques surgies au cours d’une révolution quasi ininterrompue jusqu’à aujourd’hui, paysanne par les masses qui y prennent part, mais qui n’auraient constitué qu’une force aveugle si le P.C.C. (Parti communiste chinois), triomphant du Guomindang, n’en avait pris la direction pour s’attaquer au problème agraire et le résoudre essentiellement par une redistribution des terres. Le P.C.C. sut par ailleurs lutter efficacement contre les Japonais, doublant sa victoire sociale d’une victoire nationale et recueillant ainsi les suffrages de l’ensemble du peuple et de la nation. Nos amis ont présenté aux lecteurs français ces hommes qui ont accompli la Révolution populaire, qui ont été, non sans problèmes et affrontements, les bâtisseurs de l’ordre nouveau qui existe aujourd’hui en Chine, ceux qui sont les acteurs de la plus grande révolution paysanne de l’Histoire.

Ces hommes, qui sont-ils ? Je laisse à chacun le soin et le plaisir de les découvrir et je n’évoquerai ici que le nom de quelques-uns de ceux qui se sont formés en France, disons pour simplifier au collège de Montargis ou aux usines Renault. Ils appartiennent à ¡’origine à tous les courants de pensée socialiste : anarchiste comme Zhou Enlai (周恩來), lecteur de Jean Grave avant de devenir léniniste, marxiste comme Cai Hesen (蔡和森), communiste comme Deng Xiaoping (鄧小平), un des dirigeants actuels de la Chine après avoir subi des éclipses. Tous y sont, j’entends par là que les auteurs du Dictionnaire, s’ils ont obligatoirement opéré des choix, n’ont jamais éliminé tel ou tel en raison de ses origines ou de sa trajectoire. Beaucoup des militants retenus ont payé tribut à la lutte et beaucoup y ont laissé leur vie. Leurs itinéraires pourraient constituer la trame de véritables romans et les lecteurs français se passionneront en même temps qu’ils s’instruiront en les découvrant.

Les dirigeants de la Chine actuelle, eux et leurs enfants, sauront-ils gérer et faire fructifier l’héritage ? Nous nous abstiendrons de répondre, étant des historiens et non des devins. C’est une nouvelle Longue Marche, et plus difficile encore que la première, qu’ils ont à accomplir. Elle a comporté déjà, elle comportera sans doute encore, bien des souffrances mais c’est aux hommes qu’il appartient d’écrire leur Histoire...

Jean Maitron

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