VAILLAND Roger

Par Alain (Georges) Leduc

Né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise), mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) ; résistant, écrivain (prix Interallié 1945 et prix Goncourt 1957) ; essayiste, journaliste, dramaturge (prix Ibsen 1950) et scénariste.

La vie de Roger Vailland est à soi seule un résumé des séismes du siècle dernier, des limbes de la Grande Guerre et de la crise de 1929, à la guerre froide et aux guerres coloniales, via le vichysme et la Résistance. Parti prenante des avant-gardes littéraires de l’entre-deux guerres, il n’adhéra jamais longtemps à une « église », fut-elle surréaliste ou communiste. Polygraphe – comme un Mallarmé, un Guillaume Apollinaire –, il vécut la contrainte du travail rémunéré, au risque disait-il de se prostituer.
Venu au monde en Picardie, Roger Vailland grandit à Paris et à Reims. Ce fut un homme du Nord-Est de la France. Son père, qui avait échoué à l’entrée de Polytechnique, tenait un cabinet de géomètre. Faux-col empesé, cravate à système, gabardine sombre : il lui enseigna des « devoirs », mais lui transmit également l’amour de Plutarque, de Shakespeare et des Mille et Une Nuits. Dans les années 1870, les grands-parents savoyards de Roger, François Vailland et sa femme Georgine, reprirent le Café des Artistes (actuelle Chope des artistes, mitoyenne du célèbre Splendid), situé à Paris, rue du Faubourg Saint-Martin, et fréquenté par le personnel des théâtres voisins. Ce fut à la mairie du Xe arrondissement de Paris, que se marièrent ses parents. En 1910, quittant l’Oise, la famille se réinstalla à Paris, aussi les dix premières années de sa vie, l’enfant les passa-t-il donc essentiellement à la Mouff’ (quartier de rue Mouffetard), dans l’immeuble qui fait l’angle de la rue Flatters et de la rue Berthollet. Au quatrième étage, sur le même palier que Charles Péguy.
Quand la guerre se termina, il n’avait que onze ans et, en 1919, son père démobilisé, ils devinrent Rémois. Reims était alors en pleine reconstruction. « Reims la très plate », totalement laminée par les conflits. « J’appartiens à une génération qui a mille raisons de se méfier des héros et même de les haïr », revendiquera Roger Vailland dans une conférence de 1952. Une génération déhalée par la guerre, poussée comme mauvaise herbe dans les démolitions et dans un ethos belliciste.
1921. Création au lycée de Reims de la revue poétique Apollo – elle connaîtra sept numéros –, par Roger Lecomte (qui changera ensuite de nom en 1928 pour devenir Roger Gilbert-Lecomte), Robert Meyrat et Roger Vailland. (Un an plus tard, René Daumal, de un an leur cadet, qui était élève au lycée de Charleville, les rejoignit.) En 1923, ils entrèrent en contact avec René Maublanc, un professeur de philosophie un peu excentrique, qui aimait effrayer le bourgeois. C’est lui qui fit publier le premier texte de Roger : En vélo. « Vélo » qui allait tenir un rôle récurrent, dans toute l’œuvre de l’écrivain. Dans le club des « Phrères simplistes » (constitué en 1924, d’après le nom des plantes médicinales appelées « simples », mais aussi par souhait de retrouver une prétendue « simplicité » de l’enfance – leur saint patron sera saint Pliste), Vaillant découvrit la drogue, goûta à la boxe et aux rings.
En 1925, la famille emménagea à Montmorency. Deux ans plus tard, sa grand-mère le logea dans son appartement parisien de la rue Pétrarque. Il s’inscrivit en classes préparatoires, au lycée Louis-le-Grand, afin de tenter Normale Sup’, puis à la Sorbonne, dans le but d’y passer la licence ès lettres.
En septembre 1928, surréalistes et Grand Jeu sympathisèrent, faisant même le projet d’un cahier « Sade » en commun. Mais très vite, leurs tempéraments se révélèrent incompatibles. Les uns et les autres n’avaient manifestement pas du tout la même lecture de Marx et de Rimbaud. « Nous défendons Sacco et Vanzetti, mais nous préférons Landru », proclamaient les adeptes du Grand jeu.
On a coutume, c’est commode, chez les lecteurs de Vailland de distinguer quatre saisons. 1929, 1938, 1948, 1956 : chaque décennie allait se cristalliser autour de nœuds qu’il lui fallut dénouer.
1929, l’abandon (au forceps) du surréalisme.
1938, après l’échec du Front populaire et tandis que les Allemands et les Italiens expérimentaient leurs armées en Espagne, il fit montre dans sa Kolontaï, (La vie prodigieuse d’Alexandra Kolontaï, écrit avec Henri de Val, parue dans Paris-soir, le 29 janvier 1938) alors que cinq ans plus tôt il a déjà envisagé de partir comme correspondant de Paris-soir à Moscou, de sentiments pro-soviétiques.
En 1948, l’année de son pamphlet intitulé Le Surréalisme contre la Révolution, il jettera au feu ce qu’il avait adoré adolescent. Un coup de pied de l’âne, vingt ans plus tard, à ceux qu’il considérait désormais comme de gentils petits révoltés. Jugez-en, à propos de l’opium : « Il était tellement plus facile de fumer six pipes que d’empêcher Franco d’entrer dans Madrid. »
1956, le rapport Khrouchtchev et la crise de Budapest.
Il existe très peu de dates réellement charnières, en histoire, pourtant, celle du 11 mars 1929, quelques mois avant le grand effondrement de Wall Street, semblerait, dans l’historicité vaillandienne, en constituer une.
Ce jour-là (ce soir-là exactement), dans le tumulte d’un guet-apens, la vie du jeune Roger Vailland vacilla.
1929, c’est le Black Thursday. Le krach de la bourse de New York, le 24 octobre, allait provoquer une radicalisation accrue de l’Internationale qui s’appuyait alors sur le mot d’ordre classe contre classe. Dès 1927, dans le sillage d’Aragon, plusieurs membres du surréalisme, dont André Breton, Paul Éluard, Pierre Unik, Benjamin Péret et Philippe Soupault, avaient adhéré au Parti communiste. Sans le sou, las de dépouiller les petites annonces, Vailland, grâce à l’appui de Robert Desnos, avait été embauché en 1928 par Pierre Lazareff à Paris-Midi (une édition de Paris-soir). L’homme aux bretelles, à la grosse Bentley noire, le légendaire Lazareff et lui avaient exactement le même âge. Journaliste à succès, il sera en janvier 1931 affecté à la rubrique politique étrangère de Paris-Midi ; puis, quelques semaines plus tard, à la direction de la politique étrangère de Paris-soir, où il deviendra l’observateur en première ligne de la montée des périls... Abyssinie, Espagne, Portugal, Suède..., il voyage. Journaliste, un métier que vomissaient Breton et Aragon, les Torquemada et Fouquier-Tinville de la soirée du 11 mars. André Breton et ses comparses n’y seront pas allés par le dos de la cuiller, vis-à-vis du Grand Jeu, ce soir-là... Si, officiellement, l’objet de la réunion était de discuter de l’expulsion récente de Léon Trotski d’URSS, l’ordre du jour fut reporté : on allait se faire les jeunots, cette « graine de zigotos ». Vailland, qui en fut le bouc émissaire, subit des salves pour un malencontreux articulet sur Jean Chiappe (1878-1940), L’hymne Chiappe-Martia (publié dans Paris-Midi le 15 septembre 1928), jugé favorable à ce préfet ultra-réactionnaire. Seul Georges Ribemont-Dessaignes (1884-1974) prit leur défense, reprochant aux inquisiteurs de s’ériger en « juges de paix ». (Georges Bataille, invité à la séance, refusa d’y aller : « Beaucoup trop d’emmerdeurs idéalistes », avait-il déjà tranché. Il n’avait tort ni sur le substantif, ni sur l’adjectif.)
Roger Vailland est cassé, en miettes. L’ombre portée de ce drame, écrasante, ne se dissipera jamais.
Dès le seuil des années trente, il se proclama parfois haut et fort, avec une sorte de dandysme, « communisant ». Un texte, Un Homme du peuple sous la Révolution, écrit en collaboration avec Raymond Manevy et qui parut en feuilleton dans Le Peuple, organe de la CGT, fut sa contribution, en 1937, au Front populaire. (Contre le fascisme, Vailland publiera très tôt – sous son nom – un article, au titre ironique, Rome contre Carmen, le 22 août 1928, dans Paris-Midi et, sous le pseudonyme de Frédéric Roche, à l’automne 1936, dans Le Droit de vivre, une série de papiers contre Mussolini, le rexisme ou Doriot.)
De Lyon, cours Gambetta, où la presse parisienne s’est repliée, reporter à Paris-soir (qui pendant l’Occupation sera surnommé Pourri-soir), Roger Vailland observa la « drôle de guerre » et la débâcle. Sensible aux sirènes attentistes – il jugeait à l’automne 40 Philippe Pétain « pas si mal que ça » (il n’en était pas encore à l’appeler le « Maréchal Ubu ») –, il envisagea un temps d’écrire pour le journal de Marcel Déat, son ancien professeur de philosophie, qu’il avait retrouvé à Vichy. Il glissera en 1942 d’idées collaborationnistes à un engagement dans la Résistance. Agent du réseau BCRA, un réseau panaché, mêlant gaullistes et communistes, sous les ordres directs de Daniel Cordier, il fit du renseignement, prépara des caches, accueillit et planqua des émissaires arrivés de Londres et organisa des parachutages.
Il devint correspondant de guerre en 1945, pour Action et Libération, et suivit la bataille d’Alsace, le front en Hollande, la contre-offensive des Allemands dans les Ardennes. En Allemagne, au printemps 1945, il assista à la chute du château de Sigmaringen, quelques heures après que Pétain en eut déguerpi puis fêta la victoire dans les reliefs de Berchtesgaden, l’orgueilleux nid d’aigle d’Hitler.
Vailland a été l’homme de peu de romans, en fait. Neuf, au total, si on exclut feuilletons et reportages-romancés, fleur bleue, parfois ampoulés. Neuf romans, donc. Et pour six d’entre eux écrits durant sa quarantaine, qui lui fut particulièrement fertile. Du troisième, Bon Pied Bon Œil (1950) à 325.000 Francs inclus (1955), et intégrant donc Un jeune homme seul (1951) et Beau Masque (1954), quatre de ceux-ci furent qualifiés d’« engagés », voire de « communistes ».
L’auteur de quatre pièces, également : Héloïse et Abélard (1947), créée aux Mathurins en 1949 ; Le Colonel Foster plaidera coupable – sur la guerre de Corée – interdite sine die par le gouvernement après qu’au soir de la première un commando fascisant eût envahi la salle (en mai 52 au théâtre de l’Ambigu) ; Batailles pour L’Humanité, un très court texte, écrit à l’occasion du cinquantième anniversaire du quotidien communiste, et joué le 21 avril 1954 à Paris, au Vélodrome d’hiver ; et Monsieur Jean (1957).
Roger Vailland ne devint membre du Parti communiste qu’en 1952.
En mission en Égypte, l’été 1952, pour la publication Défense de la Paix, présidée par Pierre Cot, il vit les pyramides, s’enthousiasma pour les splendeurs du Nil et releva la générosité des fellahs. Le roi Farouk, potentat soutenu jusqu’alors par les Occidentaux, venait d’être renversé et les Européens s’inquiétaient pour leurs intérêts, le canal de Suez surtout, vital pour leur économie. L’Égypte était devenue l’un des enjeux majeurs entre grandes puissances avec, en toile de fond, la stratégie des Soviétiques, qui cherchaient à en récupérer le contrôle. Arrêté, Vailland fut des jours durant jeté sur le ciment nu d’une prison ou trimballé des chaînes aux mains et aux pieds sur la plate-forme arrière d’un camion... (Il s’en fera écho dans La Fête.)
En 1954, il épousa Élisabeth Naldi, fille du politicien italien Filippo Naldi. Installés, à l’automne, dans une belle maison de Meillonnas, ils collaient ensemble des affiches, distribuaient des tracts. Les réunions de cellule du village se tenaient chez eux. Et puis Soulages, sur lequel l’écrivain allait publier ultérieurement plusieurs textes. Anti-« homme de lettres », anti-« artiste », au sens des Goncourt, le romancier étudie la manière dont travaille le peintre, en qui il voit un condisciple. En matérialiste, il juge la façon dont cela se façonne, s’élabore. Pierre Soulages, dont il estime la démarche et mesure le labeur, ne pouvait qu’intéresser Roger.
Henri Bourbon, qui était cheminot et député (communiste) de l’Ain, l’aura introduit dans une usine, où les accidents du travail étaient fréquentissimes. (Henri Bourbon sera à la fois dans le Madru et le Chatelard d’Un jeune homme seul et de 325.000 Francs.) Il en sortira 325.000 Francs, dont le « héros positif » est Busard, un ouvrier, fils d’ouvrier, et qui fait du gringue à une fille d’ouvrier, elle-même ouvrière. Busard a l’illusion poujadiste – Pierre Poujade (1920/2003) est élu en 1956 – de ne plus avoir de patron, d’être « à son compte ». Alors qu’il fabrique sempiternellement de « petits carrosses rouge géranium » (dont le moule, à l’origine, servait à faire des corbillards), il va se laisser mutiler, par une presse à injecter sur laquelle il travaille jour et nuit afin d’obtenir une prime, pour financer l’achat d’un bistrot. Manchot, il dégotera un petit boulot par faveur à l’usine et si, à la fin du roman, il possède enfin Marie-Jeanne, c’est pour la rudoyer et la traiter de « putain ».
Puis les choses allèrent de nouveau soudainement s’effondrer, avec le rapport Khrouchtchev, que l’Humanité qualifia aussitôt de « faux grossier fabriqué par la CIA ». 1956 : pour la seconde fois, sa vie allait vaciller. En avril 1956, le philosophe Henri Lefebvre, qui avait obtenu copie du rapport original en Allemagne de l’Est, en montra des photostats à son ami Roger, chez lui, en Bresse. Alors qu’il écrivait à son bureau sous le portrait du « Petit Père des peuples », celui-ci s’en retrouva « comme mort », déclara-t-il. Lui que Claude Roy jugeait pourtant « peu lacrymal », il en pleura, il en débagoula : c’était physique. Sitôt après, Roger se rendit à Moscou et prit conscience de la réalité des crimes de Staline. À son retour de Russie, il avoua à Roy qu’il avait « vomi une bile noire toute la nuit ».
Quelques mois plus tard, le 4 novembre, à 6 h 30 du matin, l’Armée rouge, appuyée par plusieurs milliers de chars, envahit la Hongrie. Avec son ami (et modèle) Jacques-Francis Rolland, Claude Morgan et Jacques Prévert, et surtout Jean-Paul Sartre (qui le lui proposa), Roger Vailland signa un texte de condamnation de l’invasion soviétique qui lui valut rupture avec la direction de son parti. (Il quittera avec discrétion le PCF, ne renouvelant pas sa carte après la fin 1958. S’il n’a plus milité après ce tragique automne 1956, il aura néanmoins continué de payer ses cotisations deux ans durant.)
Sur son attitude durant la guerre d’Algérie, nous n’avons que des présomptions. Si pour Gilles Perrault, Vailland ne fit pas partie des réseaux Jeanson, les journalistes Hervé Hamon et Patrick Rotman semblent d’un avis contraire. Dans leur ouvrage, Les porteurs de valises, la résistance française à la guerre d’Algérie, ils situent cette scène en 1958 : « Dès les premiers jours, la DST identifie Robert Davezies comme l’un des passeurs qui ont opéré au printemps sur la frontière d’Espagne. Les journaux reproduisent son signalement, proclament son arrestation imminente. Jeanson lui propose de se mettre au vert dans le Jura, chez Roger Vailland. L’écrivain, qui a connu Henri Curiel en Égypte, accueille volontiers les amateurs d’air pur. » Alors, Vailland, « porteur de valises », à l’époque de l’OAS ? Pierre Soulages m’a certifié que oui. « C’est tellement proche de la frontière. Il était à côté de la Suisse et passait sans contrôles la douane avec sa Jaguar. »
Première réponse romanesque au revirement de novembre 1956, La Loi a connu un très fort tirage (rien qu’en français, le livre a atteint 576.000 exemplaires) et un Goncourt assure une renommée, de l’aisance matérielle. La Loi, sans surprise, sera descendue par le critique de l’Humanité, Régis Bergeron, qui écrivit des personnages de Vailland qu’ils étaient « comme des marionnettes ». Le Goncourt fut clairement perçu par ses anciens camarades comme le prix de la soumission.
Roger Vailland se désencarta du Parti communiste, comme il s’était désencarté très jeune (un peu acculé à le faire, certes) d’une certaine fausse monnaie littéraire.
Mais y a-t-il quelque chose de moins « politique » que La Fête, qui comporte plusieurs pages sur l’Égypte et sur la torture ? Ce que Vailland y écrivit sur la question (qu’il mettait en italiques) prouve qu’il connaissait le terme et ce qu’il recouvrait, et qu’il avait lu le livre d’Henri Alleg. Son retrait du Parti communiste aura été interprété à tort comme un retrait de la politique. S’il s’était retiré, Roger Vailland n’en sera pas moins resté engagé jusqu’à la fin de sa vie. « Dégagé », mais pas « désengagé ». La forme-parti, c’est à jamais fini pour lui. Vailland exécrait la médiocrité. « Maintenant le monde entier porte des cravates, voilà le résultat le plus clair de 43 ans de pouvoir des Soviets. » « Maurice Thorez est mort. Cela m’eût réjoui, il y a quelques années quand j’en avais fait dans mon imagerie personnelle l’ennemi du peuple, celui qui avait changé les bolcheviks en petits-bourgeois. » Il ne se sera jamais défait (mais s’en défait-on jamais ?) d’une pensée marxiste. Une chose est certaine : ses carnets intimes l’attestent, à la date du 25 juillet 1962, il associa Les Damnés de la Faim (sic : de la Terre, en fait) de Frantz Fanon et les canuts.
Roger Vailland termina sa vie par un éloge de la politique publié dans le n° 2 du Nouvel Observateur du 26 novembre 1964 : « Je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision. Que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (par référendum) sera l’itinéraire de l’autoroute ou la puissance d’une centrale thermique... Comme citoyen, je veux qu’on me parle politique. »
Il y réclamait « une bonne, belle, grande utopie ». Même si, comme Karl Marx, il n’avait plus guère envie de formuler « des recettes pour les marmites de l’avenir ».
L’homme qui avait écrit 325.000 Francs, la fable par excellence du travail salarié, savait pertinemment cette « servitude volontaire », à caractère religieux, sacrificiel, dans laquelle les hommes semblent se vautrer.
Mais, « quand on a pris l’habitude de brûler au feu de la politique, si le foyer s’éteint, on reste infirme », notait-il dans ses Écrits intimes.
Lucidité. C’est le qualificatif que j’emploie le plus, à l’égard de l’auteur de La Truite. Trop lucide pour croire à une forme d’humanisme lénifiant. L’homme ? Vailland se regardait lucidement, dans ses contradictions. La lucidité, elle est là.
Libertin (donc réactionnaire) pour les communistes, il demeure communiste pour les non-communistes (donc infréquentable).
Il est temps, urgent, de relire cet écrivain si encombrant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article179724, notice VAILLAND Roger par Alain (Georges) Leduc, version mise en ligne le 4 avril 2016, dernière modification le 26 mai 2018.

Par Alain (Georges) Leduc

ŒUVRE CHOISIE : Ses neuf romans : 1. Drôle de Jeu, Éditions Corrêa, 1945. Qui obtint l’Interallié, le prix des journalistes. — 2. Les Mauvais Coups, Éditions du Sagittaire, 1948. — 3. Bon Pied Bon Œil, Éditions Corrêa, 1950. — 4. Un jeune homme seul, Éditions Corrêa, 1951. — 5. Beau Masque, Éditions Gallimard, 1954. — 6. 325.000 Francs, Éditions Corrêa, 1955. — 7. La Loi, Éditions Gallimard, 1957. Prix Goncourt. — 8. La Fête, Éditions Gallimard, 1960. — 9. La Truite, Éditions Gallimard, 1964. Il ne consacrera pas moins de six œuvres au libertinage : Esquisse pour le portrait du vrai libertin (en 1946) ; son Laclos (Laclos par lui-même, Éditions du Seuil, 1953) ; le Bernis (Éloge du cardinal de Bernis, 1956) ; le Monsieur Jean, de 1957, alors qu’il préface, la même année, Les Mémoires de Casanova ; et le film avec Roger Vadim, d’après Les Liaisons dangereuses. Il réalisa, scénarisa, dialogua de nombreux films, souvent pour des raisons alimentaires ; publia des récits de voyages (Suède, Égypte, Indonésie, La Réunion).

SOURCES : Alain (Georges) Leduc, Roger Vailland (1907-1965), Un homme encombrant, L’Harmattan, 2008 ; Je ne cherche pas DieuLa controverse Roger Vailland/Louis-Martin Chauffier, texte établi et édité par Alain (Georges) Leduc, Éditions Le Temps des Cerises, 2007. Article Roger Vailland in Dictionnaire des sexualités, Laffont, 2014 : même auteur. Une forte sélection de ses articles a été réunie en deux volumes coordonnés par René Ballet : 1. Chroniques des années folles à la Libération (1928/1945), Messidor, 1984. 2. Chroniques d’Hiroshima à Goldfinger (1945/1965), Messidor, 1984. — Le Pont, revue francophone, éditée par Mohammad Ziar, professeur à l’université de Téhéran. Roger Vailland l’oxymore, n° 4, été 2007.
Voir également le site www.roger-vailland.com que nous avons créé en 2006, Élizabeth Legros-Chapuis et moi, et dont je suis l’éditorialiste.

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