TOMKIEWICZ Stanislas. Écrit parfois TOMKIEWICS

Par Danielle Papiau

Né le 10 novembre 1925 à Varsovie (Pologne), mort le 5 mai 2003 à Paris ; psychiatre et psychothérapeute, directeur de recherche à l’INSERM ; déporté ; militant du Parti communiste français (1946-1970) ; un des rédacteurs de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant.

Fils d’un industriel, Stanislas Tomkiewicz naquit à Varsovie en 1925 et vécut une enfance heureuse dans une famille juive aisée « à moitié assimilée à la société polonaise », qui le destinait à la médecine, jusqu’à l’entrée en Pologne des nazis. Sa révolte contre sa famille le conduisit au bord du suicide en 1942. Le contact avec un psychiatre détermina sa vocation. Il vécut dans le ghetto de Varsovie et fit l’expérience non seulement de la famine et de la répression, mais aussi de l’inégalité devant ces drames. En mai 1943, il parvint à s’échapper du train qui le conduisait avec sa famille à Treblinka où ses parents furent gazés. Après une errance dans la Pologne occupée il fut déporté à Bergen-Belsen. Libéré par les Américains qui le soignèrent du typhus, il choisit la France « le pays des Droits de l’Homme » et y arriva en 1946.

Au sanatorium où l’avait conduit la tuberculose, il rencontra des communistes déportés et des anciens d’Espagne et adhéra en 1946 au Parti communiste, « sa première famille en France ». « Ta place est au Parti, lui avait dit l’un d’eux, tu as besoin de t’entourer de camarades et nous allons changer le monde. » Cet engagement dynamisa « son amour pour les opprimés, le prolétariat, les colonisés et la haine de tous les oppresseurs ». Le communisme et l’URSS lui paraissaient « le meilleur rempart contre le retour de l’horreur ». Il partagea profondément l’ambiance de solidarité des pratiques militantes communistes, notamment dans sa cellule de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, tout en ayant ses plus proches amis dans les milieux trotskystes.

Il s’engagea dans les pratiques militantes de « sa famille communiste » : l’appel de Stockholm, les meetings, le collage des affiches, les fêtes de l’Humanité. Il participa à la mise en place et au développement de l’accouchement sans douleur à la policlinique des Bluets, gérée par Union syndicale CGT de la Métallurgie. Il se solidarisa avec les signataires de la condamnation de la psychanalyse comme « science bourgeoise » interdite au plus pauvres, et pour la défense du service public de psychiatrie. Il vécut avec la fille d’une rescapée d’Hiroshima et devint Président de l’Association française des médecins contre la guerre nucléaire.
Stanislas Tomkiewicz souhaita intégrer la prestigieuse filière hospitalo-universitaire qui dominait le monde médical. Externe en 1950 puis interne des Hôpitaux de Paris, dans les services de neurologie et de psychiatrie de la Salpêtrière, de pédiatrie à Saint-Vincent-de-Paul, il devint chef de clinique en pédiatrie puis en neuro-psychiatrie infantile (1960-1965). On lui refusa l’agrégation et la chaire de neuro-psychiatrie infantile en 1966. « Tomkiewicz unit sur sa personne les tares d’être étranger, juif vendu non seulement à Moscou, mais carrément à Pékin. Son entrée dans le cadre hospitalo-universitaire serait un véritable désastre » répondit le professeur Michaux, titulaire de la chaire de psychiatrie infantile, à la députée gaulliste Nicole de Hautecloque intervenue en sa faveur.

Il rompit alors avec le monde hospitalo-universitaire, redevint assistant dans les hôpitaux parisiens, à la Salpêtrière, à Saint Antoine, à Lariboisière, et s’engagea dans la prise en charge des enfants encéphalopathes les plus graves à l’hôpital pour « arriérés » de La Roche-Guyon (Val-d’Oise). Il fut successivement psychiatre du foyer de semi-liberté pour adolescent et du Centre familial de jeunes de Vitry (1961-1983) de la pouponnière de l’aide sociale Paul Becquet (Hauts-de-Seine) puis du foyer de semi-liberté à Vitry. Il devint en 1966 l’assistant du professeur Flavigny, spécialiste des adolescents déviants et fondateur de l’hôpital de la Cité universitaire.

Dès 1962, il fut chargé de cours à l’Institut de psychologie de l’Université de Paris, puis chargé de recherche (1965), maître de recherche (1969) et directeur de recherche (1978) à l’INSERM dans l’unité « Santé mentale et déviance de l’enfant et de l’adolescent », puis professeur de psychopathologie à l’Université de Vincennes.

Stanislas Tomkiewicz fut marqué, au cours de sa formation dans les milieux de la psychiatrie traditionnelle, par la maltraitance institutionnelle des jeunes malades « fondée sur le refus et l’impossibilité de toute empathie, de toute identification avec un jeune déviant, révolté, caractériel ou réputé pathologique ». Exemple de la « résilience » théorisée par son ami Boris Cyrulnik en 2000, il utilisa sa souffrance personnelle comme « potentiel actif » au service d’une lutte permanente contre toutes les violences institutionnelles et toutes les oppressions politiques. Il publia en 1991 avec Pascal Vivet, Aimer mal, châtier bien livre de référence dans l’explication des causes de la violence institutionnelle. Il rejoignit en 1968 le Groupe d’information sur les prisons (GIP) de Michel Foucault et présida l’année suivante la section française de la Société internationale pour la défense des enfants maltraités. Il étudia les problèmes de la violence à l’école, promut l’œuvre du docteur Janusz Korczak, directeur d’un orphelinat du ghetto de Varsovie, et participa à l’élaboration de la Convention internationale des Droits de l’Enfant en 1987.

Dans les années 1966-1968, il rencontra les psychiatres communistes des hôpitaux publics engagés dans la sectorisation, le développement des structures extra-hospitalières, insérée dans la cité. Il fut l’un des rares universitaires à apporter son soutien à la lutte du « Livre blanc de la psychiatrie » qui aboutit à la reconnaissance de la psychiatrie comme spécialité autonome par rapport à la neurologie, réglant par-là ses comptes avec la filière médicale universitaire. En 1968, il se transforma durant quelques mois en un « révolutionnaire professionnel », entre les assemblées générales de Sainte-Anne pour l’autonomisation de la psychiatrie et celles de l’INSERM et de la faculté de Médecine sur la réforme des études médicales. Il voulut alors réussir « l’impossible mariage entre le PC, représentant la classe ouvrière, et les gauchistes représentant la jeunesse contestataire et vivifiante. », écrivit-il plus tard.

Militant au quotidien, il refusa toute responsabilité et se maintint sur une position « de déviation ultra gauchiste permanente » selon sa propre formule, et d’entrisme trotskyste « pour maintenir le lien avec la classe ouvrière », même après la rupture symbolique que constitua pour lui le vote communiste en faveur des pouvoirs spéciaux en Algérie, en 1956. Il porta des valises pour le FLN, soutint la Révolution culturelle chinoise contre la bureaucratie, anima un dispensaire pour les prisonniers algériens libérés en 1962 et enquêta sur la torture en Uruguay. Il quitta sans bruit le Parti communiste en 1970, tout en maintenant une position de compagnon de route.

Au début des années 1970, Stanislas Tomkiewicz s’inscrivit dans le mouvement de l’antipsychiatrie. Avec Franco Basaglia, ils travaillèrent à un texte intitulé « La carte de la honte », destiné à dénoncer l’état calamiteux dans lequel vivaient les malades mentaux italiens. Le manuscrit resta inédit en raison de la mort de Basaglia, en 1980. Il était également lié avec David Cooper, et s’engagea dans le réseau « Alternative à la psychiatrie », mouvement critique à l’égard de toutes les institutions considérées comme répressives, qui entendait promouvoir des milieux de vie alternatifs, sur la base d’une idéologie rurale, libertaire, écologique et affective et qui se proposait de dépasser l’organisation de la psychiatrie en secteurs, défendue par le parti communiste.

En 1999 et en 2002 Tomkiewicz revint sur sa trajectoire avec les deux volumes de son autobiographie (L’adolescence volée puis C’est la lutte finale, etc.), décrivant le fil rouge de ses choix : « Je travaille avec des adolescents parce qu’on m’a volé mon adolescence [...] et personne ne me fera regretter ma collaboration avec le FLN, pas plus que mon appartenance au Parti communiste. Sans erreurs de ce genre de la part d’individus comme moi, l’histoire n’avancerait guère. Il est si facile de trouver dans la peur de se tromper, la justification a posteriori, de son refus d’entrer dans la lutte. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article179635, notice TOMKIEWICZ Stanislas. Écrit parfois TOMKIEWICS par Danielle Papiau, version mise en ligne le 26 août 2016, dernière modification le 10 février 2018.

Par Danielle Papiau

ŒUVRE : Le développement biologique de l’enfant, Paris, PUF, 1968. ─ Le travail social contre qui ?, dossier du groupe d’information des travailleurs sociaux, Paris, Solin, 1974. ─ Avec S. Finder J. Martin C. Zeiler, La prison c’est dehors, Paris, Delachaux et Niestlé, 1979 ─ préface de l’ouvrage de Janusz Korczak Comment aimer un enfant, Paris, Robert Laffont, 1979. ─ Avec P. Vivet, Aimer mal, Châtier bien, Paris, Seuil, 1991. ─ L’adolescence volée, Paris, Calmann-Lévy, 1999. ─ C’est la lutte finale etc. Paris, La Martinière, 2003.

SOURCES : Ouvrages autobiographiques cités dans les œuvres. ─ Histoire de l’INSERM (janvier 2003), sur le site internet de l’INSERM. ─ J.Lasous : « À Stanislas Tomkiewicz », Vie Sociale et Traitement, n°77, janvier 2003.

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