BRETON André, Robert

Par Nicole Racine, Carole Reynaud-Paligot

Né le 19 février 1896 à Tinchebray (Orne), de Louis, Justin Breton, gendarme et de Marguerite Le Gouges, mort le 28 septembre 1966 à Paris. Marié à Simone Kahn (1921), puis à Jacqueline Lamba (1934) et à Elisa Bindhoff (1945). Père d’une fille, Aube. Poète, écrivain, théoricien du surréalisme. Membre du Parti communiste (1927). Proche du Parti communiste jusqu’en 1935. Fondateur de Contre-attaque (1935-1936) avec Georges Bataille. Fondateur avec Léon Trotsky de la « Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant » (FIARI) en 1938.

André Breton fut éveillé à la poésie vers sa quinzième année durant laquelle son professeur de rhétorique au collège Chaptal lui fit lire Baudelaire, Mallarmé, Huysmans. En 1913, il s’inscrivit au PCN pour suivre des études de médecine. Il publia trois poèmes dans la Phalange en mars 1914 et noua des relations avec Paul Valéry qui dureront jusqu’en 1918. Mobilisé en 1915 dans l’artillerie, il fut versé dans le service de santé à Nantes. Au début 1916, il fit à Nantes une rencontre capitale, celle de Jacques Vaché qui allait personnifier pour lui l’esprit de révolte, négateur de tout esthétisme. « En la personne de Vaché, un principe d’insubordination totale, en grand secret, minait le monde, réduisant ce qui prenait alors toute importance à une échelle dérisoire, désacralisant tout sur son chemin. L’art lui-même n’était pas épargné » nous dit Breton dans ses Entretiens de 1952. Breton correspondit avec Apollinaire qu’il alla voir au cours d’une permission. À la fin de l’année 1916, il fut affecté au centre psychiatrique de la IIe Armée à Saint-Dizier ; initié aux travaux de Freud alors peu connus en France, il y expérimenta les procédés d’investigation de la psychanalyse. En novembre 1916, il fut envoyé au front dans un groupe de brancardier et participa à l’offensive de la Meuse. En 1917, rappelé à Paris, affecté à une section d’infirmiers militaires pour suivre des cours au Val-de-Grâce. Attaché comme externe au Centre neurologique de la Pitié, il fréquenta régulièrement Guillaume Apollinaire dont la qualité de « voyant » l’éblouit ; auprès d’Apollinaire il rencontra Philippe Soupault. Il fit connaissance de Louis Aragon* à la librairie d’Adrienne Monnier et le retrouva à l’hôpital du Val-de-Grâce où ils suivirent ensemble les cours de « médecine auxiliaire » ; ils collaborèrent à la revue Nord-Sud de P. Reverdy et découvrirent Lautréamont qu’ils lisaient ensemble. En février 1919 Breton, Aragon et Soupault fondèrent la revue Littérature où collaborèrent jusqu’en 1920 Valéry et Gide ; en juin 1919, Breton écrivit avec Soupault le premier texte surréaliste, Les Champs magnétiques (Littérature, octobre-décembre 1919). Démobilisé en septembre 1919, Breton fit adhérer Littérature au mouvement Dada. Les manifestations Dada se succédèrent durant toute l’année 1920, avec la participation de Breton, Tzara, Aragon, Soupault, Eluard. À partir de 1921 des signes de désagrégation apparurent dans le mouvement Dada, dus au désaccord entre Breton et Tzara. Deux initiatives de Breton - en réaction contre un certain nihilisme de Dada - allaient provoquer sa rupture avec Tzara ; d’abord la « mise en accusation et jugement de Maurice Barrès » le 13 mai 1921, puis la convocation du « Congrès international pour la détermination des directives et de la défense de l’esprit moderne. » En février 1922 se plaça la rupture de Breton avec Tzara. Un esprit nouveau se manifesta à Littérature qui paraissait en septembre 1922 sous la seule direction de Breton. Il avait abandonné ses études de médecine en juillet 1921 devenant conseiller du couturier et mécène Jacques Doucet pour l’achat de livre d’art et de tableaux. L’ère du surréalisme proprement dit commençait, marquée par des expériences de sommeil hypnotique et d’écriture automatique, auxquelles participèrent particulièrement R. Crevel, R. Desnos. Accompagnant Picabia à Barcelone, Breton y prononça le 17 novembre 1922 une conférence « Caractères de l’évolution moderne et ce qui en participe. » Après cette phase « expérimentale », commença la « phase raisonnante » du surréalisme, qui se constitua en mouvement cohérent vers 1924-25. De nouveaux venus rejoignaient Breton : R. Crevel, F. Gérard, P. Naville, A. Arthaud, M. Ernst, M. Leiris, R. Queneau... Breton (lançait le Manifeste du surréalisme et La Révolution surréaliste (décembre 1924) dont la co-direction revint à B. Péret et P. Naville. Le « Bureau de recherches surréalistes » confié à A. Arthaud accueillait « toutes les idées inclassables et les révoltes poursuivies ». Selon le témoignage de Breton, les surréalistes furent alors saisis d’une véritable « ardeur insurrectionnelle » (tracts, proclamations, adresses au pape, au Dalaï-Lama, à P. Claudel, aux médecins-chefs des asiles de fous, banquet en l’honneur de Saint-Pol-Roux en juillet 1925.
Ainsi s’exprimait un grand espoir de liberté, de libération totale de l’homme, en particulier de tout ce qui faisait peser sur son esprit une contrainte. En cela, les surréalistes n’étaient pas seulement des révoltés mais des hommes qui voulaient « changer les esprits ». Cet espoir d’une libération totale, les surréalistes l’appelaient révolution (voir les déclarations du 27 janvier et du 2 avril 1925). Cependant Breton avait pris le 15 juillet 1925 la direction de La Révolution surréaliste (n° 4) en affirmant qu’il s’agissait d’en « finir avec l’ancien régime de l’esprit » mais qu’il était vain d’espérer « intimider le monde à coups de sommations brutales ». Il amorçait le tournant politique du surréalisme. Dès son adolescence, Breton avait manifesté des sympathies pour le mouvement anarchiste : lecteur de la presse libertaire, il fut très sensible aux actes de révolte individuelle incarnés par la Bande à Bonnot, Émile Henry ou encore Germaine Berton. Pourtant, en 1925, la séduction marxiste l’emporta. Avec certaines restrictions, il se déclara prêt à accepter une action révolutionnaire s’inspirant du marxisme. « Nous demeurons acquis au principe de toute action révolutionnaire quand bien même elle prendrait pour point de départ une lutte de classes, et pourvu seulement qu’elle mène assez loin. » Il lut le Lénine de Trotsky et se passionna pour la Révolution d’Octobre. Sous l’impulsion d’A. Breton, les surréalistes exprimèrent leur volonté d’action révolutionnaire sur le plan politique. Ils se rapprochèrent du Parti communiste qui leur sembla être la seule organisation luttant efficacement pour la transformation de la condition humaine, et avant tout de sa condition matérielle. A l’occasion de la campagne contre la guerre du Rif se noua une alliance entre le groupe surréaliste et la revue Clarté (J. Bernier, M. Fourrier, V. Crastre), alliance rendue possible par le ralliement des surréalistes à la conception marxiste de la révolution, et qui apparut à ces derniers comme un premier pas vers l’adhésion au PC. Le groupe surréaliste et la rédaction de Clarté étaient entrés en contact à l’automne 1924 au moment du lancement du pamphlet surréaliste contre Anatole France, « Un cadavre » ; les deux groupes avaient envisagé une action commune que troubla un moment la polémique d’Aragon avec Clarté sur la Révolution russe (novembre 1924-janvier 1925). Cependant des possibilités d’action commune sur le plan politique et culturel furent recherchées par les deux groupes. Les surréalistes - après avoir signé l’appel d’H. Barbusse contre la guerre du Maroc publié par la revue Clarté en juillet 1925 - convinrent de concrétiser leur accord par la rédaction d’un manifeste commun : ce fut « La Révolution d’abord et toujours » accepté par les deux groupes en juillet 1925, publié le 21 septembre par l’Humanité et en octobre 1925 par Clarté et La Révolution Surréaliste, signé outre par « Clarté » et par « La Révolution Surréaliste », par deux autres groupes d’intellectuels révolutionnaires, le groupe « Philosophies » et le groupe belge « Correspondance ». La déclaration bien qu’« idéologiquement assez confuse » (ainsi que le nota plus tard A. Breton) proclamait l’adhésion des signataires à la révolution sociale : « Nous ne sommes pas des utopistes : cette Révolution nous ne la concevons que sous sa forme économique et sociale. » Breton, ainsi que d’autres membres du groupe surréaliste, écrivait dans Clarté. Dans « La force d’attendre » (décembre 1925-janvier 1926), il affirma : « Nous appartenons corps et âme à la révolution » ; mais il disait aussi : « Je ne crois pas qu’à l’heure actuelle il y ait lieu d’opposer la cause de l’esprit pur à celle de la Révolution. » Breton pensait qu’il était nécessaire que l’expérience surréaliste se poursuive ; il resta toujours intraitable sur l’autonomie propre du surréalisme qu’il mettait au service de la Révolution sociale sans la sacrifier. A la fin 1925, la collaboration des surréalistes étant acquise à Clarté, les deux groupes furent d’accord pour lancer une revue commune qui s’appellerait La Guerre Civile. Celle-ci ne parut pas, en particulier à cause du conflit qui opposa au PCF Marcel Fourrier, un des promoteurs de la transformation de Clarté, rédacteur au service politique de l’Humanité (séance du BP, 18 février 1926). Fourrier décida en juin 1926 de faire paraître une nouvelle série de Clarté à laquelle les surréalistes collaborèrent. D’après Breton, dans Légitime Défense, la raison de cet échec devait être recherchée dans la crainte d’aller contre les desseins du Parti communiste et, en même temps, dans l’impossibilité de n’obéir qu’aux consignes du Parti. Après le chemin parcouru avec la revue Clarté, les surréalistes poursuivirent l’évolution qui les avait conduits à adhérer à la conception marxiste de la révolution. La question de l’adhésion politique du groupe surréaliste au Parti communiste se posa avec acuité en 1926-1927. Ce fut P. Naville, premier membre du groupe surréaliste à avoir adhéré au PC qui, en 1926 dans La Révolution et les Intellectuels, posa le dilemme suivant aux surréalistes : ou persévérer dans une attitude d’ordre anarchique ou s’engager dans la seule voie révolutionnaire possible en adhérant à l’action de classe du prolétariat. À Naville qui avait mis son mouvement en accusation, Breton présenta une Légitime Défense (septembre 1926, publié dans La Révolution surréaliste du 1er décembre 1926), pour faire le point sur les rapports des surréalistes avec le PC, et réclamer pour les surréalistes une place dans le courant révolutionnaire. Il y affirmait de nouveau son adhésion et celle du groupe au programme communiste, au-delà duquel il ne trouvait qu’« empirisme et rêverie », « adhésion de principe enthousiaste bien qu’il s’agisse évidemment à nos yeux d’un programme minimum ». Il se plaignait de l’« hostilité sourde » du Parti communiste à leur égard, des grandes réserves avec lesquelles avait été accueillie leur adhésion au programme communiste, comme si elle avait été jugée irrecevable. Breton adressait de nombreuses critiques à l’Humanité, « puérile, déclamatoire, inutilement crétinisante, un journal illisible, tout à fait indigne du rôle d’éducation prolétarienne qu’il prétend assumer ». La BP du Parti communiste, par une résolution du 4 novembre 1926, enjoignit aux collaborateurs de l’Humanité (Camille Fégy*, Paul Guitard*, Marcel Fourrier*, Benjamin Péret*) qui avaient diffusé la brochure à l’intérieur de la rédaction de l’Humanté, de se désolidariser du texte de Breton. Celui-ci affirmait que l’action de l’Humanité était loin d’être irréprochable d’un point de vue marxiste, lui reprochait sa courte vue, son sectarisme, sa façon de présenter « les admirables difficultés russes comme de folles facilités ». Toutes ces critiques exprimaient le refus de Breton de reconnaître au PCF le monopole de l’action révolutionnaire. Il revendiquait pour les surréalistes un droit à la critique, à l’appréciation de la conduite des politiques, en appelant constamment « aux principes ». À Naville qui accusait les surréalistes d’osciller entre l’anarchie et le marxisme, entre une révolution spirituelle d’abord et une révolution dans les faits, il répondait : « Dans le domaine des faits, de notre part aucune équivoque n’est possible : il n’est personne de nous qui ne souhaite le passage du pouvoir des mains de la bourgeoisie à celles du prolétariat. En attendant, il n’en est pas moins nécessaire, selon nous, que les expériences de la vie intérieure se poursuivent et cela, bien entendu, sans contrôle extérieur, même marxiste. » Cependant en dépit de ses déclarations de Breton sur l’autonomie et le rôle des surréalistes, Breton, décida d’adhérer au PC à la fin de l’année 1926. Après avoir dû longuement s’expliquer sur ses intentions, il fut finalement affecté, en janvier 1927, à une cellule d’entreprise du gaz. Sa période militante fut de courte durée : lors des premières réunions de cellule auxquelles il participa, il rencontra la vive hostilité de certains militants. De plus, il fut chargé d’établir un rapport sur la situation italienne en s’appuyant sur des faits statistiques. Il avoua par la suite : « je n’ai pas pu ». Fortement découragé, il cessa rapidement d’assister aux réunions. Dans la brochure Au Grand Jour (1927),), les « Cinq » (Breton, Aragon, Eluard, Péret et Unik), s’adressant particulièrement à leurs camarades communistes, ils s’efforçèrent de dissiper tout malentendu : « Jamais, nous y insistons de toutes nos forces, nous n’avons songé à nous affirmer devant vous en tant que surréalistes. » Ils déploraient la confusion entretenue à leur sujet ; ils déclaraient accepter sans contestation les mots d’ordre et revendications communistes, mais demandaient qu’on utilisât leur compétence dans un domaine plus particulier : « Mais nous entendons dire aussi qu’il est pénible que l’organisation du PC en France ne lui permette pas de nous utiliser dans une sphère où nous puissions réellement nous rendre utiles et qu’il n’ait été pris d’autre décision à notre égard que de nous signaler un peu partout comme suspects ». Cette suspicion, les surréalistes ne pouvaient que l’accroître par leur prétention à jouer un rôle spécifique. Ils entendaient participer à l’élaboration de la ligne culturelle du parti et faire reconnaître le surréalisme comme art révolutionnaire. Pour cela, ils ne cessèrent de s’opposer violemment à Henri Barbusse, favorable à une autre orientation culturelle. Si Breton ne renouvela pas son adhésion l’année suivante, il ne cessa d’affirmer son adhésion au marxisme. En 1929, au sortir d’une grave crise provoquée par l’évolution politique du mouvement, Breton éloignait Desnos, Leiris, etc. et accueillait de nouveaux venus comme S. Dali, R. Char. Il lançait le Second manifeste du Surréalisme (15 décembre 1929) qui faisait le point sur la position politique et littéraire du groupe. En janvier 1930, les exclus ou dissidents du groupe lançaient contre Breton le pamphlet Un cadavre. En juillet 1930, Breton transforma La Révolution Surréaliste en une revue intitulée Le Surréalisme au service de la Révolution. Si Breton atténua ses critiques idéologiques à l’égard du PC, en prenant notamment ses distances avec les « oppositionnels », et s’il tenta de rassurer les dirigeants du parti sur sa loyauté à l’égard de la IIIe Internationale (cf. le télégramme envoyé à Moscou en réponse à l’Union des écrivains révolutionnaires qui paraît dans le premier numéro du SASDLR), il refusa pour autant de renier l’activité surréaliste. C’est cette volonté de défendre l’autonomie du surréalisme qui provoqua la rupture avec Aragon. Celui-ci et Sadoul avaient en effet, à Karkhov, signé une lettre (1er décembre 1930), qui désavouait notamment tout ce qui dans le Second manifeste du Surréalisme était incompatible avec le matérialisme dialectique, notamment, le freudisme ; de plus ils s’étaient engagés à soumettre leur activité littéraire au contrôle du Parti. Après la parution du poème d’Aragon, « Front Rouge », qui déclencha l’inculpation de son auteur (janvier 1932), Breton le défendit dans Misère de la Poésie. L’affaire Aragon devant l’opinion publique (1932). Le désaveu, par Aragon, de la brochure de Breton consacra la rupture du premier avec le surréalisme et entraîna la rupture entre les deux hommes. À la fin de 1932, Breton et ses amis qui n’avaient pas désavoué l’activité surréaliste n’étaient pas admis dans la première « Association des Ecrivains et Artistes révolutionnaires » (AEAR) qui se créait sur les bases strictes des thèses du Congrès des Ecrivains soviétiques de Kharkov. Ce ne fut qu’en 1933 que l’adhésion de Breton, d’Eluard, de Péret à l’AEAR fut acquise. Breton devint membre du bureau des Ecrivains et fut très actif dans la première moitié de 1933. Il participa notamment à la rédaction du bulletin de protestation contre la rationalisation capitaliste, lancé à la suite d’un accident ayant fait huit victimes aux usines Renault (« L’AEAR s’incline devant les victimes et fait appel aux correspondants ouvriers ») et rédigea un article. Les surréalistes signèrent dans les Feuilles Rouges de l’AEAR et participèrent à de nombreux meetings en faveur de Dimitrov et Thaelmann. Paul Vaillant -Couturier proposa à Breton de travailler à la création d’une nouvelle revue de l’AEAR. Breton hésita devant les concessions qu’il dut accepter : la participation de Romain Rolland et d’Henri Barbusse, ainsi que la collaboration des rabcors. Breton élabora le plan de la revue mais le projet n’aboutit pas en raison de son exclusion. Désireux de poursuivre le rapprochement avec l’AEAR, Breton dut assouplir ses positions. Opposé à tout concours littéraire ainsi qu ’à la littérature prolétarienne, il accepta pourtant de siéger au jury du « concours de littérature prolétarienne » organisé par l’Humanité, en février 1933. Mais les relations entre Breton et la section littéraire de l’AEAR se dégradèrent et il cessa de participer aux réunions.
Le 1er juillet 1933, il fut exclu de l’AEAR pour avoir refusé de désapprouver un article d’Alquié, paru dans le n° 5 du Surréalisme au service de la Révolution, stigmatisant « le vent de crétinisation qui souffle d’URSS », notamment à propos de films tels que « Le Chemin de la Vie » qui glorifiait le travail. Breton tenta de participer au Congrès international des écrivains pour la défense de la Culture qui se tint à Paris du 21 au 25 juin 1935. Mais il fut tenu à l’écart par les organisateurs français et soviétiques, sous le prétexte qu’il avait insulté Ehrenbourg, un des membres de la délégation soviétique au congrès (Breton avait, en effet, quelques jours avant l’ouverture du congrès, giflé Ehrenbourg qui avait dans son livre, Vus par un écrivain de l’URSS..., insulté l’activité surréaliste). Ce fut seulement à cause du suicide de Crevel (qui s’était battu pour que le droit à la parole fut reconnu à Breton) qu’il fut accordé que le discours de Breton serait lu à la tribune par Eluard - et cela, à minuit passé. Le discours de Breton au Congrès des écrivains fut publié, avec d’autres textes, dans Position politique du surréalisme (1935). En août 1935, Breton, dans Du temps que les surréalistes avaient raison, rompait officiellement avec le communisme : « Bornons-nous à enregistrer le processus de régression rapide qui veut qu’après la patrie ce soit la famille qui, de la Révolution russe agonisante, sorte indemne (qu’en pense André Gide ?). Il ne reste plus là-bas qu’à rétablir la religion - pourquoi pas ? - la propriété privée, pour que c’en soit fait des plus belles conquêtes du socialisme. Quitte à provoquer la fureur de leurs thuriféraires, nous demandons s’il est besoin d’un autre bilan pour juger à leurs œuvres un régime, en l’espèce le régime actuel de la Russie soviétique et le chef tout-puissant sous lequel ce régime tourne à la négation même de ce qu’il devrait être et de ce qu’il a été.
« Ce régime, ce chef, nous ne pouvons que leur signifier formellement notre défiance. »
Dès que fut connue l’issue du premier procès de Moscou, Breton signa « l’Appel aux hommes » lancé fin août. Dès le 3 septembre, il avait pris position publiquement au meeting « La Vérité sur les procès de Moscou » tenu salle Wagram par le POI> : « En notre simple qualité d’intellectuels, nous déclarons que nous tenons le verdict de Moscou et son exécution pour abominables et inexpiables. Nous nions formellement avec vous le bien-fondé de l’accusation, que les antécédents des accusés dispensent même d’examiner en dépit des prétendus « aveux » de la plupart d’entre eux. Nous tenons la mise en scène du procès de Moscou pour une abjecte entreprise de police, qui dépasse de loin en envergure et en portée celle qui aboutit au procès dit des « incendiaires de Reichstag ». Nous pensons que de telles entreprises déshonorent à jamais un régime. Il saluait « la personnalité, de très loin au-dessus de tout soupçon, de L. Trotsky. » La déclaration d’A. Breton fut publiée dans le numéro des Humbles de septembre-octobre 1936, intitulé « Après le 30 juin de Staline. Dossier des fusilleurs. Pour une Commission d’Enquête ! » Il fit partie du « Comité pour l’enquête sur les procès de Moscou ». Le 16 janvier 1937, Breton lança dans un meeting du POI une nouvelle « Déclaration à propos des seconds procès de Moscou », dans laquelle il écrivit : « les procès actuels sont, d’une part, les produits des contradictions qui existent entre le régime politique du bonapartisme et les exigences du développement d’un pays comme l’URSS qui, envers et contre Staline et la bureaucratie reste un État ouvrier. Mais ces procès sont d’autre part la conséquence immédiate de la lutte telle qu’elle est engagée en Espagne ».
Breton n’avait cessé de chercher à élargir l’action du mouvement surréaliste. Après les événements du 6 février 1934, il prit l’initiative d’un manifeste appelant à la lutte commune, « Appel à la lutte » (10 février), qui fut signé aussi par J.-R. Bloch, F. Challaye, E. Faure, Guéhenno, A. Malraux, M. Martinet, P. Signac. Les surréalistes rallièrent aussi le « Comité de Vigilance des intellectuels antifascistes. » A la fin 1935, Breton rechercha l’alliance d’autres intellectuels d’extrême-gauche. Ce fut l’expérience de Contre-Attaque menée avec Georges Bataille*, alors membre du Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine*. Contre-Attaque se désintégra rapidement, du fait de la détérioration des relations entre Bataille et Breton et des objections de Breton aux conceptions de Bataille sur le « surfascisme ». Le 24 mars 1936, la dissolution de Contre-Attaque fut annoncée dans L’Œuvre.
Durant la guerre d’Espagne, Breton entreprit des démarches pour rejoindre les révolutionnaires espagnols. Mais la naissance de sa fille, Aube, lui fit renoncer à son projet.Il manifesta, à plusieurs reprises, sa solidarité avec le peuple espagnol et son admiration pour les révolutionnaires anarchistes et trotskystes. Il fut membre du Comité pour l’Espagne libre. Breton avait toujours éprouvé une grande admiration pour Trotsky et notamment pour son action lors de la Révolution d’Octobre. Il s’était appuyé sur ses écrits pour refuser le concept de littérature prolétarienne. Néanmoins, de 1929 à 1935, l’attitude de Breton envers Trotsky fut ambiguë. Victime de l’hostilité des dirigeants du PC, Breton prit ses distances pour ne pas être rejeté du côté des « oppositionnels ». Breton n’intervint pas publiquement contre l’expulsion de Trotsky d’Union soviétique, en janvier 1929. En 1934, dans Planète sans visa, les surréalistes protestèrent contre son expulsion du territoire français, tout en déclarant être « loin de partager toutes ses conceptions actuelles ». Ce n’est qu’en 1935, après la rupture avec le stalinisme, que put s’amorcer le rapprochement
A la veille du voyage de Breton au Mexique, l’Association internationale des Ecrivains pour la défense de la Culture dont l’organe était Commune avait envoyé une lettre circulaire adressée aux principaux écrivains et artistes mexicains, signée R. Blech, pour le secrétariat international, où il était dit que « M. André Breton a toujours pris position contre le Front populaire et dans ce but s’est allié avec les éléments politiques les plus troubles. Son action contre la République espagnole a pris les formes les plus perfides... » Trotsky était prédisposé favorablement à l’égard de Breton et connaissait son antistalinisme. Pour réaliser ce voyage au Mexique, Breton fut aidé par Alexis Léger et Henry Laugier qui lui firent obtenir de cours des services culturels du Ministère des Affaires étrangères une mission de conférences. À son arrivée au Mexique, le 18 avril 1938, Breton, attendu par le peintre Diego Rivera fut conduit à la Maison Bleue de Coyoacan où demeurait Trotsky. Ce premier entretien fut suivi de nombreux autres qui donnèrent le jour au manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant » (25 juillet 1938) qui parut dans Partisan Review, sous la signature d’A. Breton et de D. Rivera (bien qu’en réalité ce dernier ne prit aucune part à la rédaction, Trotsky ayant souhaité que la signature de Rivera soit substituée à la sienne). Le manifeste, rédigé en commun par Breton et Trotsky, annonçait la création de la Fédération internationale de l’art révolutionnaire indépendant : FIARI. On pouvait y lire : « Le but du présent appel est de trouver un terrain pour réunir les tenants révolutionnaires de l’art, pour servir la révolution par les méthodes de l’art et défendre la liberté de l’art elle-même contre les usurpateurs de la révolution. » Rentré en France, Breton mit sur pied un Comité national de la FIARI formé d’Y. Allégret, M. Collinet, J. Giono, M. Heine, P. Mabille, M. Martinet, A. Masson, H. Poulaille, G. Rosenthal, M. Wullens, qui avaient en commun leur anti-stalinisme. L’organe de la FIARI fut la revue Clé dont le premier numéro sortit le 1er janvier 1939 ; le deuxième (et dernier) numéro de Clé parut en février.
Mobilisé comme médecin le 2 septembre 1939, démobilisé le 1er août1940, Breton se rendit à Marseille où le « Comité de secours américain aux intellectuels » le logea avec quelques-uns de ses amis à la villa « Air-Bel ». En mars 1941, il put s’embarquer pour les Antilles. Il quitta la Martinique pour New-York où il arriva en mai. Il allait rester cinq ans dans cette ville (il tint un emploi de speaker à l’Office of world information, organisme américain diffusant de émissions en français comme « La Voix de l’Amérique »). En 1942, il fonda, avec M. Duchamp, M. Ernst et D. Hare, la revue VVV dont le numéro initial en juin contenait « Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non ». Il prononça devant les étudiants de Yale le discours, « Situation du surréalisme entre les deux guerres. » (décembre 1942)
Après la guerre, Breton rentré à Paris en mai 1946, après un passage à Haïti et à la Martinique, se préoccupa de relancer l’activité surréaliste. En 1947, il ouvrit la seconde Exposition internationale du surréalisme et publia son « Ode à Charles Fourier ». En 1948, il appuya la fondation du Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) mais se reconnut surtout dans le mouvement de Garry Davisqui allait prendre le nom de « Citoyens du monde ». Bien qu’il ne renonçât pas à intervenir dans le champ politique, son activité dans ce domaine ne peut être comparée à celle qu’il eut durant la période de l’entre-deux guerres, lorsqu’il était à la tête du groupe surréaliste. Il continua à s’opposer au stalinisme et, en 1950, à l’annonce de la condamnation à mort à Prague de son vieil ami Z. Kalandra - qui avait passé des « aveux en règle » au cours de son procès -, Breton écrivit une lettre (13 juin) à P. Eluard pour lui demander d’intervenir ; celui-ci refusa d’intervenir en faveur du condamné qu’il connaissait pourtant depuis 1935. En 1951-52, Breton entreprit dans l’hebdomadaire Arts, en réponse à une suite d’articles de L. Aragon dans les Lettres françaises, une campagne contre le réalisme socialiste en peinture (« Pourquoi nous cache-t-on la peinture russe contemporaine ? » et « Du « réalisme socialiste » comme moyen d’extermination morale », publiés dans La Clé des champs, 1953). Après l’écrasement de l’insurrection hongroise,il signa le tract surréaliste « Hongrie, soleil levant » et s’associa à la protestation des intellectuels publiée par Le Monde (6 novembre 1956)
Après la Seconde Guerre mondiale, Breton manifesta un retour à la sensibilité libertaire de sa jeunesse (cf. Arcane 17, 1945, et La Claire Tour, 1952). Il se rapprocha de la Fédération anarchiste et collabora au Libertaire. Il participa au Comité de secours aux objecteurs de conscience animé par Louis Lecoin.
Dès 1954, Breton s’engagea activement dans la lutte contre la guerre d’Algérie. Il adhéra aux premiers comités de soutien aux victimes de la répression animés par des militants libertaires et trotskystes. Il témoigna en faveur des militants anarchistes, trotskystes et algériens lors de leur procès. En 1956, il fut membre du Comité d’action des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord. En 1960, il fut un des rédacteurs de la déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. En 1956, il participa au Comité des intellectuels révolutionnaires qui entendait lutter contre tous les impérialismes, y compris l’impérialisme russe. Après le 13 mai 1958, il participa à la revue 14-Juillet fondé par Jean Schuster et Dionys Mascolo pour protester contre l’avènement du régime gaulliste.
De 1961 à 1965, A. Breton dirigea sa dernière revue surréaliste, La Brèche. En 1962, il prit la parole aux obsèques de Natalia Sedova Trotsky au Père Lachaise. Peu avant sa mort il prépara l’Exposition internationale du surréalisme qui eut lieu en novembre 1965, à Paris.
En conclusion, rappelons que les rapports qu’A. Breton eut avec la politique militante doivent être replacés dans le cadre plus large de ce qui fut l’ambition première du surréalisme ; ainsi peut-on citer comme particulièrement adéquate à l’action d’A. Breton cette phrase qu’il écrivit dans Les Vases communicants en 1932 : « [...] il est d’une vue déplorablement courte et timide d’admettre que le monde peut être changé une fois pour toutes et de s’interdire au-delà, comme si elle devait être profanatoire, toute incursion sur les terres immenses qui resteront à explorer ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17881, notice BRETON André, Robert par Nicole Racine, Carole Reynaud-Paligot, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 février 2019.

Par Nicole Racine, Carole Reynaud-Paligot

ŒUVRE CHOISIE : Manifeste du Surréalisme-Poisson soluble, Sagittaire, 1924, 192 p. — Les Pas perdus, Gallimard, 1924, 223 p. (nouv. édit., id. 1969, 189 p. Idées 205). — Légitime Défense, Éditions surréalistes, 1926, 27 p. — Au Grand Jour, Edit. Surréalistes, 1927, 29 p. — Second manifeste du Surréalisme, Kra, 1930, 105 p. — Misère de la poésie. « L’affaire Aragon » devant l’opinion publique, Edit. Surréalistes, 1932, 31 p. — Les Vases communicants, Éditions des Cahiers Libres, 1932, 173 p. (nouv. édit. Gallimard, 1955, 208 p. et 1970, id. 191 p. Idées 223). — Point du jour, Gallimard, 1934, 253 p. (recueil de textes parus de 1924 à 1933, nouv. édit., id., 1970, 192 p. Idées. 213). — Position politique du Surréalisme, Edit. du Sagittaire, 1935, 179 p. (nouv. édit., Denoël-Gonthier, 1972, 180 p. Médiations. 99). — La situation du Surréalisme entre les deux guerres (discours aux étudiants français de l’Université de Yale, 10 décembre 1942), Édition Fontaine, 1945, 35 p. (repris dans la Clé champs). — Arcane 17, enté d’ajours, Edit. du Sagittaire, 1945, 226 p. (nouv. édit., Union générale d’éditions, 1970, 185 p. 10/18). — Préface aux Lettres de guerre de Jacques Vaché, K. éditeur, 1949, n.p. — Entretiens (1913-1952), avec A. Parinaud et D. Arban... Gallimard, 1952, 319 p. (nouv. édit., id., 1973, 319 p. Idées 284). — La Clé des champs, Edit. du Sagittaire, 1953, 288 p. — Les manifestes du Surréalisme suivis de Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non, Edit. du Sagittaire, 1946, 215 p. (nouv. édit., id., 1955, III-124 III p., Club français du livre, 1955, 126 p. J.J. Pauvert, 1962, 367 p. (cette dernière édition comprend aussi Position politique du surréalisme). — Perspective cavalière. Texte établi par Marguerite Bonnet, Gallimard, 1970, 248 p. (textes écrits de 1952 à 1966). — Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », 3 volumes parus (1988,1992, 1999).

SOURCES : Les Entretiens (1913-1952) d’A. Breton, op. cit., sont indispensables. Sur André Breton : Essais et témoignages recueillis par Marc Eigeldinger, B. Péret, J. Paulhan..., Neuchâtel, La Baconnière, 1949, 252 p. — J.-L. Bédouin. André Breton, Seghers, 1950, 229 p. Poètes d’aujourd’hui. 18 (nouv. édit. mise à jour, id., 1970, 188 p.). — V. Crastre, André Breton, Arcanes, 1952, 199 p. — P. Audoin Breton, Gallimard, 1970, 256 p. (Pour une Bibliothèque idéale). — S. Alexandrian, André Breton par lui-même, Le Seuil, 1971, 192 p. (Ecrivains de toujours 90). — G. Durozoi et B. Lecherbonnier, André Breton, l’écriture surréaliste, Larousse, 1974, 255 p. — Marguerite Bonnet André Breton, naissance de l’aventure surréaliste, J. Corti, 1975, 460 p. — G. Legrand, André Breton en son temps, Le Soleil Noir, 1976, 220 p. — G. Legrand, André Breton, Belfond, 1977, 216 p. — Sur le surréalisme : M. Nadeau Histoire du surréalisme, Le Seuil, 1945, 363 p. (nouv. édit. id., 1964, 191 p. Points Littérature. 1). — M. Nadeau, Documents surréalistes, id., 1948, 399 p. — R.S. Short, « The Politics of Surrealism 1920-1936 », Journal of Contemporary History, 1 (2), 1966 : 3-25. — F. Alquié dir. : Entretiens sur le surréalisme, Mouton, 1968, 568 p. (Décades du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle. Nouv. série. 8) ; lire spécialement R.S. Short, « Contre-Attaque », p. 144-176. Article « André Breton » rédigé par Marguerite Bonnet, Encyclopœdia Universalis, 1969. — A. Schwarz, André Breton, Trotsky et l’anarchie, Union générale d’éditions, 1974, 216 p. (10/18, 1 174). — La Quatrième Internationale, octobre 1966.
Claude Prévost et Danielle Tartakowsky, « Les intellectuels et le PCF 1929-1940 », CHIMT, n° 15, 1er trimestre 1976. — Gérard Roche, « Défense et contre-enquête en France », CLT, n° 3, juillet-septembre 1979 ; « La rencontre de l’Aigle et du Lion », CLT n° 25, mars 1986. — Tracts surréalistes et déclarations collectives (1922-1969), t. 1 (1922-1939), t. 2 (1940-1969). Présentation et commentaires de José Pierre, Le Terrain Vague, 1980. — Vers l’action politique. De la Révolution d’abord et toujours ! (juillet 1925) au projet de la Guerre civile (avril 1926). Présenté et annoté par Marguerite Bonnet. Archives du surréalisme publiés sous l’égide d’Actual, n° 1, Gallimard, 1988. — Adhérer au Parti communiste. Septembre-décembre 1926. Présenté et annoté par Marguerite Bonnet. Archives du Suréalisme, 3, Gallimard, 1992. — Henri Béhar, André Breton le grand indésirable, Calmann-Lévy, 1990. — Carole Reynaud Paligot, Parcours politique des surréalistes 1919-1969, préface de J. Julliard, éditions du CNRS, 1995, 339p. — André Breton, Benjamin Péret. Correspondance 1920-1959, présentation et notes de Gérard Roche, Gallimard, 2017, 460 p. — André Breton, correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia 1919-1924, présentation et notes d’Henri Béhar, Gallimard, 2017, 246 p.

ICONOGRAPHIE : J.-L. Bédouin, André Breton, op. cit. — S. Alexandrian, André Breton par lui-même, op. cit. — G. Legrand, André Breton en son temps, op. cit.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément