Le tome 11 du Maitron, dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (1940-1968) est disponible depuis novembre dernier.
Avant dernier volume de la série consacrée à la période 1940-1968, il présente plus de 300 biographies dans son édition papier, auxquelles s’ajoutent plus de 2400 notices sur le présent site Maitron-en-ligne.
Vous pourrez retrouver ci-dessous un extrait de l’avant-propos, qui offre un panorama des biographies de ce volume (les noms des auteurs sont indiqués entre parenthèses).

Au fil des biographies, on peut souligner à quel point la Seconde guerre mondiale est au principe de destins contrastés. On le constate bien entendu dans le cas de Fernand Soupé, ancien maire communiste de Montreuil, dont René Lemarquis reconstitue avec minutie le ralliement à la collaboration, au sein du PPF, dans une notice inédite qui confirme, s’il en était besoin, l’indispensable travail de mise à jour des biographies. Mais, à l’opposé, les militants issus du mouvement ouvrier se caractérisent bien plus nettement par leur engagement résistant, qui néanmoins se décline selon des modalités variables et constitue la matrice de parcours divergents. À travers la biographie du « vicomte rouge » Jacques de Sugny (Pierre Bonnaud) ancien capitaine dans la compagnie France-Navigation durant la guerre d’Espagne et responsable à la Libération de la « République d’Annonay » en Ardèche, ou à travers la notice consacrée à Gérald Suberville (Hélène Chaubin et Gilles Vergnon), on note que la Résistance suscita ultérieurement des dissidences ou des ruptures. Rupture également dans la trajectoire politique de Joseph Rous (André Balent), militant socialiste avant-guerre, résistant puis élu RPF. D’autres connaissent une ascension rapide grâce à leur action résistante. Ainsi Marcel Rosette (Paul Boulland, Claude Pennetier), qui fut un temps le spécialiste des questions municipales au PCF ou Joseph Sanguedolce (Jean-Michel Steiner), résistant de la Loire, qui fut maire de Saint-Étienne de 1977 à 1983. Mais ascension, parfois éphémère, comme celle de Michel Sicre (Didier Bigorgne), dirigeant des FTPF de la Marne qui accéda à la mairie de Reims à la Libération, avant de se replier dans un rôle plus modeste.
Dans le mouvement syndical, on note également les effets des grilles politiques issues de la guerre. Ainsi, les parcours de Charles Souveillan (Michel Gorand et Frank Georgi) à la CFTC ou de Georges Séguy (Paul Boulland) à la CGT, sont explicitement portés par leur engagement résistant. Le même constat vaut parmi les syndicalistes enseignants, notamment à travers la biographie d’Édouard Sicard (Gérard Leidet), qui décrit avec précision l’activité clandestine et la reconstitution du syndicat des instituteurs dans les Bouches-du-Rhône. Car les figures connues et méconnues du syndicalisme sont bien sûr nombreuses dans ce volume. On y retrouvera en premier lieu des acteurs majeurs des grandes confédérations françaises : Louis Saillant (Éric Nadaud), Georges Séguy, déjà cité, Jean Schaefer (Éric Nadaud), Alain Stern (Jocelyne George) pour la CGT ; Michel Rolant (Frank Georgi), François Rogé (Annie Kuhnmunch), René Salanne (Claude Roccati), André Soulat (Jean Limonet) parmi les militants CFTC-CFDT ; Jean Rouzier et Charles Strohmenger pour le courant Force ouvrière, grâce au travail de Louis Botella. À leurs côtés, figurent d’autres militants sans doute beaucoup moins connus du lecteur, à l’image de Daniel Sérus (Michel Carvou) et André Soulat (Jean Limonet), tous deux militants CFTC-CFDT dans l’automobile, ou de Georges Roffe (Jean-François Lassagne) parmi les mineurs CGT. Les biographies de ce volume comptent également d’importants dirigeants du syndicalisme enseignant, parmi les instituteurs avec Alfred Sorel (Alain Dalançon et Jacques Girault), dans le secondaire avec Pierre Sénécat (Alain Dalançon) ou dans le supérieur avec Georges Snyders (Evelyne Bechtold-Rognon). Signalons plus particulièrement une série d’acteurs qui furent au cœur des reconfigurations les plus récentes du syndicalisme enseignant, tels que Yannick Simbron (Guy Putfin), secrétaire général de la FEN de 1987 à 1993, ou Raphaël Szajnfeld (Alain Dalançon) et Jacques Rouyer (Alain Dalançon, Jean Lafontan), tous deux membres fondateurs de la FSU.
Parmi les militants dont l’engagement se situe plus résolument sur le terrain politique, on retrouvera également d’importantes biographies de dirigeants nationaux du courant socialiste, et en premier lieu les notices consacrées à Michel Rocard (Jean-François Merle, Pierre-Emmanuel Guigo), Jean Rous (Pierre Chevalier) ou Alain Savary (Maryvonne Prévot). D’autres biographies rendent compte de l’implantation locale et de l’assise régionale que certains élus parvinrent à constituer et conserver dans la durée : Édouard Soldani (Jacques Girault) dans le Var, André et Roger Southon (Fabien Conord, Gilles Morin) dans l’Allier ou Edgar Tailhades (Raymond Huard, Patrick Vazeilles et Serge Velay) dans le Gard.
Les organisations de jeunesse constituent également des structures majeures du militantisme dans la période, depuis celles consacrées à l’enfance, à l’exemple de René Roucaute (Marc Giovaninetti), dirigeant de l’Union des Vaillants, aux organisations étudiantes, qu’illustrent les notices de Philippe Robrieux (Guillaume Roubaud-Quashie) ou de Jacques Sauvageot (Claude Pennetier). Parfois difficile à saisir, parce qu’il est par définition un engagement transitoire, le militantisme au sein des organisations de jeunesse n’en laisse pas moins une empreinte durable. C’est tout particulièrement vrai pour la JOC, véritable matrice d’engagements sociaux qui peuvent prendre diverses formes – politiques, syndicales ou associatives. La notice consacrée à Monique Sitt (Michel Carvou) en est une parfaite illustration.
S’il est de coutume de souligner la sous-représentation des femmes au sein de nombre d’organisations, ce tome 11 permet d’évoquer des parcours particulièrement forts, notamment dans la Résistance : Paulette Sarcey (Marc Giovaninetti), Anna Schell (Pierre Schill), Jeanne Sivadon (Anne-Marie Pavillard). Surtout, il comprend des militantes qui furent au cœur de la lutte en faveur des droits des femmes dans les années 1960 et 1970, qu’il s’agisse d’Yvette Roudy (Charles Sowerwine) ou de Chantal Rogerat (Claude Pennetier).
Le Maitron a toujours reflété les multiples formes ou influences du mouvement ouvrier et social, qui dépassent largement les sphères strictement syndicales ou politiques. Il accorde ainsi une place au sport ouvrier, illustré ici par la biographie de René Rousseau (Marc Giovaninetti), et bien sûr au monde des arts et de la culture. Antoine Serra (Jean-Claude Lahaxe et Robert Mencherini), peintre de la Provence et des dockers de Marseille, résistant, ou encore Willy Ronis (Tangui Perron), grand photographe des mondes populaires, en offrent de bons exemples. Femmes et hommes de théâtre, de cinéma ou de télévision sont une nouvelle fois nombreux dans ce volume : Claude Santelli (Aline Garin), Simone Signoret (Gwénaëlle Le Gras), Pierre Santini (Julien Girard), Jean Rouvet (Élodie Finickel), sans oublier les musiciens comme Roland-Manuel (Aurélien Poidevin), cheville ouvrière du Front national des musiciens pendant l’Occupation.
Parmi les intellectuels qui s’intégrèrent aux mouvements ouvrier et social ou qui furent attentifs à leurs évolutions, la littérature occupe une place essentielle, que donnent à voir ici les cas de Jean-Paul Sartre (Ingrid Galster), de Pierre Seghers (François Vignale) ou de Jorge Semprun (Bruno Vargas). Au-delà, la part des sciences humaines est également centrale, comme le montrent ici les cas de Maxime Rodinson (Paul Boulland), des sociologues Renaud Sainsaulieu (Laurence Servel), Michel Simon (Jacques Girault) ou Georg Schwalbach (Michel Rousselot), des philosophes Maximilien Rubel (Philippe Bourrinet) et Lucien Sève (Jacques Girault). Toutefois, les sciences dites « dures » ne doivent pas être négligées, comme le signalent les biographies consacrées au médecin et chercheur Claude Tarrière (Pierre Alanche) et à son frère, l’ingénieur Pierre Tarrière (Pierre Alanche et Roger Faist).
Les biographies réunies dans ce tome nous donnent également l’occasion d’évoquer l’enjeu de la presse, militante ou non, enjeu autour duquel les engagements s’articulent diversement. Nombre de parcours mentionnent un investissement, même bref, dans la rédaction, la direction, la gestion de journaux politiques ou syndicaux. De fait, le journal s’inscrit dans un univers du militantisme qui se caractérise par le rapport constant à l’écrit et à l’écriture, du cahier de revendications au tract, de la pétition au procès-verbal de réunion. Mais pour certains, les tâches militantes s’installent dans la durée, jusqu’à l’entrée dans une position de professionnel de la presse ou de l’édition. On relève ainsi les notices consacrées à Marcel Roucaute, responsable du journal La Terre, ou à Roland Tartakowsky, éditeur des Almanach de l’Humanité. Pour les cas de René Roy ou de Théo Ronco, présentés par Marc Giovaninetti, on pourrait parler de journalistes « organiques », non pour disqualifier leur activité mais pour signaler la dynamique d’une activité tout à la fois militante et journalistique. Dans bien d’autres cas, la position des journalistes se situe plutôt à la frontière avec la littérature, dans la figure de l’intellectuel engagé, si l’on pense par exemple à André Stil (Reynald Lahanque), Claude Roy (Grégory Cingal) ou Roger Stéphane (Claire Blandin).
Enfin, on ne saurait oublier, dans ce panorama du présent volume, l’importance des itinéraires religieux sociaux, dont nous retrouvons encore une fois de beaux exemples avec le pasteur ouvrier René Rognon (Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule) ou le prêtre ouvrier Joseph Robert (Yvon Tranvouez).
Comme de coutume, cet avant-propos ne peut offrir qu’un aperçu bien trop bref et par trop fragmentaire de toute la richesse des parcours, de toute la diversité des engagements.
Souhaitons que chacun y trouvera matière à approfondir ses connaissances et sa propre lecture de l’histoire du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux.

Paul Boulland, Claude Pennetier

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