VERCORS [BRULLER Jean, dit]

Par Nathalie Gibert

Né le 26 février 1902 à Paris, mort le 10 juin 1991 à Paris. Dessinateur-graveur, écrivain ; résistant au sein des réseaux de l’Intelligence Service ; fondateur avec Pierre de Lescure des Éditions de Minuit clandestines en 1942 ; président du Comité national des écrivains (1952-1956) ; compagnon de route du PCF.

Jean Bruller naquit à Paris le 26 février 1902, le jour de la commémoration du centenaire de la naissance de Victor Hugo, figure tutélaire. Lui et sa sœur Denise, née en 1899, vécurent une enfance heureuse, entourés de parents bienveillants, Ernestine Bourbon, institutrice, et Louis Bruller, libraire-éditeur. A la naissance de son fils, Louis Bruller cessa son activité et fit construire, dans une rue du quinzième arrondissement baptisée de son nom de famille, un immeuble dont il loua les appartements.
En 1909, le jeune Jean débuta sa scolarité à l’Ecole alsacienne qui prolongeait les principes éducatifs des parents : soucieuse de donner à ses élèves une solide culture des sciences et des humanités, privilégiant les méthodes éducatives douces, cette école, de tradition protestante, entendait également former des hommes et des citoyens guidés par une morale intérieure rigoureuse. Cette conscience personnelle, qui doit au besoin se réformer par elle-même, incarne particulièrement l’homme que fut Jean Bruller. Elle imprégna sa philosophie et son art double.
Après l’obtention de son baccalauréat en 1920, le jeune homme entra à l’Ecole Breguet, école théorique et pratique d’électricité et de mécanique. Son diplôme d’ingénieur en poche en 1923, il décida pourtant de se diriger dans la voie artistique. Il fit ses premières armes en donnant des dessins pour les revues Paris-Flirt et Frou-Frou, tint une chronique régulière dans la revue Sans-Gêne entre 1921 et 1926, et devint le directeur et le principal artiste des seize numéros de L’Ingénu entre le 15 juin 1923 et le 1er février 1924. Cette revue éphémère s’interrompit au moment de son service militaire effectué à Tunis. A son retour en 1926, il entreprit officiellement sa carrière de dessinateur. Grâce aux souscriptions des libraires (dont Pierre de Lescure, le futur co-fondateur des Editions de Minuit clandestines), il publia son premier album alliant texte et dessins, 21 Recettes de mort violente à l’usage des personnes découragées ou dégoûtées de la vie pour des raisons qui, en somme, ne nous regardent pas. Parallèlement, il continua à fournir des dessins pour divers journaux (Le Rire, Fantasio), il devint l’un des illustrateurs des Editions Nathan : la trilogie Pif et Paf les deux garnements (1926), Pif et Paf naviguent (1927) et Pif et Paf chez les cannibales (1929) ; Les Mirifiques pérégrinations de Fifi-Tutu-Panpan à travers le ciel (1928) ; Frisemouche fait de l’auto (1926) pour le compte de Citroën et sa suite Loulou chez les nègres (1929). En 1928, il exposa au Salon de l’Araignée de Gus Bofa et s’inspira des œuvres de ce modèle artistique pour son album Hypothèses sur les amateurs de peinture à l’état latent. Un an plus tard, il tint la rubrique sur la Belle Ouvrage dans la revue de Lescure, La Quinzaine critique (1929-1932), plus tard dans Arts et métiers graphiques (1931-1937). Cette intense activité artistique fut complétée par des illustrations des œuvres d’André Maurois, Deux fragments d’une histoire universelle. 1992 (1929) et le livre pour la jeunesse Patapoufs et Filifers (1930). Cette collaboration fructueuse lui offrit ses entrées aux éditions Paul Hartmann qui publièrent Un Homme coupé en tranches (1929), son troisième album aux interrogations plus sombres sur les difficultés à cerner son identité.
C’est à la charnière des années 20 et 30 que Jean Bruller élargit son réseau de sociabilité de manière déterminante : il côtoya des artistes à la librairie La Porte étroite dont la gérante Jeanne Barrusseaud allait devenir sa première épouse. Après le décès de Louis Bruller en 1930, le romancier Jules Romains, qui louait un des appartements de l’immeuble de celui-ci, devient un proche de Jean Bruller. Dans ces années-là, le dessinateur fut donc en contact avec notamment André Gide, Romain Rolland, Roger Martin du Gard, Georges Duhamel, Jean Guéhenno, Charles Vildrac. Ce milieu de gauche, famille intellectuelle de Jean Bruller par héritage paternel, lui dessilla les yeux sur les méfaits du colonialisme. L’art du dessinateur est porteur de cette évolution idéologique : dans sa bande dessinée Le Mariage de Monsieur Lakonik, publiée en 1931 à l’époque où des « cannibales » étaient exhibés à l’Exposition Universelle, l’illustrateur de Pif et Paf chez les cannibales et de Loulou chez les nègres déconstruit les clichés racistes d’un imaginaire autant individuel que collectif. En 1937, il illustra également l’un des premiers romans anticolonialistes pour la jeunesse, Baba Diène et Morceau de sucre de Claude Aveline.
A partir de 1932, Jean Bruller entama son œuvre de la maturité préfacée par Jules Romains, La Danse des vivants. Cet album à la philosophie intemporelle inspirée des moralistes du Grand Siècle s’échelonna entre 1932 et 1938 sous forme de cahiers de dix dessins, les Relevés Trimestriels. La régularité de publication fut interrompue à cause des émeutes antiparlementaires de février 1934. La philosophie pessimiste du moraliste sur la nature humaine, dégagée des contingences du réel, fut ébranlée par l’Histoire. Elle proposa alors dans le Relevé Trimestriel de 1935, symboliquement intitulé « Rien n’est perdu », les prémisses de l’évolution d’une pensée intégrant des éléments marxistes, toutefois dominée jusqu’à la fin de sa carrière par l’idéalisme. Remué dans ses convictions anciennes, le dessinateur ne réussit à fournir ses derniers cahiers qu’en 1938. Entre-temps, il trouva son inspiration dans d’autres albums : Nouvelle clé des songes (1934), L’Enfer (1935) et Visions intimes et rassurantes de la guerre (1936).
Cette déstabilisation philosophique perceptible dans les phases d’édition de La Danse des vivants fut renforcée par sa présence silencieuse aux réunions du CVIA (Comité de vigilance des intellectuels antifascistes). Lui qui se voulait détaché du réel se rapprocha de cette union des gauches antifasciste en fournissant des dessins engagés à Vendredi, hebdomadaire de soutien au Front populaire. Il poursuivit ce militantisme par sa fresque élogieuse des sports et des loisirs, pratiques rendues possibles grâce aux récentes lois sociales du Front populaire, de la Maison de la solidarité de l’Exposition Universelle de 1937.
Jean Bruller, admirateur d’Aristide Briand partisan d’un rapprochement franco-allemand, abandonna définitivement son pacifisme lors des Accords de Munich en 1938. C’est à cette date qu’il composa son dernier album-testament au nom symbolique, Silences.
Il fut cantonné dans le sud de la France pendant la Drôle de Guerre. A l’armistice, décidé à ne rien publier sous le joug ennemi, il devint menuisier de son village Villiers-sur-Morin, mais s’astreignit bientôt à écrire deux pages chaque soir de ses amours adolescentes, publiées en 1974 sous le titre Tendre Naufrage. En 1941, il intégra le réseau de l’Intelligence Service, bientôt démantelé. Il entra alors en Résistance intellectuelle : avec Pierre de Lescure, il participa à un numéro jamais publié de La Pensée libre d’obédience communiste. Lescure et Bruller créèrent donc leur propre maison d’édition clandestine, Les Editions de Minuit, entreprise viable grâce au réseau des imprimeurs avec lequel le dessinateur avait travaillé dans l’entre-deux-guerres. Celui-ci publia son célèbre récit Le Silence de la mer le 20 février 1942 sous le pseudonyme de Vercors, du nom de cette montagne qui l’avait impressionné en 1939. Si la plume remplaça le crayon, il serait erroné de croire que l’écrivain ne serait pas né sans les contingences historiques. Jean Bruller aimait en effet à compléter ses albums de textes, et, en 1935, il tenta d’éditer un récit policier chez Gallimard et rédigea sous le boisseau un chapitre de Couleurs d’Egypte de Paul Silva-Coronel.
Aidé du poète Paul Eluard et d’Yvonne Paraf dite Desvignes, Jean Bruller coordonna la publication d’une vingtaine de volumes luxueux écrits par des écrivains prestigieux tels Aragon, Eluard, Triolet, Mauriac, Steinbeck. Il édita en 1943 La Marche à l’Etoile, second récit clandestin relatant l’odyssée pédestre de son père, juif hongrois fuyant l’antisémitisme et arrivant en France, incarnation à ses yeux des valeurs universelles de l’Homme. A la Libération, dans un contexte difficile pour cette jeune maison d’édition, Vercors resta à la tête des Editions de Minuit jusqu’en 1949, date à laquelle Jérôme Lindon prit définitivement les rênes présidentielles et financières. C’est à cette époque qu’il rencontra sa seconde épouse, Rita Barisse.
Symbole de la Résistance intellectuelle, auréolé d’une soudaine notoriété, Vercors fut nommé à la commission d’épuration de l’édition qu’il quitta dès janvier 1945, jugeant inacceptable les complaisances accordées aux éditeurs. Membre actif du Comité National des Ecrivains (CNE) chargé d’établir la « liste noire » des écrivains compromis, il se montra le plus intransigeant sur le sujet.
Compagnon de route, il témoigna au procès de Kravchenko en faveur des Lettres françaises en 1949. Tiraillé entre les révélations successives (Rajk, Slansky, le « complot des blouses blanches ») et la crainte d’une troisième guerre mondiale dans un monde bipartite Est-Ouest ainsi que par la récupération de ses critiques par les anticommunistes, il oscilla longtemps entre la volonté de rester aux côtés du PCF pour être le médiateur d’une réforme interne du système, et celle de s’éloigner. Dans les recueils collectifs L’Heure du choix (1947), mise en garde de sympathisants envers les communistes, puis La Voix libre (1951), cette fois-ci texte de rupture pour certains, Vercors resta très réservé dans ses critiques en plaçant le débat sur le plan de la morale et du mensonge en politique selon les principes kantiens. S’il critiqua l’URSS dans l’affaire Rajk au côté de Jean Cassou dans la revue Esprit en 1949, il refusa de s’allier ouvertement à Tito. Il resta fidèle à l’association France-URSS, au Mouvement de la Paix et participa activement au Pen-Club. Fin 1952, sur l’insistance d’Aragon, il accepta même la Présidence du CNE. Il dut aussitôt faire face à une nouvelle vague de démissions d’intellectuels, quand certains d’entre eux voulurent voter une motion contre l’antisémitisme des gouvernements de Prague et d’URSS. Lui-même finit par démissionner de ses fonctions en juin 1956 à la suite des révélations du XXe Congrès du PCUS et après un conflit avec Aragon. En novembre de la même année, avec Sartre, il publia une protestation contre l’intervention des chars soviétiques à Budapest pour écraser le peuple hongrois. Il rendit compte de ses rapports conflictuels avec le PCF dans Pour Prendre congé (PPC, 1957).
Désormais, il se montra plus ou moins proche du Parti en fonction des événements et n’hésita plus à se rapprocher des gauches dissidentes pour certains combats comme la guerre d’Algérie : il dénonça la torture dans Le Périple, premier volet de la trilogie Sur ce Rivage (1958). Ce partisan de l’indépendance de l’Algérie radicalisa son combat en siégeant au Comité de patronage des Défenses des Libertés et de la Paix (1958). Il apporta son aide morale, pratique et logistique à Francis Jeanson. Il stocka dans un de ses appartements les numéros clandestins de Vérités pour (1958-1960) et témoigna en faveur de Jeanson au procès de 1960. Il figura également dans le comité de direction de Vérité Liberté (1960-1962), avec l’un des fondateurs du PSU, Claude Bourdet. De même, il s’associa à François Masperoet ouvrit le premier numéro de la revue Partisans. Il signa l’Appel des 121 en 1960.
Au moment de l’intervention russe en Tchécoslovaquie en 1968, il milita avec les dissidents du PCF. Il collabora au premier numéro de la revue Politique aujourd’hui et entra dans son Comité de rédaction (1969-1979).
Vercors s’impliqua pour certaines avancées sociétales. Ainsi il se prononça contre la peine de mort. Il soutint la loi d’autorisation de l’IVG dans Ce que je crois (1975). Dans ses lettres privées, il défendit le droit à mourir dans la dignité. Il renforça l’action du Groupe d’informations sur les prisons (GIP) mené par Foucault, Domenach et Vidal-Naquet, grâce à la création en 1972 de l’Association pour la sauvegarde des droits des emprisonnés et de leur famille, puis celle de l’Association pour la Défense des Droits des Détenus (ADDD), dont Vercors fut Président.
Parallèlement à son activité politique, Vercors se consacra presque exclusivement au métier d’écrivain. Toutefois, il souhaita revenir à ses premières amours en 1952 par la reprise de son album La Danse des vivants. Les moyens techniques d’après guerre ne furent pas à la hauteur de ses espérances. Il abandonna donc ce projet. En revanche, ses recherches lui permirent d’inventer les callichromies, un dérivé de la sérigraphie, reproduction de tableaux à l’huile. Jusqu’en 1958, il puisa sa quinzaine de sujets dans les peintures impressionnistes (Monet, Pissarro, Sisley, Van Gogh, Degas, Renoir, Cézanne) et modernes (Picasso, Léger, Braque, Goetz, Lurçat). En 1965, il traduisit Hamlet qu’il illustra d’eaux-fortes.
Son écriture relève de la littérature engagée. Nombre de ses récits d’immédiat après-guerre reviennent sur cet événement traumatisant (Ce jour-là, Désespoir est mort, L’Imprimerie de Verdun, L’Impuissance, Les Mots), ainsi que ses mémoires (La Bataille du silence, 1967, Cent ans d’Histoire de France, 1981-1984). Sa littérature est une mise en pratique de ses essais qui tentent de cerner une définition objective de l’homme. Vercors cherchait en effet à empêcher toute nouvelle hiérarchisation entre humains. Dans une visée matérialiste, il analysa la longue marche de l’animalisation à l’humanisation de nos ancêtres, et débattit sur la paléo-anthropologie, la biologie, la physique-chimie avec des scientifiques comme Jacques Monod, Théodore Monod, ainsi qu’Ernest Kahane dans Questions sur la vie à Messieurs les biologistes, 1963). Ses premières théories aboutirent dans La Sédition humaine (1949), et furent complétées dans Les Chemins de l’Etre (1965), Sens et non sens de l’Histoire (1978), Ce que je crois (1975). Selon Vercors, la conscience interrogative est le noyau commun à tous les hommes, ce qui les distingue des animaux. S’interrogeant sur leur ignorance, les hommes se rebellent contre la nature en essayant de comprendre son fonctionnement, mais aussi contre leur propre nature par une réforme intérieure et un sursaut de solidarité avec leurs semblables. Dans le sillage de la philosophie dominante qu’il intériorisa dès son plus jeune âge, Vercors conclut à une scission entre la nature et la culture. L’agnostique penseur n’évita pas l’idéalisme et la métaphysique dans sa fable anthropologique. Son roman Colères (1956), ses contes philosophiques Les Animaux dénaturés (1952) et Sylva (1961) se nourrissent de ses réflexions.
Au moment où il achevait Le Commandant du Prométhée, récit sur les rapports entre le corps et l’esprit qui ne cessèrent de le fasciner, Vercors décéda dans son appartement parisien le 10 juin 1991.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article178469, notice VERCORS [BRULLER Jean, dit] par Nathalie Gibert, version mise en ligne le 8 février 2016, dernière modification le 8 février 2016.

Par Nathalie Gibert

SOURCES : Nathalie Gibert, « Jean Bruller face au bouillonnement intellectuel et politique des années 1930 », Journalisme et littérature dans la gauche des années 1930, Rennes, PUR, 2014. - Radivoye D. Konstantinovic, Vercors, écrivain et dessinateur, Paris, Klincksieck, 1969. - Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains : 1940-1953, Paris, Fayard, 1999. - Anne Simonin, Les Editions de Minuit, 1942-1955. Le devoir d’insoumission, Paris, IMEC, 1994.
ŒUVRE CHOISIE : Vercors, La Bataille du silence, Presses de la Cité, 1967. - Vercors, Cent ans d’Histoire de France, Paris, Plon, 1981-1984. – Pour Prendre Congé (PPC), Albin Michel, 1957. – Questions sur la vie à Messieurs les biologistes, Stock, 1963. – Silence de la mer, Edition de minuit, 1942.

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