BRAULT Éliane, Anita-Élisabeth

Par Éric Nadaud

Née le 18 septembre 1895 à Paris, morte le 25 août 1982. Journaliste et fonctionnaire de l’Administration centrale. Secrétaire du Parti radical dans les années 1930. Membre du Comité national de Paix et Liberté et du Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. Secrétaire du Conseil supérieur de l’Enfance en 1937-1940. Capitaine des Forces françaises libres, organisatrice du service d’assistance sociale de la France libre, fondatrice et chef du service « Liaison-Secours » en 1944-1945. Membre du bureau permanent et du comité directeur du Parti socialiste unitaire de 1948 à 1951. Membre du Conseil de la FDIF en 1949 et 1950. Membre du Secrétariat de l’Union progressiste de 1950 à 1955. Dirigeante de plusieurs organisations maçonniques, notamment du Droit Humain et de la GLMU ; secrétaire de l’Union rationaliste.

Éliane Brault dans les années 1930
Éliane Brault dans les années 1930

Éliane Anita-Élisabeth Brault naquit dans une famille de la bourgeoisie parisienne qui résidait 2, rue Turgot, dans le IXe arrondissement de la capitale. Son père, Elie-Simon Alexandre Brault (1868-1898), avocat à la Cour d’appel de Paris mais surtout médecin, qu’elle n’eut guère le temps de connaître, était le fils de Elie-Bernard Brault (1831-1914), avocat à la Cour d’appel de Paris en même temps qu’architecte, directeur de théâtre et auteur dramatique, et de Marie-Antoinette Weniger du Bois (1829-1893), fille naturelle d’Alexandre-Nicolas du Bois (1785-1866), un polytechnicien apparenté à Émile de Girardin qui avait connu son heure de gloire sous Louis-Philippe en qualité d’« architecte du gouvernement ». Sa mère, Isabelle Moses (1867-1942), née à Lima de Simon et Hannah Moses, venait pour sa part de la bourgeoisie juive péruvienne, et se convertit au catholicisme pour épouser Élie Brault. Éliane Brault eut deux frères, dont l’aîné fut entre les deux guerres le fondateur et président des entreprises de construction automobile Lombard. Elle épousa durant la guerre un ami d’enfance encore étudiant, Jean Sabourdin, dont elle eut un fils, Roger, le 21 octobre 1917. Elle vécut la mort de ce premier mari, tué « au front » en 1918, comme un véritable traumatisme, qui compta beaucoup dans sa rupture radicale avec la religion catholique, qu’elle avait pratiquée jusque-là assidûment. Elle se remaria le 15 mai 1923 avec l’avocat et futur bâtonnier Louis Gallié, et donna naissance le 12 juin 1925 à un second fils, Alexandre. En 1933 cependant, elle demanda et obtint le divorce. Dès lors, elle assura seule l’éducation de ses deux fils, tout en continuant de s’occuper d’un premier fils du bâtonnier Gallié, ce qui éclaire son intérêt constant pour les questions de l’enfance. Sous l’aspect d’une bourgeoise élégante, spirituelle et souriante, c’était une femme d’esprit libre, d’un caractère volontaire, dépourvue d’inhibitions, ayant le goût de l’action et qui, par tempérament comme par conviction féministe, refusait le confinement des femmes dans les tâches subalternes et eut toujours le souci d’exercer des responsabilités sur les différents terrains où elle s’engageait. Elle put d’autant mieux s’affirmer qu’elle disposait d’une certaine aisance de plume et de parole, d’un entregent efficace, et d’une formation générale solide, qu’elle poussa jusqu’au brevet supérieur, et compléta ensuite au gré des circonstances, notamment par un diplôme d’infirmière et par des études administratives.

Éliane Brault adhéra au Parti radical en 1925, pour traduire en actes sa foi en la laïcité, l’action sociale et la paix. Son amitié personnelle avec plusieurs leaders radicaux, comme Émile Borel, Fabius de Champville ou Marc Rucart, compta dans cet engagement, et explique son ascension rapide. Éliane Brault fut portée dès 1932 à la vice-présidence du Comité mixte et de la Commission de politique générale du Parti radical, et en 1933 à celle de la Commission de tactique et de propagande, et de la Commission d’études sociales, fonctions dans lesquelles elle fut reconduite par la suite à plusieurs reprises. Elle fut élue secrétaire non parlementaire du Comité exécutif par le 30e congrès réuni les 5-8 octobre 1933 à Vichy, avec plus de voix que chacun des autres candidats, et réélue par le 33e congrès qui se tint à Biarritz les 22-25 octobre 1936, chaque fois pour deux ans, ce qui fit d’elle l’une des cinq femmes membres du Bureau national du Parti radical durant les années 1930. Sa présence dans les grandes commissions et au Bureau lui permit aussi de rapporter régulièrement devant les congrès nationaux. Dans ces fonctions, elle s’occupa tout particulièrement des questions féminines. Persuadée que la cause de la République était indissociable de celle des femmes, elle milita pour le vote féminin, n’hésita pas à dénoncer l’opposition à celui-ci des sénateurs radicaux, et fit partie de la délégation constituée le 29 mai 1936 par les organisations féminines du Front populaire pour présenter cette revendication à Léon Blum. Elle était néanmoins consciente, comme ses amis, des risques que pouvait présenter pour la démocratie elle-même un basculement brutal dans le suffrage universel complet. C’est pourquoi elle soutint les projets radicaux d’un accès des femmes au droit de vote par étapes. Surtout, elle exhorta son parti à prendre en mains l’éducation républicaine des femmes, par le développement de sections féminines en son sein, et l’organisation d’une propagande spécifique au dehors. Elle-même créa et présida l’une des premières sections féminines radicales, dès 1932, dans son arrondissement. Elle fut aussi l’une des fondatrices en 1934 de l’Action démocratique et laïque des femmes, qui avait pour but « d’apprendre aux citoyennes à connaître leurs droits et leurs devoirs civiques ». Et elle joua un rôle déterminant dans la constitution en 1935 de la Fédération des femmes radicales, dont elle assuma la présidence jusqu’à la guerre. À la direction du Parti, elle se spécialisa également dans les questions d’assistance sociale et d’aide à l’enfance. Elle défendit et fit adopter des rapports sur le sujet dans les congrès nationaux, notamment en 1934, et se fit nommer secrétaire générale des colonies de vacances du Parti. À ce dernier titre, elle plaida pour la création d’œuvres périscolaires et postscolaires radicales, fonda elle-même l’œuvre de « la Solidarité sociale » à Fublaine, en Seine-et-Marne, pour l’hébergement des jeunes radicaux pendant leurs vacances, et mit sur pieds en 1933 la colonie de vacances de Champlavigne, en Seine-et-Oise, pour les enfants de militants. Son activisme social déborda d’ailleurs hors du Parti, puisqu’elle fut « dame patronnesse » du bureau de bienfaisance de son arrondissement.

Elle milita également pour la paix par la sécurité collective. Elle fut la secrétaire générale adjointe, sous l’autorité d’Émile Borel, de l’Entente internationale des partis radicaux et partis démocratiques similaires, que le Parti radical avait créée en 1924 avec des partis européens d’inspiration proche. Elle participa à la plupart des congrès internationaux de l’Entente comme membre de la section française. En 1935, elle fut chargée, avec Émile Borel et Édouard Pfeiffer, de la publication de la revue trimestrielle que le groupement lança sous son propre nom, L’Entente. Dans ce cadre, elle s’attacha au problème de l’organisation de la paix, puis à celui de la résistance aux puissances fascistes, et se prononça pour la sanction par la S.D.N. des États agresseurs, et pour le pacte franco-soviétique. Elle se préoccupa aussi de la question particulière de l’accueil et de l’aide aux réfugiés politiques victimes des dictatures. En tant que représentante de l’Entente internationale, elle intervint à la Conférence internationale pour le droit d’asile qu’organisèrent les 20 et 21 juin 1936 à Paris un certain nombre d’organisations de gauche, puis figura dans le Secrétariat du Bureau international pour le respect du droit d’asile et l’aide aux réfugiés qui vit alors le jour. Sa qualification sur ces sujets lui valut aussi d’être intégrée par le Parti radical dans la Commission de politique extérieure de son 31e congrès, à Nantes, les 25-28 octobre 1934, et de faire partie, de novembre 1936 à août 1939, du comité de patronage et du comité de direction de la revue Voix européennes, qui voulait faire entendre « la voix des amis de l’indépendance et de la liberté des pays de l’Europe du Centre et du Sud-Est », et défendre les positions françaises dans cette région face à la poussée allemande et italienne. À ces divers titres, elle fit des voyages répétés à l’étranger, notamment en Europe danubienne et balkanique.

Comme beaucoup de radicaux, elle doubla ses activités politiques d’un engagement dans la Franc-maçonnerie, exprimant par là ses convictions républicaines, sa rupture avec la religion catholique, et même son féminisme, car elle tenait l’obscurantisme pour l’une des sources principales de la servitude féminine. Inspirée peut-être par l’exemple de son grand-père paternel, elle fut en tout cas encouragée et appuyée dans cette voie par son second mari Louis Gallié, secrétaire de la loge « Le général Peigné » à la Grande loge de France, ainsi que par ses parrains ou amis du Parti radical, pour la plupart eux-mêmes francs-maçons. Elle choisit pour obédience la Grande loge de France, qui offrait aux femmes la possibilité d’entrer dans la Franc-maçonnerie grâce à la formule des « loges d’adoption « Elle y fut initiée le 28 juin 1927 à la loge d’adoption « Union et Bienfaisance », où elle accéda au rang de compagnon en janvier 1928, de « maîtresse » en novembre 1928, et exerça les fonctions de secrétaire, avant de démissionner le 18 octobre 1934. Elle participa aussi en juillet 1930 à la fondation de la loge d’adoption « Le général Peigné », en devint en 1934 la « Grande Maîtresse », et y tint le maillet durant cinq années, jusqu’à la guerre. Elle s’affilia également le 10 mai 1929 à la loge d’adoption « La nouvelle Jérusalem », et prit part en 1931 à la création de la loge d’adoption « Minerve ». Le Journal Officiel consacra l’importance qu’elle avait prise dans l’Ordre en la faisant figurer sur la liste des « dignitaires de la Franc-maçonnerie « qu’il dressa le 5 février 1942. Dans ses divers ateliers, elle appliqua sa réflexion aux mêmes sujets que sur le terrain politique et professionnel : l’émancipation de la femme, les questions sociales, la laïcité, l’organisation de la paix.

Dans les grands débats qui agitèrent jusqu’en 1940 le radicalisme et la gauche, elle se situa à l’aile gauche du Parti radical, parmi les partisans les plus fervents de l’union des gauches et de la résistance au fascisme. Dans les journées qui suivirent le 6 février 1934, elle fit partie du bureau du Comité de vigilance que constituèrent les Jeunes-Radicaux du Comité exécutif du parti et des fédérations radicales de la Seine et de la Seine-et-Oise pour blâmer la capitulation du gouvernement Daladier devant les « factieux « et réclamer la convocation d’un congrès national. En avril 1934, lors de l’élection partielle de Mantes, elle joignit son nom à ceux des dirigeants radicaux de gauche qui signèrent une affiche de soutien à Gaston Bergery, candidat appuyé par les radicaux et les socialistes de Seine-et-Oise, mais désavoué par le secrétaire général du Parti Albert Milhaud. Elle embrassa avec enthousiasme la cause du Rassemblement populaire. Elle prit part à ses grandes manifestations, notamment celle du 14 juillet 1935 qu’elle célébra dans une brochure. Son ardeur lui valut d’être déléguée par le Bureau national, lors des élections législatives de 1936, pour prêcher la stratégie d’union à gauche auprès de dirigeants radicaux de province réfractaires. Elle fut aussi de ces radicaux qui firent ouvertement route commune sinon avec le Parti communiste, du moins avec ses organisations filiales. Elle adhéra aux Amis de l’Union soviétique dans la première moitié de l’année 1935. Elle fit notamment partie du Comité d’honneur qui patronna les « Journées nationales d’amitié » que les AUS organisèrent les 9 et 10 juin 1935, puis de celui des « Journées françaises pour la paix et pour l’amitié avec l’URSS », les 23 et 24 octobre 1937. Elle adhéra en outre au mouvement « Amsterdam-Pleyel », alias « Paix et Liberté ». Elle fut portée à la présidence d’honneur du congrès du mouvement, les 11-13 juillet 1936, puis élue membre de son Comité national, et reconduite dans les mêmes fonctions, au comité d’honneur puis au Comité national, par le congrès national des 11-13 novembre 1938, salle Pleyel. À partir de l’été 1936, elle se mit aussi au service du Rassemblement universel pour la paix, derrière lequel « Paix et Liberté » tendit à s’effacer, en acceptant de figurer dans certaines de ses délégations pour des manifestations ou des démarches auprès des pouvoirs publics. Elle rejoignit également le Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. Elle fut l’un des principaux orateurs du grand meeting que le Comité organisa le 8 octobre 1935 au Palais de la Mutualité pour dénoncer l’agression italienne contre l’Éthiopie et aider les femmes éthiopiennes. Elle se fit représenter au premier congrès national des Femmes contre la guerre et le fascisme qui se réunit à la Mutualité les 27 et 28 décembre 1935, entra au Comité national constitué quelques mois plus tard, et contribua à l’animation des « Journées d’amitié internationale » que le groupement organisa à Paris du 30 juin au 13 juillet 1937. De plus, elle fut proche du Secours populaire français, dont elle soutint l’action, par exemple par une allocution lors de son premier congrès national, les 23-26 juin 1938, ou encore par sa présence régulière dans le comité de patronage de ses Journées nationales en faveur de l’enfance malheureuse et des familles nécessiteuses, tant en 1938 qu’en 1939. Enfin, elle appuya des initiatives qui fédéraient plusieurs de ces organisations, ainsi que parfois d’autres groupements de gauche. Elle signa des appels en faveur de victimes de l’oppression politique, comme la communiste Anna Pauker en 1936, ou Liselotte Hermann en 1938. De même, elle patronna en juillet 1939 la Conférence nationale pour le statut de l’immigration organisée avec le concours de la LICA, du SPF et de personnalités représentatives du Front populaire. Après l’effondrement de la Catalogne républicaine, elle compta parmi les personnalités signataires de l’appel pour la réunion les 28 et 29 janvier 1939 d’une grande Conférence française pour l’aide à l’Espagne républicaine. Sa caution fut très recherchée pour tous les projets émanant d’organisations de gauche en faveur de l’enfance. Ainsi, elle figura dans le comité d’honneur de « la Maison de l’enfant », œuvre lancée en octobre 1936 avec le soutien d’organisations de gauche, et elle présida avec Andrée Viollis, Romain Rolland, Paul Langevin et Henri Wallon le Comité d’initiative pour l’Union nationale des Amis de l’Enfance, qui réunit le Congrès national de l’Enfance, à Montrouge, les 3 et 4 juin 1939, devant un auditoire proche du Parti communiste et de la CGT.

Ses activités professionnelles, relativement tardives, s’inscrivirent dans le prolongement de son militantisme et furent le fruit de ses amitiés politiques et maçonniques. Éliane Brault se fit d’abord connaître comme journaliste. Elle collabora à partir de 1927 mais surtout durant les années 1930 à nombre d’organes de presse, principalement d’inspiration radicale, quoique pas exclusivement : Le Radical, L’Ère nouvelle, La France radicale, L’Œuvre, La Paix, Notre Temps, Le Petit Journal, Vu, Lisez-moi, Aujourd’hui, avec la responsabilité d’une rubrique régulière dans plusieurs d’entre eux. Sans ignorer les sujets de politique intérieure ou extérieure, elle y traita principalement des problèmes sociaux, et plus particulièrement de ceux de la femme et de l’enfant. Elle appartint à ce titre au Syndicat des journalistes.

Ses amitiés lui permirent aussi d’approcher des cercles du pouvoir et d’engager une carrière administrative. Elle appartint à plusieurs cabinets ministériels, en qualité de chargée de mission : celui du président du Conseil Paul-Boncour en janvier 1933 ; celui d’Émile Lisbonne, ministre de la Santé publique radical dans le premier gouvernement Sarraut (26 octobre-23 novembre 1933) ; enfin celui de Paul Bastid, ministre du Commerce radical dans le gouvernement constitué par Léon Blum en juin 1936, où elle dirigea le bureau de presse, et arbitra des litiges entre patrons et ouvriers. À partir de 1936, elle amorça également une carrière administrative principalement tournée vers les questions de l’enfance. Elle fut nommée sous-directrice de l’École de rééducation de Clermont (Oise) en octobre 1936, puis détachée en février 1937 à l’administration centrale du ministère de la Justice, alors dirigé par Marc Rucart, comme inspectrice des établissements de l’Education surveillée. En septembre 1937, elle fut rattachée par Marc Rucart, devenu ministre de la Santé publique, à l’administration centrale de son nouveau ministère, avec le rang de sous-chef de bureau, et nommée secrétaire général du Conseil supérieur de l’Enfance qui venait juste d’être constitué, avec la mission de coordonner et intensifier l’action des multiples organismes, ministériels et privés, qui s’occupaient du sort de l’enfance, en vue d’étudier dans leur ensemble les problèmes de la sauvegarde des enfants et de susciter des réalisations pratiques immédiates. Elle fut nommée également membre du Conseil supérieur de l’Assistance publique, et représenta pendant quatre ans la France à la Commission des questions sociales et à la Commission de l’Enfance de la Société des nations. À ces divers titres, elle fut partie prenante de l’importante œuvre de réforme que conduisit Marc Rucart tant à la Justice qu’à la Santé publique de 1936 à 1940 dans le domaine de l’enfance, de l’hygiène et de l’assistance publique. En 1939, lorsque la France entra en guerre, elle fut mobilisée comme secrétaire générale du Service d’Aide immédiate aux familles de mobilisés, avec la responsabilité de l’assistance aux épouses et aux enfants des mobilisés. En mai et juin 1940, elle se distingua en organisant dans des conditions particulièrement difficiles l’évacuation de milliers d’enfants dans la région de Berck.

Au vu de ces antécédents, de ses activités maçonniques, et des dénonciations antisémites dont elle avait été l’objet dans la presse d’extrême droite avant-guerre, il est compréhensible qu’elle ait été relevée dès le 1er octobre 1940 de ses fonctions de secrétaire général du Conseil supérieur de l’Enfance par le gouvernement de Vichy, en application de la loi du 17 juillet 1940. Au demeurant, elle était déjà entrée dans la Résistance. Dès l’été 1940, elle eut des contacts avec des amis de Londres, et se lia au réseau « Huet-Vildé « Après avoir aidé son propre fils à s’évader, elle prit part à l’organisation d’un réseau d’évasion de prisonniers de guerre, sous couvert de ses activités sociales. Le 19 janvier 1941, elle fut arrêtée par les Allemands en raison de ces activités, puis incarcérée à partir du 1er février à la prison de l’Evêché, à Marseille. Le 30 mars 1941, elle réussit elle-même à s’évader, et rejoignit Londres en juillet, avec son deuxième fils, au terme d’un périple qui la fit passer par l’Afrique du Nord et Gibraltar. Elle entra aussitôt dans les Forces françaises libres. D’après son livre en partie autobiographique A l’ombre de la croix gammée, elle croyait alors en de Gaulle « comme à la victoire « , sans pour autant avoir « le fétichisme d’un homme « Cherchant à jouer un rôle à la mesure de ses compétences, et ayant constaté que les problèmes sociaux ne faisaient l’objet d’aucune prise en charge au sein des Forces françaises libres, elle soumit à la France libre un projet visant l’organisation d’un service d’infirmières et d’assistantes sociales. Elle obtint gain de cause le 8 août 1941, quand la conférence administrative des Français libres créa un service d’Assistance sociale, dont l’activité devait s’exercer en Grande Bretagne, dans les territoires alliés, et dans les zones d’opérations militaires où l’assistance aux populations serait possible. Le 26, elle en reçut la direction, avec le grade de capitaine, et le traitement de « chef de service titulaire de l’administration centrale « Elle organisa en cette qualité le regroupement et l’instruction en Angleterre d’une cinquantaine d’infirmières et assistantes sociales. En mars 1942, sur ordre de René Pleven, elle en conduisit un détachement dans les territoires libérés, dont elle confia une partie aux F.F.L. d’Afrique équatoriale française, et l’autre partie aux services de la « générale » Catroux auprès de la 1ère D.F.L., à Beyrouth. Sa mission remplie, elle resta quelque temps en Egypte, où elle aida au ravitaillement de la 1ère D.F.L. Elle chercha en même temps à créer une unité d’assistance sociale pour le Proche Orient. Faute d’y parvenir, elle partit en novembre 1942 comme infirmière pour l’URSS, où elle rejoignit la première équipe des aviateurs de l’escadrille « Normandie », germe de la future escadrille « Normandie-Niemen », où sa connaissance de la langue russe fut utile. En octobre 1943 elle obtint de revenir au Caire, puis en avril 1944 rejoignit Alger. Alors que le corps expéditionnaire français progressait en Italie, et au terme d’une mission exploratoire dans ce pays, elle reçut l’autorisation de créer l’unité « Liaison-Secours « , qui fut placée sous sa direction et intégrée au sein des AFAT, avec la mission d’apporter assistance et premiers soins aux populations civiles « libérées « En tant que chef de ce service, et « officier de liaison administrative « , encore avec le rang de capitaine, elle recruta et instruisit elle-même plus de deux cents infirmières et assistantes sociales. À la tête d’une centaine de volontaires, elle accompagna la 1ère Armée du général de Lattre de Tassigny, de son débarquement en Provence, en août 1944, jusqu’en Autriche, en mai 1945. Elle se distingua particulièrement lors du bombardement par les Allemands de la ville alsacienne de Thann, du 25 au 28 décembre 1944, en organisant elle-même, dans des conditions périlleuses, l’évacuation de la population civile. En Allemagne, elle assura les premiers contacts avec les prisonniers et déportés rencontrés par l’armée, et leur répartition entre les organismes compétents. Une fois l’armistice conclu, elle resta jusqu’en novembre 1945 en Autriche où, après s’être fait donner par le ministre français de la Santé publique et le général de Lattre une mission en ce sens, elle mit en place un réseau de colonies de vacances qui permit à des dizaines de milliers de petits Français de trouver un séjour à partir de juillet 1945. Son action durant cette période lui valut de recevoir la médaille des Évadés, ainsi que la Croix de guerre avec trois citations, et d’être promue en 1947 dans l’Ordre de la Légion d’honneur, au titre militaire, du grade de chevalier, acquis en novembre 1936, à celui d’officier. Elle lui donna un prolongement après guerre en adhérant à plusieurs organisations d’anciens combattants, l’Association Rhin et Danube, l’Amicale des spahis « Le Burnous », et l’A.R.A.C., dont elle fut jusqu’à la fin un membre particulièrement actif. Durant cette période, elle n’oublia pas la cause féministe. Son livre autobiographique L’épopée des AFAT montre bien qu’à la différence de beaucoup de Résistantes qui estimaient que le combat patriotique supposait une mise entre parenthèses des objectifs propres aux femmes, elle se préoccupa toujours, à son niveau, de tirer parti de la guerre pour élargir et valoriser la place de celles-ci au sein de la France libre et de l’armée, et de faire en sorte qu’elles fussent présentes en tant que telles dans la victoire.

Démobilisée en novembre 1945, elle reprit sa profession au ministère de la Santé publique et de la population. Elle éprouva des difficultés pour faire reconnaître la validité de ses promotions de Londres et d’Alger, officiellement faute de poste vacant, mais probablement aussi pour des raisons politiques. D’abord réintégrée au seul rang de sous-chef de bureau, elle fut nommée par compensation en 1946 « chargée de mission « avec un traitement correspondant à la place qu’elle aurait dû occuper, et intégrée enfin en mai 1947 comme administrateur civil. Elle obtint en novembre 1947 le Certificat des hautes études administratives à l’École nationale d’administration, qui l’aida à terminer sa carrière à la 1ère classe de son grade. Si elle n’avait pas de grandes dispositions pour le travail proprement administratif, elle n’en exerça pas moins des attributions correspondant à ses centres d’intérêt. D’abord affectée à la Direction de l’hygiène publique, elle dirigea en 1946 et 1947 le Bureau du contrôle sanitaire du lait, puis, de 1948 à 1954, le Bureau central des infirmières, où elle se signala par la fondation des écoles d’infirmières de Dakar, de Tananarive et du Cameroun. À partir de 1954, elle fut affectée à la Direction générale de la population et de l’entr’aide, et à partir de 1958, au Centre d’éducation sanitaire démographique et sociale. Elle fit valoir ses droits à la retraite le 1er janvier 1961. Durant toute cette période, elle prolongea son activité administrative par une action sur le terrain associatif, et fut ainsi l’un des fondateurs de « L’Aide aux foyers « , société créée en 1947 pour la défense des intérêts généraux des familles, dont elle présida la section du IXe arrondissement. Après sa retraite, une fois obtenu le diplôme requis, elle exerça les fonctions d’experte en graphologie durant une dizaine d’années auprès de tribunaux ou d’entreprises.

Sur le terrain politique, elle adhéra au début de l’année 1945 à la S.F.I.O., qui lui paraissait désormais mieux à même que le Parti radical de servir son idéal de laïcité et d’action sociale. Elle y joua immédiatement un rôle actif. Elle appartint au bureau de la région parisienne des Amis de l’enfance ouvrière. Aux élections législatives du 10 novembre 1946, elle figura sur la liste présentée par la SFIO dans le 2e secteur de la Seine, sans succès. Elle participa à des tournées de propagande en province. Enfin, dans les discussions qui divisaient le mouvement socialiste, elle se rangea résolument parmi les socialistes de gauche unitaires, qui militaient pour l’unité ouvrière et dénonçaient les compromissions qu’entraînait l’exercice du pouvoir. Au printemps 1947, elle reconstitua avec eux la tendance Bataille socialiste. Quand les leaders unitaires les plus déterminés furent exclus, en janvier 1948, elle se solidarisa avec eux, et les rejoignit pour fonder une nouvelle organisation, le Mouvement socialiste unitaire et démocratique. Elle en devint la secrétaire générale adjointe, aux côtés du secrétaire général Élie Bloncourt. En septembre 1948, quand le Parti socialiste unitaire se substitua au MSUD, elle fut élue membre de son bureau permanent comme de son comité directeur. Elle y appartint au groupe dirigeant central qui, avec Élie Bloncourt et Gilles Martinet, entendait mettre en œuvre une politique active d’unité avec le Parti communiste, tout en affirmant la différence du PSU par rapport à ce dernier. Son engagement unitaire s’exprima dans le fait qu’elle défendit en général des positions en matière de politique intérieure comme de politique internationale très proches de celles des communistes, qu’elle fut l’une des personnalités françaises signataires de l’appel du 25 février 1949 « Pour un congrès mondial des partisans de la paix « , qui fut à l’origine du Mouvement de la paix, et qu’elle représenta le PSU dans des organisations d’obédience communiste comme la Fédération démocratique internationale des femmes, dont elle fut un membre en vue puisqu’elle appartint à son Conseil et prit part à ses congrès, et le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix. Cependant, elle s’opposa à tout suivisme vis-à-vis du PC. Elle poussa le PSU à se construire une identité propre et à présenter ses candidats aux élections. Elle-même figura en deuxième position sur la liste dite d’Union des forces républicaines socialistes et progressistes que conduisit Bloncourt dans l’Aisne, sans succès, lors des élections législatives du 17 juin 1951. Elle travailla aussi à élargir l’influence du PSU, en contribuant à le faire entrer en 1950 dans le Comité d’entente des mouvements progressistes, où elle le représenta, puis dans l’Union progressiste, en décembre 1950. Toutefois, le groupe dirigeant central du PSU fut profondément fragilisé par la crise « titiste « Bien que ne partageant pas le point de vue communiste sur la dissidence yougoslave, Éliane Brault et ses amis n’empêchèrent pas l’exclusion des « titistes « de leur parti en 1950. Mais ils ruinèrent du même coup l’équilibre sur lequel reposait leur leadership, et furent l’année suivante éliminés à leur tour de la direction par l’aile « stalinienne ». La page du PSU alors tournée, ce fut dorénavant à l’Union progressiste qu’ils consacrèrent l’essentiel de leur activité politique. De 1950 à 1955, Éliane Brault fut régulièrement élue membre de la commission exécutive de l’UP, ainsi que de son secrétariat, où elle représenta la composante socialiste unitaire. Elle participa activement au déroulement des quatre grandes conférences nationales de l’organisation, en 1950, 1952, 1954, et 1955, où elle présenta les rapports de la commission économique et sociale. Elle collabora à la rédaction de l’organe officiel de l’UP, L’Union progressiste, en intervenant particulièrement sur les problèmes sociaux et pour la défense de l’école laïque. Sur le plan local, elle fut responsable du 2e secteur de l’organisation parisienne de l’UP, qui couvrait le nord-ouest de la capitale. À partir de 1955 toutefois, elle fut troublée comme d’autres socialistes de gauche par un certain nombre de données nouvelles : l’expérience mendésiste, la constitution du Front républicain, et la crise du communisme international. Elle évolua moins rapidement qu’un Gilles Martinet, puisqu’à la 4ème conférence de l’UP, en mars 1955, elle prit position contre l’idée d’une intégration de l’Union au sein de la Nouvelle Gauche en formation. Cependant, elle ne figura plus dans les organes dirigeants de l’UP après la 5e conférence réunie par celle-ci en juin 1956. Elle rejoignit à cette époque Pierre Mendès-France, qu’elle suivit dans ses différents avatars. Elle reprit sa carte du Parti radical en 1956 ou 1957, représenta le comité du IXe arrondissement aux assemblées de la Fédération radicale de la Seine, et prit part au congrès national extraordinaire réuni par le Parti en mars 1957 en tant que déléguée de la Fédération du Lot-et-Garonne. Quand Pierre Mendès-France quitta le Parti radical, elle rendit également sa carte. Quand il créa le Centre d’action démocratique, en 1959, elle devint membre de ce groupement. Quand il rentra au Parti socialiste autonome que venait de fonder Édouard Depreux, en octobre 1959, elle fit de même, renouant ainsi avec la dissidence socialiste. Elle cessa ses activités politiques en même temps que sa carrière de fonctionnaire, au début des années soixante, sans pour autant renoncer à son idéal et à ses amitiés socialistes unitaires.

Après la guerre, elle reprit également sur le terrain associatif son action pour la promotion des valeurs républicaines, laïques et rationalistes. Elle devint une personnalité de premier plan de la Franc-maçonnerie. En 1945, elle rejoignit l’Union maçonnique de France, qui regroupait les loges féminines auxquelles la Grande loge de France avait donné leur indépendance. Dès qu’elle le put néanmoins, en 1948, elle entra à l’Ordre mixte international du Droit Humain, qui présentait pour elle l’avantage d’être fondé sur le principe de mixité. Elle y appartint à la loge « Marie Bonnevial » et, parmi les ateliers supérieurs, à l’ » aréopage Eugène Piron ». Devenue secrétaire générale de l’Ordre et vice-présidente de son conseil national, elle s’efforça de le retenir sur la pente qui le conduisait à s’isoler de plus en plus de la vie sociale et intellectuelle, à s’absorber dans des discussions abstraites, et à accorder une importance excessive aux hauts grades. Faute d’y parvenir, elle le quitta en 1973, pour fonder avec Raymond Jalu et une demi-douzaine de loges la « Grande loge mixte universelle « (Droit Humain-Tradition), qui mettait en avant les principes de vérité, de morale, de laïcité et de solidarité, et visait le « perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité « Elle en prit la présidence. Enfin, en 1980, elle créa l’ « Association française de la Franc-maçonnerie mixte ancienne et acceptée (Suprême Conseil mixte de France) qui se donnait pour objectifs « le perfectionnement de la condition humaine matérielle et morale » et « la pratique de la tolérance et de la solidarité ». A travers ces initiatives, elle révélait ses affinités philosophiques profondes avec le Grand Orient de France, Ordre fermé aux femmes mais idéologiquement progressiste, qu’elle regretta longtemps de ne pouvoir rejoindre. Elle servit les mêmes valeurs au sein de sociétés non maçonniques. Elle fut la secrétaire de l’Union rationaliste au début des années 1960, appartint à son bureau, et fit partie de la rédaction de son organe, les Cahiers rationalistes. Elle milita à la Ligue des droits de l’homme et du citoyen. Elle fut membre de la société des Amis de l’École laïque du IXe arrondissement. En dehors de ces différents groupements, elle mit au service de ses idéaux toute une activité de publiciste, sous la forme de causeries, de conférences ou d’émissions radiophoniques, mais aussi d’articles, de brochures et de livres, qui prolongèrent souvent ses travaux maçonniques.

Elle mourut à Paris le 25 août 1982, à son domicile de la rue Turgot, et fut incinérée au cimetière du Père-Lachaise, conformément à ses vœux.

Principales féministes dans le Maitron
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Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17812, notice BRAULT Éliane, Anita-Élisabeth par Éric Nadaud, version mise en ligne le 21 septembre 2010, dernière modification le 5 décembre 2016.

Par Éric Nadaud

Éliane Brault dans les années 1930
Éliane Brault dans les années 1930
Éliane Brault à la fin des années 1930
Éliane Brault à la fin des années 1930
Éliane Brault vers 1950
Éliane Brault vers 1950

ŒUVRE : La Protection de la famille, de la mère et de l’enfant, Paris, 17 rue de Valois, 1933. — L’Organisation de la protection de l’enfance, au nom de la Commission des questions sociales, Revue d’hygiène et de médecine sociale, Nancy-Paris-Strasbourg, Berger-Levrault, mai 1938. — À l’ombre de la croix gammée. Témoignages vécus, Le Caire, R.Schindler éditeur, mai 1943. — URSS, terre inconnue, une Française revient de Russie, Casablanca, Édition G.G., 1946. — La Franc-maçonnerie et l’émancipation des femmes, Paris, Dervy, 1953. — L’Épopée des AFAT, Paris, P. Horay, 1954. — Maria Deraismes, Cahiers laïques, n° 70, juillet-août 1962, Paris, Cercle parisien de la Ligue française de l’enseignement, juillet-août 1962. — Psychanalyse de l’initiation maçonnique, Paris, Dervy, 1965. — Le mystère du chevalier Ramsay, Paris, Le prisme, 1973. — Collaboration au Dictionnaire de la Franc-maçonnerie (sous la dir. de Daniel Ligou), Paris, PUF, 1974.

SOURCES : Entretiens avec Jean-Alain Sabourdin. — Archives Éliane Brault. — Archives nationales, dossier professionnel d’Eliane Brault n° 19770746 art. 6. — Archives de la Préfecture de police de Paris, R.G., dossier « Brault « n° 20656. — Archives de la Bibliothèque Marguerite Durand, dossier « Brault ». — Archives de la Grande loge de France, dossiers des loges n° 187bis, 376bis, 410bis, 540bis. — Collections de : Le Radical (1931), La France radicale (1932-1935), L’Ère nouvelle (à partir de 1932), Femmes dans l’action mondiale (1936-1939), Paix et Liberté (1936-1939), La Bataille socialiste (1947-1950), L’Union progressiste (1950-1955). — Bottin administratif et documentaire. Annuaire général de l’administration française (1946 à 1959). — Parti républicain radical et radical-socialiste, comptes rendus des congrès nationaux (1932 à 1938). - Eric Nadaud, "Eliane Brault, un parcours au féminin, radical, antifasciste, progressiste, maçonnique et féministe, 1895-1982", Histoire@Politique. Politique, culture, société, revue en ligne de l’Institut d’études politiques de Paris, n° 9, septembre-décembre 2009, pp. 1-20.

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