ZÉVAÉS Alexandre [BOURSON Alexandre dit] ZÉVAÈS Gustave, Antoine, Alexandre]

Par Justinien Raymond, revu par Gilles Candar

Né le 24 mai 1873 à Moulins (Allier), mort le 20 février 1953 à Paris (Ve arr.) ; publiciste ; avocat et historien ; militant socialiste ; député guesdiste de l’Isère (1898-1902 ; 1904-1910).

Zévaès s’appelait en réalité Bourson. Son grand-père paternel, huissier à Chevagnes (Allier), maire de ce chef-lieu de canton, avait été arrêté le 2 décembre 1851, lors du Coup d’État. Le père d’Alexandre, ses études terminées, s’était engagé. Le 20 novembre 1852, il fut le seul de son régiment à voter « non » au plébiscite. On le sut et il fut envoyé en Afrique. Il fit néanmoins une assez brillante carrière. Capitaine au 56e régiment de ligne, il laissa une jambe sur le champ de bataille de Reichshoffen. En 1873, il fut nommé percepteur à Sault, arr. de Carpentras (Vaucluse) où, à peine né, le jeune Alexandre fut transporté. C’est là que ce dernier, tout bambin, entendit pour la première fois l’écho des luttes de la cité, reçu dans un foyer composé d’un père républicain détaché de toute pratique religieuse, et d’une mère croyante et pratiquante. Son père, dénoncé comme « rouge », fut suspendu au cours de la crise du 16 mai 1877. Les journaux locaux polémiquèrent. Alexandre surprit les conversations de ses parents à ce sujet. En 1879, la victoire de la République parlementaire rendit à son père un poste de percepteur à Saint-Cyprien, arr. de Sarlat (Dordogne).

C’est là qu’A. Bourson commença ses études, à l’école communale laïque, sous la direction de l’instituteur Breuil (1880-1881). Fervent républicain, celui-ci contribua à l’éveil d’une conscience politique. En octobre 1881, A. Bourson alla faire sa classe de 8e à la pension Haupetit, à Périgueux, où on lui apprit les rudiments du latin. Au collège de Sarlat, il fit ses classes de 7e, 6e et 5e avant d’entrer en 1884 au lycée de Périgueux où il resta jusqu’en juillet 1888, date à laquelle il obtint la première partie du baccalauréat.

Ces dernières années furent décisives pour l’orientation future du jeune lycéen. Il n’avait pas treize ans quand, en septembre 1885, en période électorale, il accompagna son père à une réunion publique donnée par les candidats républicains opposés à la liste conservatrice d’Oscar Bardy de Fourtou, ministre de l’Intérieur du 16 mai. « Je suis tout yeux et tout oreilles, écrira-t-il plus tard, si bien que plus de soixante-cinq ans après, je me souviens des discours prononcés » (Manuscrit autobiographique, p. 7). On agita les questions coloniale, financière et religieuse. Un électeur reprocha aux candidats leur modération et se proclama radical, disciple de Clemenceau et de Rochefort, suscitant rumeurs et applaudissements. « Comme le sens de cet incident m’échappe, écrit A. Bourson, je demande, à la sortie, à mon père de me l’expliquer. » Celui-ci lui ayant exposé les divergences entre opportunistes et radicaux, il ajoute : « Dans ma petite cervelle, il me semble que ce sont ces derniers qui ont raison. » « Cette réunion électorale de Saint-Cyprien m’a prodigieusement frappé », écrira-t-il vers la fin de sa vie (ibid.).

Rentré au lycée le jour du scrutin, le jeune Bourson ne connut que le lendemain le succès républicain. Désormais, la politique l’intéressa au plus haut point. Un externe lui apportait chaque matin L’Intransigeant et il « savoure avec délices la verve impayable de Rochefort se déchaînant contre Ferry [...], contre tout le personnel opportuniste » (ibid., p. 9). Bientôt la lecture de l’Intransigeant ne lui suffit plus. Il y ajouta celle du Cri du Peuple dont Jules Guesde était alors l’animateur depuis la mort de Vallès. Cette lecture ouvrit des horizons nouveaux à ce fils d’une famille de bourgeoisie républicaine. Il apprit ce qu’est une grève, se passionna pour celle des mineurs de Decazeville, découvrit dans la condition des travailleurs du sous-sol un monde qu’il ignorait. « À distance, reconnaîtra Zévaès, je me rends compte de l’influence certaine que la lecture de ces deux feuilles a exercée sur mon esprit en formation » (ibid., p. 9). Il ignorait alors jusqu’au nom de Karl Marx ; il connaissait par l’histoire ceux de Blanqui, Louis Blanc, Proudhon. S’il avait lu les articles de Guesde dans Le Cri, il ne soupçonnait pas l’existence de ses brochures. Il se déclarait néanmoins résolument socialiste, se séparant ainsi de la plupart de ses condisciples dont le républicanisme allait bientôt fléchir sous la tempête boulangiste. En raison de vieux ferments bonapartistes, la Dordogne fut une terre d’élection du boulangisme et le premier département à assurer au général un mandat de député (8 février 1877).

Passionnément antiboulangiste, Alexandre Bourson abandonna l’Intransigeant, entraîné par Rochefort dans le camp révisionniste, et Le Cri qui, lui, faisait risette avec Séverine. Il les remplaça par l’Homme libre fondé par les blanquistes, mais qui disparut au bout de trois mois. En 1889, il lut l’Égalité dont il allait devenir le collaborateur. Avec une dispense d’âge, il avait alors obtenu son baccalauréat dans l’été 1888. Il avait subi les épreuves écrites à Limoges et répondu au sujet de discours français : « Vauban écrit à Louis XIV pour lui signaler certains abus dont se plaint la population du Royaume... » Aux épreuves orales de Poitiers, le professeur de lettres qui l’interrogeait, sa copie sous les yeux, lui déclara : « Votre composition française n’est pas mauvaise [...] ; mais votre Vauban parle trop comme Robespierre » (ibid., p. 10).

Alexandre Bourson alla suivre la classe de philosophie au lycée de Moulins où sa famille se fixa dès la retraite du père. Sans négliger ses études qui le conduiront au succès en juillet 1889, il commença sa carrière de journaliste à La Démocratie du Centre, quotidien républicain que Lucien Deslinières dirigeait alors à Moulins. Il envoya également quelques articles à l’Égalité. Le premier était un « Avis au comité chargé de l’érection d’une statue à Thiers » : il figurait en première page. « La forme est un peu jeune et redondante, l’auteur avait seize ans et quatorze jours, écrira Zévaès à la fin de sa vie. Mais quant au fond, je n’ai rien à y reprendre. » En même temps qu’à l’Égalité, il collaborait au journal socialiste de l’Allier qui arbora des titres successifs, Le Socialiste, Le Réveil social, Le Travailleur, le Tocsin.

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En octobre 1889, A. Bourson s’inscrivit à la Faculté de Droit de Paris. Il conquit la licence en droit puis la licence ès lettres. Il élargit son horizon, connut Verlaine, côtoya Moréas, collabora aux Écrits pour l’Art et fréquenta le salon de son directeur René Ghil. Il lut avidement les feuilles qui pullulaient au Quartier. Pour l’une d’elles, La Plume, qui consacra en 1891 un numéro spécial au 1er Mai, il fut chargé de solliciter et obtint la collaboration de Jules Guesde, de Léon Cladel et de Jean Richepin. Il se lia à Christophe Thivrier, le député à la blouse, élu de l’Allier, et dont le fils Léon, étudiant en médecine, était son camarade le plus intime. Christophe Thivrier, se rendant un jour chez Guesde, proposa à Zévaès de l’accompagner. De cette première rencontre, 14, avenue Montsouris au 2e étage, entre le leader révolutionnaire et le jeune étudiant naquit une active collaboration de quelques années qui comptent dans le mouvement socialiste. « De 1890 à 1903 a écrit Zévaès, parlant de Guesde, je fus son collaborateur le plus intime, le plus assidu ; je lui servis de secrétaire ; je devins, dans les polémiques de presse — et notamment dans les querelles entre les diverses fractions socialistes — " l’Eliacin guesdiste ", " l’enfant de choeur du guesdisme ", " le Saint-Just du Parti ouvrier ". Au contact de Guesde, je complétai et précisai ma connaissance de la doctrine socialiste ; j’appris l’histoire du Parti, de ses luttes, de ses congrès ; je lus Marx et Engels ; j’adhérai, au début de 1890, à l’Agglomération parisienne du POF. Peu à peu, je devins un militant » (Manuscrit autobiographique, p. 37). Il était, en effet, de toutes les manifestations. Il collaborait au Socialiste que Guesde fit reparaître à partir du 21 septembre 1890. Le 25 janvier 1891, protestant contre Thermidor, la pièce antirévolutionnaire de Victorien Sardou, il fut, pour la première fois, incarcéré et élargi sur démarche de Stéphen Pichon, député radical-socialiste du XIVe arr.

En 1891, Zévaès tenta un effort de propagande parmi les étudiants, milieu généralement républicain, mais socialement conservateur. D’accord avec Léon Thivrier, Zévaès lança et signa seul un appel qui parut le 5 décembre 1891 dans La Bataille de Lissagaray et que publièrent d’autres journaux. « Au moment, y déclarait-il, où un vif courant se produit en faveur des idées d’émancipation humaine et de régénération sociale et où, entre les socialistes de toutes écoles, s’opère l’union si longtemps attendue, il faut que les étudiants socialistes, jusqu’ici isolés et sans cohésion, s’unissent et forment un groupe compact. À l’Institut catholique et à l’Association générale des Étudiants, aussi réactionnaires l’un que l’autre, il faut opposer la concentration de tous ceux qui, imbus des principes démocratiques, assoiffés d’égalité et de justice, veulent mettre l’enthousiasme de leurs vingt ans au service de la République sociale. Un Comité provisoire est constitué dans ce but... » Deux jours plus tard, La Bataille publia un autre appel, rédigé dans le même esprit par J.-L. Breton. Les deux protagonistes prirent contact et, le 12 décembre, à l’Institut socialiste, nom pompeux d’une salle enfumée de la rue Mouffetard, se réunissaient une centaine d’étudiants dont quarante étrangers, russes, roumains, bulgares, arméniens, etc... Une commission d’organisation fut nommée : Zévaès, qui avait joué le premier rôle, l’anima et, quelques jours plus tard, naquit, à l’issue d’une nouvelle réunion, le Groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes de Paris.

Alexandre Zévaès et ses amis quittèrent cette association au début de 1893 pour constituer le Groupe des étudiants collectivistes adhérent du POF. Lorsque J.-L. Breton l’eut aussi abandonné pour se consacrer au Comité révolutionnaire central, le groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes glissa vers l’anarchisme, vulgarisa les idées de Kropotkine et de Reclus. Le groupe des étudiants collectivistes enseigna le marxisme dans les milieux universitaires. Il organisa de grands débats contradictoires. A. Zévaès en anima quelques-uns. Il tint tête à l’abbé Garnier (10 mai 1893), au marquis de Morès (9 juin), à divers avocats de la conférence dite parlementaire (26 février 1894). Ces réunions se tinrent d’abord salle Octobre, 46, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, où pouvaient prendre place 500 personnes. Devant l’afflux des auditeurs, le groupe occupa, rue d’Arras, la salle illustrée par le premier congrès ouvrier de 1876.

Le nom de Zévaès allait bientôt être mêlé à des événements moins paisibles. Le sénateur Bérenger, président de la Ligue contre la licence des rues, ayant obtenu des poursuites contre le « Bal des Quat’z-Arts », un monôme de protestation contre le « Père la Pudeur » éclata le 1er juillet 1893 et déclencha une émeute de plusieurs jours au Quartier Latin. Au cours d’échauffourées, un certain Nuger, grièvement blessé rue d’Harcourt, mourut à l’hôpital de La Charité. L’agitation s’empara du Quartier Latin, et Zévaès anima le comité siégeant au café La Source qui en prit l’initiative et la direction. Le 11 juillet, il rendit compte de l’action de ce comité au cours d’une réunion publique, salle Bullier. Il s’efforça d’amener ses auditeurs à des conclusions politiques, dénonça les 343 députés de la majorité complices des « brigades centrales », invita les étudiants à les pourchasser lors des élections alors proches. Un ordre du jour félicita le Comité, un autre flétrit le gouvernement. Cette agitation prépara le terrain à la candidature socialiste de René Viviani dans le Ve arr. Elle fut présentée, salle Octobre, le 21 juillet 1893, dans une réunion publique où, jeune président de vingt ans, A. Zévaès donna la parole à Millerand, à Jaurès et à Viviani qui allait l’emporter au second tour de scrutin.

À ces événements, la notoriété de Zévaès grandit. Le Journal des Débats lui dépêcha un reporter qui campa un portrait de cet étudiant à la fois orateur et agitateur. Le Courrier de l’Allier, quotidien conservateur de Moulins, reproduisit l’article des Débats (9 juillet 1893) et révéla que la famille du jeune Zévaès habitait Moulins. Par une lettre anonyme, ses parents, qui étaient au courant de ses essais littéraires, mais ignoraient ses activités politiques, apprirent qu’Alexandre Bourson, leur fils, et Alexandre Zévaès ne faisaient qu’un. Ce pseudonyme était composé en hommage à Michel Zévaco et à Jules Vallès. Il allait conquérir la notoriété au cours d’une longue vie mouvementée et parfois déroutante de militant, de parlementaire, d’avocat, de conférencier, de journaliste, d’écrivain.

Zévaès a collaboré à près de cent journaux et revues. Au Peuple, journal socialiste de Lyon, il connut et épousa, en 1895, une jeune employée d’origine bourgeoise, fille, comme lui, d’un officier supérieur, contrainte, par la mort de son père, à gagner sa vie. Elle partagea ses idées et le soutint constamment dans sa vie publique. L’oeuvre écrite de Zévaès ne comporte pas moins de soixante titres, sans compter quelques préfaces. Doué d’une prodigieuse mémoire qu’il conserva intacte, conférencier disert, tribun à l’éloquence mordante marquée du style un peu redondant de son époque, Alexandre Zévaès a plaidé une ou plusieurs fois dans 136 localités françaises sans compter Paris où il prononça maintes plaidoiries devant maintes juridictions, et Landau où il plaida devant un conseil de guerre. Or, il ne s’inscrivit au barreau parisien qu’en novembre 1905. Comme orateur politique ou conférencier littéraire, il parut à Casablanca, à Sousse, à Tunis, à Bruxelles, Liège, Seraing-sur-Meuse, à Lisbonne, à Genève, La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel et dans plus de 600 localités françaises. Et, dans les grandes villes et dans de nombreuses bourgades de moindre importance, notamment dans l’Isère et dans les Hautes-Alpes, on l’entendit à plusieurs reprises.

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Mais, de 1889 à 1910, son action fut d’abord celle d’un militant, puis d’un élu socialiste et elle déborda très vite le Quartier Latin et le milieu universitaire. À partir de 1892 surtout, le PO mit son éloquence à très large contribution. De juillet 1892 à juillet 1893, il parla à Sotteville-lès-Rouen, Buxières-les-Mines, Souvigny, Digoin, Ivry, Alfortville, Bourbon-l’Archambault, Hernes, Petit-Quevilly, Darnétal, Tours, Trignac, Saint-Nazaire, Lyon, Beauvais et deux fois à Méru.

Du 7 au 9 octobre 1893, A. Zévaès représenta les Étudiants collectivistes et le comité socialiste de Moulins à Paris, au 11e congrès national du POF. Il y fut élu au Conseil national du Parti, aux côtés de Guesde, Lafargue, Ferroul, Jourde, Dereure, Aline Valette. « Vous êtes élu, lui dit J. Guesde, mais ce ne sera pas une sinécure » (manuscrit autobiographique, p. 61). « De fait, a écrit Zévaès, mon activité militante va redoubler, soit dans la presse, soit dans les réunions et conférences » (ibid.). Jusqu’en 1901 il fut délégué à tous les congrès du POF. Du 22 au 24 décembre 1893, il participa au Congrès international des étudiants socialistes tenu à Genève, brasserie Theuss. Il y avait 24 délégués parmi lesquels Louis de Brouckère. Zévaès, tout en participant à la vie des organismes centraux du POF, menait en son nom une active propagande dans tout le pays. Aussi, dès qu’il en eut l’âge, fut-il jeté dans les compétitions électorales.

La fédération de l’Isère du POF, une des plus vivantes, posa sa candidature dans la 2e circonscription de Grenoble en 1898. Il fut élu au second tour par 9 348 voix sur 18 861 votants. Cette élection retentissante en fit le premier député socialiste de l’Isère et le benjamin de la Chambre des députés. Elle donna un vigoureux élan à la fédération départementale et à son organe Le Droit du Peuple. Zévaès avait fait campagne sur le programme révolutionnaire du POF rappelant « l’immortel congrès de Marseille » (Arch. Ass. Nat.). Sur la grande question d’actualité, il se prononça pour la révision du procès Dreyfus en raison de l’illégalité qui viciait la décision du conseil de guerre, mais réserva son opinion « sur le fond d’une affaire dont les éléments étaient, alors, insuffisamment connus ». (Une Génération, n. 1, p. 59).

Au Parlement, Zévaès s’imposa d’emblée. La défense des travailleurs et l’anticléricalisme furent ses grands chevaux de bataille. Il proposa une retraite pour les salariés (20 juin 1898), la suppression du budget des cultes (8 mai), l’interdiction de l’envoi des troupes sur les lieux de grèves (23 novembre), l’établissement du repos hebdomadaire (6 avril 1900), etc. Il affronta la tribune rapidement et avec succès.

Dès le 26 juin 1899, il fut le porte-parole du PO au cours du grand débat de présentation du cabinet Waldeck-Rousseau. Il expliqua l’abstention de son groupe tandis que Vaillant prenait la même attitude au nom de ses amis. Au cours de son intervention, Zévaès ne prononça pas le nom de Millerand. Il ne s’en montra pas moins très intransigeant dans le conflit sur le ministérialisme au sein du mouvement socialiste. L’appel du 14 juillet 1899, « À la France ouvrière et socialiste », plus connu sous le nom de « Manifeste du redressement », lancé par le POF, le PSR, et l’AC, fut rédigé chez Zévaès qui tint la plume, en compagnie de Guesde, Lafargue, Louis Dubreuilh, Landrin et Vaillant. Au premier congrès général socialiste, salle Japy à Paris (décembre 1899), Zévaès représenta les 2e et 3e circonscriptions de Grenoble et la 1re circonscription de Vienne (Isère). Dès la première journée, au nom des 230 délégués et des 530 mandats du POF, il demanda que l’on discutât d’abord de la participation socialiste à un gouvernement bourgeois, car cette question a trait, dit-il, « à la conception de la lutte de classe, à la conquête du pouvoir par le prolétariat organisé » (compte rendu, p. 15). Si nous voulons l’unité, « il faut d’abord que nous nous connaissions les uns les autres, déclara-t-il. Il faut d’abord [...] que nous sachions si nous sommes tous pour la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière contre la classe bourgeoise » (compte rendu, p. 16). Sur le fond, au cours de la troisième journée, il se prononça contre toute participation ministérielle des socialistes, se refusant à y voir, comme Jaurès l’affirmait, la conséquence de la pénétration dans les Hôtels de Ville et au Parlement. Là, nous entrons de haute lutte, dit-il en substance ; au gouvernement nous serions appelés par le président de la République, « le représentant le plus élevé de la bourgeoisie capitaliste » (compte rendu, p. 131). Il prétendit qu’à la Chambre, les socialistes ne pouvaient s’entendre avec aucun groupe. « Nous ne distinguons pas, nous n’avons pas à distinguer et nous les combattons tous au même titre, depuis ceux de l’extrême gauche jusqu’à ceux de l’extrême droite ! » (ibid.). Il conclut sans ménagement : « Il faut choisir entre le chemin des ministères et celui de la Révolution » (compte rendu, p. 135).

Il prit la même attitude intransigeante au second congrès général à Paris, salle Wagram (octobre 1900) où il représentait le POF de Grenoble. Il s’en retira avec les délégués guesdistes, et, l’année suivante, participa à la constitution du Parti socialiste de France. Il ne ralentit pas cependant son action parlementaire. Le 14 novembre 1899, il dénonça l’action du cléricalisme et du ministérialisme. Le 15 juin 1900, il déposa et défendit une demande d’enquête sur les tragiques événements de Chalon-sur-Saône où le feu des forces de l’ordre avait fait deux morts et plusieurs blessés parmi les grévistes, demande propre à embarrasser les socialistes ministérialistes qui votèrent contre l’enquête refusée par le gouvernement. Les modérés s’étant ralliés à sa proposition par la voix de Berthelot, Zévaès fut accusé de s’être entendu avec ce dernier. Le 23 novembre suivant, il demanda la suppression du budget des cultes, et le 21 février 1902, la réduction du service militaire.

Aux élections législatives générales de mai 1902, A. Zévaès fut battu malgré un gain de 2 700 voix sur 1898. Le Petit Dauphinois, journal de large audience régionale, reprit, avec plus de succès, les attaques contre le candidat étranger au Dauphiné proférées en 1898 par La Croix de l’Isère. Il invita les électeurs à « s’unir pour déloger et expulser l’envahisseur » (13 avril 1902). Abandonné par les radicaux au second tour, Zévaès perdit son siège. Cet échec fut l’occasion d’une volte-face inattendue. Zévaès attribua son échec à l’intransigeance de sa fédération et de son parti, intransigeance qui jusqu’ici avait été la sienne. Dans le Droit du Peuple, seul quotidien guesdiste de France depuis que le Réveil du Nord avait rejoint les autonomes, il prôna une politique plus indépendante, provoquant de vives réactions dans sa Fédération. Alors Zévaès quitta le Parti socialiste de France, conserva Le Droit du Peuple (juin 1902) et dressa contre ses anciens amis une fédération socialiste dissidente. Une lutte acharnée se livra entre les deux organisations rivales. Le 1er août 1902, un duel opposa Zévaès au directeur du Petit Dauphinois, Joseph Besson. Une élection complémentaire fut l’occasion d’une confrontation animée entre Zévaès et Paul Mistral, dans la 1re circonscription de Grenoble dont l’élu, Gustave Rivet, venait de passer au Sénat. Les socialistes orthodoxes avaient repris Le Droit du Peuple depuis mars 1903, mais Zévaès avait mis sur pied L’Ami du Peuple. Mistral n’obtint que 868 voix et, au second tour, le 13 mars 1904, Zévaès fut élu par 8 009 sur 14 931 votants. Ce succès, celui de Rivet furent magnifiés comme des victoires de l’union des radicaux et des socialistes en un banquet présidé par Jaurès dans le parc du château de Vizille le 26 juin 1904. Zévaès reprit un rôle actif au Parlement. Le 24 mai 1904, devant les protestations du Saint-Siège à l’occasion de la visite à Rome du président Loubet, il demanda la dénonciation du Concordat. Le 29 novembre, il préconisa l’établissement de l’impôt sur le revenu. Le 27 mars 1905, il réclama la séparation des Églises et de l’État et, le 21 novembre, la réforme électorale.

Dans le département de l’Isère, Zévaès poursuivit son évolution. Au sein de sa propre fédération, il rencontra des résistances. Un congrès cantonal lui préféra le Dr Martin par 11 voix contre 5 comme candidat au conseil général. Il ne s’inclina pas et battit son adversaire. Zévaès se trouvait donc exclu de la fédération autonome lorsque celle-ci s’engagea dans la voie de l’unité. En 1905, Alexandre Zévaès se trouva hors de la SFIO. En 1906, soutenu par les radicaux, il fut réélu au premier tour par 7 342 voix sur 14 298 votants. Candidat « républicain-socialiste », il préconisait une démocratisation des pouvoirs publics, notamment de la Justice, il réclamait le monopole et la gratuité de l’enseignement à tous les degrés, l’impôt progressif sur les revenus excédant 2 500 f et sur les successions, la journée de travail de dix heures comme étape vers celle de huit heures, la nationalisation des mines, des chemins de fer, de la Banque de France, des assurances et des raffineries.

En 1910, Zévaès se représenta dans la 2e circonscription de Grenoble ; il recueillit 2 990 voix derrière le candidat socialiste SFIO. Paul Mistral qui en obtint 4 247. Il se retira. Il avait alors rompu avec les radicaux eux-mêmes, conduits à une politique d’union avec la SFIO par leur chef de file Léon Perrier. Avec ce dernier, Zévaès croisa le fer le 13 septembre 1910 sous l’arbitrage du chef de cabinet du préfet de l’Isère. Malgré l’appui du Petit Dauphinois et de son directeur Besson dont il s’était, pour un temps, rapproché, Zévaès perdit un siège parlementaire qu’il ne retrouvera plus jamais, malgré trois tentatives ultérieures. Il avait rallié le Parti républicain-socialiste, dont il fut un animateur, conférencier et responsable de la presse : La Bataille, puis Le Républicain-Socialiste. De 1914 à 1918, il soutint avec ardeur la politique de défense nationale. Il échoua comme socialiste indépendant dans la 1ère circonscription de Grenoble en 1914 avec 3 407 voix derrière Raffin-Dugens (4 698), au scrutin départemental dans l’Isère en 1919 (11 802 voix, près de 11 % des exprimés), et dans la circonscription de Moulins-Est où il obtint, en 1928, 1 715 voix sur 11 830 suffrages exprimés et se retira sans pouvoir inquiéter le socialiste René Boudet facilement réélu.

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Désormais, l’activité de Zévaès se déploya au barreau et dans la vulgarisation historique. Il étonna l’opinion en défendant au lendemain de la guerre, l’assassin de Jaurès, Raoul Villain, qu’il présenta comme un irresponsable et dont il obtint l’acquittement. Il rédigea toute une série d’ouvrages consacrés à l’histoire du syndicalisme, du socialisme et de la IIIe République. Sous l’occupation allemande il collabora à l’OEuvre de Marcel Déat. Il fut un des animateurs et, jusqu’à la veille de sa mort, un des conférenciers les plus appréciés de la Société d’Histoire de la IIIe République qu’il avait contribué à ranimer, en 1948, et qu’il présida en 1948-1949.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article177841, notice ZÉVAÉS Alexandre [BOURSON Alexandre dit] ZÉVAÈS Gustave, Antoine, Alexandre] par Justinien Raymond, revu par Gilles Candar, version mise en ligne le 9 janvier 2016, dernière modification le 5 novembre 2019.

Par Justinien Raymond, revu par Gilles Candar

SOURCES : Arch. Nat., F7/ 12 560 (10 mai 1902) et F7/ 12 561 (12 mai et 20 octobre 1903). — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Manuscrit autobiographique écrit par Alexandre Zévaès, comportant 4 chapitres : I. L’enfant ; II. Années de Quartier Latin ; III. Émeute au Quartier Latin ; IV. Le Militant. — A. Zévaès a tenu minutieusement à jour une liste des villes dans lesquelles il a plaidé et des villes ou communes où il a fait des conférences. Ces divers documents nous ont été communiqués par M. Bourson, fils de Zévaès, qui a bien voulu, en outre, répondre à toutes nos questions. — Comptes rendus des congrès socialistes. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes, II, op. cit., — J. Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, op. cit. — P. Barral, Le Département de l’Isère sous la IIIe République. Histoire sociale et politique, thèse (passim). — J. Maitron, « Le groupe des ESRI de Paris, 1892-1902 », Le Mouvement social n° 46, janvier-mars 1964.

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