BOUVIER Jean

Par Patrick Fridenson, André Straus

Né le 2 mai 1920 à Lyon (Rhône), mort le 8 décembre 1987 à Villejuif (Val-de-Marne) ; agrégé d’histoire, professeur aux lycées du Parc à Lyon, Carnot à Paris, attaché de recherche au CNRS, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (VIe section), professeur d’histoire contemporaine aux universités de Rennes (centre universitaire de Brest), Lille, Paris VIII-Vincennes et Paris I-Panthéon-Sorbonne ; militant communiste, syndiqué au SNES puis au SNESup.

Né dans une famille de petits commerçants lyonnais originaire du Vaucluse et de Haute-Loire (son père invalide de guerre est radical, les parents sont athées), Jean Bouvier fut l’élève à l’école primaire d’un instituteur qui refusa de le laisser partir en apprentissage dans une école de coutellerie et lui fit obtenir une bourse Édouard Herriot qui lui permit d’aller au lycée. Dès la classe de cinquième, il voulut devenir professeur d’histoire. Il fit connaissance avec la vie collective chez les Éclaireurs de France (laïcs) où il s’activa jusqu’à vingt-et-un ans. Au lycée son meilleur ami, David Grünblatt, un juif polonais, le fit adhérer aux Jeunesses communistes (1935). Il vécut intensément les bagarres, meetings et manifestations du Front Populaire.
Il fit une khâgne à Lyon où il eut notamment pour maître Robert Schnerb et où il se lia d’amitié avec Pierre Moussa, futur normalien et grand banquier. Il ne réussit pas le concours et poursuivit ses études à l’Université de Lyon. Il y devint, à la demande de David Grünblatt, secrétaire de la cellule clandestine de la Faculté des Lettres. Il entra dans la Résistance en 1943 : à cette date, appelé au STO et n’arrivant pas à rejoindre les FTP, il gagna les maquis de l’Armée secrète dans la région de Nantua avec, dans son bagage, le Manuel d’histoire du parti communiste (bolchevik) de l’URSS et les œuvres de Montaigne. Il fut ensuite coursier de l’état-major de Lyon de l’Armée secrète. Porteur de la liste des communistes à arrêter à la Libération pour qu’ils ne prennent pas le pouvoir, il la communiqua aux FTP.
Après-guerre, il réussit quatrième le concours de l’agrégation d’histoire. Professeur très apprécié des élèves, il exerça dans de grands lycées (Le Parc à Lyon, puis Carnot à Paris). En 1951, il reçut du ministère de l’Éducation nationale un blâme pour « propagande communiste ». Il fut membre du comité fédéral du Rhône du PC (1953-1954) et comme membre de sa commission idéologique un des animateurs des intellectuels communistes à Lyon. Il s’y maria avec Lucienne, dont il eut une fille, Aline, puis avec Michèle, dont il eut une autre fille, Frédérique, décédée en 1988. À partir de 1968 et jusqu’à sa mort, il vécut avec Jeannine Surel, enseignante-chercheuse de civilisation britannique.
Attiré par la recherche, il commença par travailler sur les questions ferroviaires. Puis, choisissant comme thème la place financière lyonnaise, il réussit à avoir accès clandestinement aux archives du Crédit lyonnais à Lyon pendant huit ans. Grâce à cette source, il prépara une thèse de doctorat d’État sur les vingt premières années de cette banque. Son engagement communiste lui interdisant de prendre Ernest Labrousse*(ancien communiste devenu socialiste) comme directeur, il s’adressa à Charles-Henri Pouthas.
Ancien Résistant et militant communiste convaincu, il considéra la présentation du pacte germano-soviétique de 1939 comme une falsification anticommuniste des médias et des historiens. Avec un autre historien communiste, professeur de lycée à Grenoble, Jean Gacon, il écrivit donc un livre qu’il pensait fondé sur les ressources de la critique historique pour réfuter l’existence de l’annexe secrète du pacte. Ce livre, La vérité sur 1939, fut accepté par Jean Bruhat* et parut aux Éditions sociales, maison d’édition officielle du PCF, en 1953, l’année de la mort de Staline (à l’occasion de laquelle Jean Bouvier pleura, comme des millions de communistes dans le monde). Il contribua à assurer à Jean Bouvier des liens étroits avec le comité central. Par la suite, Jean Bouvier se rendit compte de la véracité de l’annexe secrète du pacte et reconnut son erreur en public en de nombreuses circonstances. La question de la guerre mondiale et de ses suites continua à le préoccuper toute sa vie. Elle l’amena à diriger dans les années 1970 la commission d’histoire économique et sociale du Comité d’histoire de la seconde guerre mondiale, puis à s’investir à l’IHTP (voir plus loin), à écrire un livre avec François Bloch-Lainé sur la France pendant la reconstruction et à diriger des thèses sur ce sujet.
Militant convaincu, Jean Bouvier s’interrogeait pourtant sur certaines pratiques. Il était enseignant à Lyon lorsque le parti publia une biographie de Maurice Thorez* dans laquelle figurait une photo retouchée pour en éliminer André Marty*. Jean Bouvier écrivit à Georges Cogniot* pour s’en étonner. Lors d’un rendez-vous, Cogniot lui répondit : « Maurice n’était pas au courant ». Jean Bouvier rétorqua : « C’est la première fois que je me trouve dans ce bureau, c’est aussi la dernière. »
Les événements de 1956, successivement les révélations du rapport Khrouchtchev (elles vinrent conforter les doutes qui habitaient Jean Bouvier depuis plusieurs années) et la répression de la révolution hongroise, furent pour lui une tragédie personnelle. Il s’adressa à la direction du PCF pour lui demander de réaliser un aggiornamento. Le refus de fait qui lui fut opposé le convainquit de la rupture intellectuelle entre lui et le parti, mais il ne se décida à passer à l’acte qu’en janvier 1969, après le mouvement de mai 1968, auquel il prit une part active, et après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Jusqu’en janvier 1969 néanmoins il avait continué à militer activement dans les cellules du PCF. En 1957, il avait fait partie des enseignants triés sur le volet que le secrétariat du comité central consulta avant les congrès des syndicats d’enseignants.
Après avoir quitté le PC, non sans avoir assuré qu’il ne ferait jamais campagne contre le parti, il continua à participer aux recherches et débats de l’Institut Maurice Thorez, en compagnie notamment de deux de ses élèves, Jacques Marseille et Michel Margairaz. En 1969 il contribua à la fondation par des intellectuels venus notamment du PCF comme Paul Noirot et Madeleine Rebérioux* de la revue mensuelle Politique aujourd’hui dans laquelle il écrivit à plusieurs reprises. Il garda de nombreux liens avec des intellectuels restés dans le parti ou comme lui ex-communistes. Dans les débats politiques des années 1970 et 1980 il fut un partisan constant de l’Union de la gauche. À la fin de sa vie, il se rapprocha d’un socialisme réformiste.
En 1953, il avait obtenu un détachement comme attaché de recherche au CNRS pour terminer sa thèse. Après la soutenance en 1959 et une affectation au lycée Carnot, il fut recruté par Fernand Braudel comme directeur d’études à la VIe section de l’EPHE (il était abonné depuis 1946 à la revue Annales ESC). Il y exerça de 1960 à 1963. Son goût pour l’enseignement le poussa à quitter ce poste et devenir maître de conférences puis professeur dans les universités. Il exerça d’abord à Brest, puis à Lille. L’expérience du mouvement de 1968 et son désir de se rapprocher de Paris le décidèrent à devenir un des membres fondateurs du Centre universitaire expérimental de Vincennes devenu l’Université Paris VIII, aux côtés d’historiens comme Jacques Droz, Jacques Julliard, Madeleine Rebérioux*. Il vécut ces années avec enthousiasme tout en manifestant ses réticences quant aux débordements de certains étudiants. Succédant à Pierre Vilar*, il devint enfin professeur à l’Université Paris I (1977-1984). En 1974, il créa avec Maurice Lévy-Leboyer le DEA d’histoire économique, auquel s’agrégea ensuite François Caron. Professeur adulé par ses étudiants, ferme sur ses convictions et respectueux des opinions des autres, il dirigea également de nombreuses thèses. Il contribua véritablement à former plusieurs générations d’historiens de l’économie et du social. Il noua des liens étroits avec des historiens de différents pays qu’il avait soit formés comme le japonais Yasuo Gonjo, soit rencontrés dans ses enseignements en Afrique, au Japon, en Amérique latine ou au Canada, soit connus dans des congrès internationaux (Valéri Bovykin ou Rondo Cameron).
Il s’engagea dans beaucoup d’activités collectives. Il dirigea plusieurs grands ouvrages collectifs. En France il devint président de l’Association française des historiens économistes. De même il eut un grand rôle dans les congrès de l’Association internationale d’histoire économique. Il entra en 1964 au comité de rédaction de la revue d’histoire sociale Le Mouvement Social et devint en 1971 président de l’association éditrice. Il participa au comité de rédactions d’autres revues : la Revue économique, Vingtième siècle, la Revue internationale d’histoire de la banque. En 1978, il devint l’un des principaux conseillers de l’Institut d’histoire du temps présent du CNRS, dont il anima enquêtes et colloques. En 1982, ses collègues le portèrent à la présidence de la section d’histoire moderne et contemporaine du Conseil Supérieur Provisoire des Universités, où son équité fut reconnue par tous. Soucieux du rôle social de l’histoire, il écrivit à de nombreuses reprises dans les journaux. Il participa à la série d’émissions télévisées réalisées par Nat Lilenstein « Histoire des gens » sur le thème « Les Français et l’argent », émission diffusée sur TF1 en 1975. Puis, alors que Jean-Noël Jeanneney dirigeait Radio-France, il créa à France-Culture une émission d’histoire économique et sociale (« Le temps qui change ») qu’il anima avec ses amis Alain Plessis et Jacques Marseille.
Il prit en 1984 une retraite anticipée pour se consacrer davantage à l’écriture et à la théorie. Une cruelle maladie diagnostiquée peu après, contre laquelle il lutta pendant deux ans avec courage et le soutien de tous les instants de sa compagne, l’empêcha de réaliser tous ses projets. C’est à son domicile que son collègue et ami René Girault lui remit en 1985 sa décoration de chevalier de la Légion d’honneur.
Dans son œuvre, qui consiste en livres, souvent réédités, en articles et en comptes rendus d’ouvrages, il a cherché à concilier les apports de l’historiographie française, et notamment l’esprit des Annales, avec une vision du monde qui découlait au début de sa vie active de son engagement politique et en particulier une certaine idée du marxisme qui devait être utilisé, selon ses propres termes « comme un scalpel et non comme une hache ». Comme Ernest Labrousse* et Pierre Vilar*, il a refusé la séparation entre l’histoire économique et l’histoire sociale, prônant jusqu’à la fin une « histoire globale ». Ses thèmes de prédilection ont été la banque, la politique économique et financière de l’État, la fiscalité, les relations entre économie et politique, l’investissement international et l’impérialisme, la croissance de la France, le profit, les crises et les mouvements de l’économie. Il fut l’un des créateurs et longtemps le principal développeur de l’histoire des entreprises en France. Il fut un des historiens français à militer pour un rapprochement interdisciplinaire, notamment avec les économistes.
Épris de littérature, où ses intérêts étaient éclectiques, allant de Balzac à Faulkner ou encore à Jules Romains, il avait aussi un goût prononcé pour le cinéma, notamment italien, et s’était fait offrir lors de son départ à la retraite l’enregistrement des quatuors de Beethoven.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17699, notice BOUVIER Jean par Patrick Fridenson, André Straus, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 12 mars 2012.

Par Patrick Fridenson, André Straus

ŒUVRE : bio-bibliographie dans P. Saly, « Le marxisme de Jean Bouvier (avec une bibliographie) », Cahiers d’histoire de l’Institut de Recherches Marxistes, n° 33, 1988. — La Vérité sur 1939. La politique extérieure de l’URSS d’octobre 1938 à juin 1941 (avec Jean Gacon), Paris, Éditions sociales, 1953. — Études sur le krach de l’Union Générale (1878-1885), Paris, PUF, 1960. — Les Rothschild, Paris, Le Club français du livre, 1960. — Le Crédit Lyonnais de 1863 à 1882 : les années de formation d’une banque de dépôts, Paris, Imprimerie nationale /SEVPEN, 1961. — Les deux scandales de Panama, Paris, R. Julliard, 1964. — Finances et financiers de l’Ancien Régime (avec Henry Germain-Martin), Paris, PUF, 1964. — Psychanalyse des banques (sous le pseudonyme de Jean-Jacques Laurendon), Préface de Jean Bouvier, Paris, Société des éditions modernes, 1964. — Le mouvement du profit en France au XIXe siècle : matériaux et études (avec François Furet et Marcel Gillet), Paris-La Haye, Mouton, 1965. — Histoire économique et histoire sociale : recherches sur le capitalisme contemporain, Genève, Droz, 1968. — Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques contemporains (XIXe-XXe siècles), Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1969. — Un siècle de banque française. Les contraintes de l’État et les incertitudes des marchés, Paris, Hachette, 1973. — Deux siècles de fiscalité française : XIXe-XXe siècle, histoire, économie, politique, recueil d’articles présentés par Jean Bouvier et Jacques Wolff, Paris-La Haye, Mouton, 1973. — L’impérialisme français d’avant 1914 : recueil de textes, Paris-La Haye, Mouton, 1976 (avec René Girault). — (direction et co-auteur) Histoire économique et sociale de la France, t. IV, vol. 1,2,3, Paris, PUF, 1979-1982. — La France impériale 1880-1914, Paris, Mégrelis, 1982 (avec Jacques Thobie). — L’impérialisme à la française (avec René Girault et Jacques Thobie), Paris, La Découverte, 1986. — La France restaurée 1944-1954. Dialogue sur les choix d’une modernisation (avec François Bloch-Lainé, prologue de Jean-Pierre Rioux), Paris, Fayard, 1986. — (direction et co-auteur) La France en mouvement 1934-1938, Seyssel, Champ Vallon, 1986. — L’historien sur son métier : études économiques XIXe-XXe siècles, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1989.

SOURCES : Discours de Jean Bouvier à la remise de sa légion d’honneur, 1985. — Renseignements et documents communiqués par Jeannine Surel. — Arch. du comité national du PCF, secrétariat du 28 mars 1957. — Annuaire de l’EPHE VIe section (1960-1963). — Patrick Fridenson et André Straus (dir.) Le capitalisme français XIXe-XXe siècle. Blocages et dynamismes d’une croissance, Paris, Fayard, 1987. — Pierre Assouline, « Jean Bouvier, le communisme et la banque », L’Histoire, novembre 1987. —Jean-Pierre Rioux, « Jean Bouvier ou le sens du dialogue », Le Monde, 12 décembre 1987. — Marcel Gillet, « Jean Bouvier 1920-1987 », Revue du Nord, juillet-septembre 1987. — Claude Willard « Jean Bouvier : un grand humaniste marxiste », Cahiers d’histoire de l’Institut de Recherches Marxistes, n° 31, 1987.Pierre Vilar, « Jean Bouvier », Recherches et Travaux de l’Institut d’histoire économique et sociale de l’Université Paris I, 1988. — Pierre Saly, art. cit. — Patrick Fridenson, « L’élan de Jean Bouvier », Le Mouvement Social, juillet-septembre 1988, p. 7-10. — Alain Plessis, « Jean Bouvier (1920-1987). L’histoire et l’économie », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1988, p. 667-677. — René Girault, « Jean Bouvier 1920-1987 », dans Annual de l’Encyclopédia Universalis, 1988, p. 535-536. — René Rémond, « Jean Bouvier », Vingtième siècle, avril-juin 1988. — François Bédarida, « Jean Bouvier », Bulletin de l’Institut d’histoire du temps présent, n° 31, mars-avril 1988. — Jacques Revel et Nathan Wachtel (dir.), Une école pour les sciences sociales, Paris, Éditions du Cerf-Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1996.

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