Dès la parution du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, en 1964, Jean Maitron avait pris soin d’indiquer que sa folle entreprise ne constituait qu’un « premier sillon (…) que d’autres approfondiront un jour grâce à de nouvelles recherches [1] ». Alors que nous nous apprêtons à fêter en 2014 le cinquantenaire de la publication du premier tome du dictionnaire, cette belle formule, tout à la fois empreinte de modestie et de confiance dans les développements de la recherche en l’histoire sociale, est plus que jamais d’actualité. L’œuvre initiée par Jean Maitron continue en effet de s’enrichir et de se renouveler, à travers la publication de la cinquième période du dictionnaire (1940-1968) qui vient d’atteindre son neuvième volume sur les douze prévus, mais aussi par l’essor de nouveaux outils numériques. Ainsi, après le cédérom récapitulatif (1789-1940) publié en 1993, le site maitron-en-ligne propose désormais à un public élargi l’intégralité des 1300 000 notices biographiques du dictionnaire et des outils de recherche performants. Surtout, grâce à ce support, le Maitron est devenu de fait une matière en perpétuelle évolution, constamment enrichie et mise à jour, afin d’intégrer les évolutions historiographiques et l’apport de nouveaux travaux portant sur les XIXe et XXe siècles.
L’image du « premier sillon » s’applique particulièrement bien au présent volume, à la fois inséré dans la longue histoire du dictionnaire et marqué par d’importantes innovations. En premier lieu, ce nouveau Dictionnaire biographique des militants des industries électriques et gazières (DBMIEG) se situe bien entendu dans le prolongement direct du Dictionnaire Gaziers-Électriciens publié en 1996 sous la direction de Michel Dreyfus, assisté d’Éric Bélouet. Ce dictionnaire fut le premier à valoriser les biographies sous l’angle d’un univers professionnel. Depuis, d’autres publications « spécialisées » ont mobilisé la même approche au sein de la collection Maitron, en particulier le dictionnaire Cheminots et militants, dirigé par Marie-Louise Goergen [2], puis sa version électronique, à nouveau avec le concours d’Éric Bélouet [3]. D’autres initiatives du même type sont en cours d’élaboration, à l’image du Dictionnaire des enseignants et des personnels de l’éducation, autour de Jacques Girault, ou du Dictionnaire des ouvriers du livre, porté par Marie-Cécile Bouju. Ces projets ont en commun de s’appuyer sur une collaboration fructueuse entre chercheurs et acteurs du monde syndical. Le présent ouvrage ne déroge pas à cette « tradition » du Maitron. Le groupe de travail constitué pour la réalisation du dictionnaire a fonctionné durant plusieurs années dans un parfait esprit d’échange et d’ouverture. L’implication des fédérations syndicales dans la récolte des informations nécessaires à l’établissement des notices, la contribution des militants eux-mêmes, à travers leurs témoignages ou pour la rédaction de certaines biographies, ont été d’un apport essentiel au travail de recherche. Le soutien des Activités sociales de l’énergie, grâce à la Caisse centrale d’activités sociales (CCAS) et au Comité de coordination des Caisses mutuelles complémentaires d’action sociale (CMCAS), a été tout aussi décisif dans la réalisation de ce projet. On ne peut que se féliciter d’une telle convergence entre les ambitions culturelles et scientifiques, la volonté de mettre en lumière les militants, connus ou non, et à travers eux d’opérer un retour sur l’histoire collective des industries électriques et gazières (IEG).
Le Dictionnaire biographique des militants des industries électriques et gazières apporte une innovation majeure qu’il convient de souligner dès à présent. Pour la première fois, le lecteur du Maitron pourra se faire aussi spectateur. Le film Énergie[s] militante[s], inclus dans ce volume, résulte d’un travail de longue haleine, mené en collaboration avec le Pôle audiovisuel de la CCAS. Il repose sur vingt-trois témoignages, filmés lors d’entretiens approfondis s’étendant parfois sur plusieurs jours. Au total, plus de 130 heures d’enregistrement ont ainsi été réunies. Cet ensemble constitue désormais un véritable corpus d’archives audiovisuelles dont l’objet et l’intérêt dépassent largement le cadre du Maitron. Cette enquête a en effet réuni un matériau considérable et totalement original, qui ne manquera pas d’alimenter les chercheurs en sciences sociales, qu’ils s’intéressent à l’histoire des industries électriques et gazières et plus largement à l’histoire sociale et politique du XXe siècle, ou encore à la sociologie historique du syndicalisme et du militantisme. Les extraits repris dans le documentaire n’épuisent pas toute cette richesse. Le film vise moins à restituer l’intégralité des itinéraires qu’à introduire les thématiques qui traversent l’ensemble du dictionnaire et des biographies. Il se concentre notamment sur la problématique de l’engagement, sur ce que celui-ci doit aux origines familiales, sur son déploiement dans l’univers professionnel et sur son inscription dans le contexte social et politique, sur ses satisfactions et ses contraintes.

Une nouvelle étape dans la connaissance des militants des IEG

L’opportunité de réaliser un nouveau volume consacré aux militants des industries électriques et gazières découle de l’essor de nos connaissances mais aussi d’évolutions historiques fondamentales qui conduisent aujourd’hui à porter un regard nouveau sur cet univers professionnel au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Depuis 1996, de nouveaux travaux sont venus enrichir l’historiographie d’EDF-GDF ou du syndicalisme dans les IEG. On pourra notamment évoquer les publications portant sur différents contextes locaux, signes d’un intérêt maintenu des chercheurs et d’un souci constant de préserver la mémoire des gaziers et des électriciens [4]. Parmi les recherches en cours, citons la thèse de François Panel [5] qui a contribué au dictionnaire par une série de notices portant sur les militants originaires de Normandie (Danièle Alexandre, Christian Langeois, Bernard Pley, Rémy Sellos, etc.) ou ayant joué un rôle central autour des thématiques de la jeunesse, qui figurent au cœur de son travail (Philippe Apaty, François Mairey, Frédéric Imbrecht, etc.). À une autre échelle, le lecteur constatera que la réédition des travaux de René Gaudy sur la Fédération CGT, désormais enrichis d’un second volume sur la période 1981-2007, a été essentielle pour la rédaction des notices, comme pour le précédent volume [6]. S’agissant de la Fédération CFTC puis CFDT, l’apport majeur est venu du versement des archives fédérales, qui a permis d’accéder à des documents essentiels pour compléter les notices de la période 1944-1968 et pour réaliser les biographies portant sur les périodes suivantes [7]. Outre les efforts de conservation des archives ou l’ouverture de nouveaux fonds, la recherche historique sur les militants des industries électriques et gazières a également bénéficié, depuis l’époque du Dictionnaire Gaziers-Électriciens, de la création de structures comme l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergies (IHSME) ou le Comité d’histoire des activités sociales.
Les nouvelles recherches conduites dans le cadre du DBMIEG se sont appuyées sur les sources traditionnelles du travail historien (archives des organisations et des activités sociales [8], archives locales ou départementales, presse, état civil [9], etc.), mais aussi sur une vaste enquête auprès des militants ou de leur famille. Plusieurs centaines de questionnaires, diffusés avec l’aide des fédérations syndicales, ont ainsi été réunis. Il s’agit bien entendu d’une source fondamentale et il convient de remercier ici l’ensemble des militants qui ont accepté de répondre à ce questionnaire et tous ceux qui ont contribué à la récolte d’informations concernant un parent ou d’anciens camarades. Plus d’une fois, ces témoins ont livré des récits détaillés, des documents, des photos [10], comme autant de précieux fragments d’histoire.
Le présent volume bénéficie enfin des recherches menées dans le cadre de la publication de la cinquième période du Maitron (1940-1968) débutée en 2006. Cette nouvelle série a permis de compléter certaines biographies et de réunir de nombreuses notices inédites qui viennent en particulier préciser notre regard sur l’investissement des gaziers et des électriciens dans le tissu militant local. Plusieurs notices du volume papier illustrent cet ancrage : Raymond Maisonneuve (FO) par Claude Cuénot pour le Doubs, Lucien Ganter (CFTC-CFDT) par Fernand Brem et Jean-Marie Conraud pour le Bas-Rhin, Paul Frésil (CFTC puis GGT) par Alain Prigent pour les Côtes-d’Armor, etc. Au-delà de ces quelques exemples, le cédérom de compléments fournit dans ce domaine une vaste matière. Ainsi, pour les militants Force ouvrière, le travail mené depuis plusieurs années par Louis Botella permet de restituer la présence des agents d’EDF et GDF dans les unions locales ou départementales, à l’échelle de l’ensemble du territoire. Un travail du même type a également été accompli pour la CGT, avec l’aide de Julien Lucchini, qui a plus largement été l’une des chevilles ouvrières de l’édition du DBMIEG. D’autres régions bénéficient également d’un traitement approfondi grâce au travail des équipes et correspondants du Maitron, à l’image de la Bretagne (Alain Prigent, François Prigent), de l’Alsace (Françoise Olivier-Utard, Léon Strauss) ou du Var (Jacques Girault). Enfin, si les engagements syndicaux constituent l’axe essentiel de l’édition papier du DBMIEG, nous avons choisi d’y inclure des militants issus des industries électrique et gazière mais dont les parcours échappent au strict cadre syndical. C’est le cas de dirigeants politiques, à l’image de Pierre Bérégovoy dont nous proposons ici la notice rédigée par Gilles Morin, responsable du corpus socialiste du Maitron, ou encore de parlementaires et d’élus locaux (Marcellin Berthelot, Gérard Gaud par Gilles Vergnon, Jacques Gonzalez, Henri Ledru par Gérard Boëldieu, etc).
À travers le cédérom, qui reprend la totalité des notices de militants des industries électriques et gazières parues depuis les origines du Maitron, le DBMIEG propose un retour sur plus d’un siècle d’engagement des électriciens et gaziers, depuis le XIXe siècle. En dépit de l’ampleur de ce corpus et des terrains d’observation mobilisés, nous savons que l’exhaustivité et l’homogénéité du travail biographique restent des objectifs inatteignables — voire des ambitions illusoires. La récolte des informations sur les militants se heurte à de multiples obstacles, comme l’inégale richesse des sources ou les aléas de leur conservation. Les notices sont donc tributaires de ces variations qui ne traduisent aucune inégalité de traitement. Dans une certaine mesure, les éventuelles lacunes de l’enquête attestent la nécessité de préserver archives et mémoires des hommes et des femmes qui ont écrit cette histoire collective, justifiant la raison d’être du dictionnaire. De plus, comme nous l’évoquions précédemment, le site maitron-en-ligne offre désormais la possibilité d’enrichir continuellement les notices. Ainsi, la publication du DBMIEG doit aussi être conçue comme un appel à renforcer nos connaissances, à nourrir encore le dictionnaire par des témoignages ou par d’autres travaux de recherche, et, de manière générale, par tous les nouveaux éléments qui pourront être recueillis à l’avenir.
L’objectif de la sélection opérée pour l’édition papier est de proposer au lecteur une vue d’ensemble de la période de la Libération à la fin des années 1990, en tenant compte des générations militantes, des équilibres professionnels ou géographiques, et bien sûr des rapports de force syndicaux. De plus, l’ensemble des notices permet aussi d’explorer les différentes facettes de l’engagement des gaziers et des électriciens. Au-delà du travail systématique sur les responsables des fédérations syndicales et des activités sociales, nous avons ainsi retenu des biographies illustrant l’insertion des gaziers-électriciens sur le terrain interprofessionnel et dans la vie politique ou associative, à différentes échelles. De même, nous avons inclus plusieurs exemples qui signalent l’engagement des gaziers-électriciens durant la Seconde Guerre mondiale, y compris des fusillés ou des morts en déportation dont l’action échappe de fait au strict cadre chronologique de la seconde moitié du XXe siècle. Nous souhaitions ainsi souligner qu’ils continuaient indirectement de figurer au cœur de la période que nous abordons, par l’ombre portée que constituent les figures symboliques de la Résistance (voir Jules Auffret, Corentin Cariou, Marceau Flandre, etc.).
Cette lecture globale du corpus a également été au principe de l’articulation entre le dictionnaire et le film Énergie[s] militante[s]. Les vingt-trois entretiens ont logiquement permis de recueillir des informations très précises sur le parcours des témoins, ce qui se traduit par l’établissement de biographies relativement développées. Ces notices constituent de véritables histoires sociales individuelles, attentives au détail des origines sociales et familiales, aux processus de l’engagement, au contexte professionnel, etc. Elles offrent en quelque sorte des études de cas, à la fois singulières et représentatives de l’engagement des gaziers et des électriciens. Elles éclairent l’ensemble des notices, tout comme le film s’appuie sur les témoignages pour mettre en valeur des dynamiques qui traversent un grand nombre d’itinéraires individuels.

Une séquence historique cohérente et singulière

Le volume papier se concentre sur la seconde moitié du XXe siècle. Comme pour le premier volume, qui anticipait la publication de la cinquième série du Maitron, il s’est donc agi d’associer la révision des notices existantes au défrichage d’un nouveau champ de recherche portant sur les années 1970 à 1990. Les historiens se consacrent en général à des événements et à des objets mis à plus grande distance du présent. De fait, quelques-uns des militants dont nous présentons ici les biographies sont encore en activité et en responsabilité. Le choix d’inclure les générations les plus récentes découlait de la volonté de saisir globalement la période de la Libération à la fin des années 1990. En 1996, Michel Dreyfus soulignait « qu’une nouvelle période de l’histoire du syndicalisme des gaziers-électriciens est ouverte ». Depuis, l’accélération des transformations du secteur de l’énergie a confirmé ce constat. Et, en retour, ces transformations font apparaître avec encore plus d’acuité les éléments qui ont fait la cohérence et la singularité des industries électriques et gazière dans la seconde moitié du XXe siècle en France.
En premier lieu, durant cette séquence historique, le secteur de l’électricité et du gaz fut structuré autour d’une double caractéristique essentielle : la nationalisation et le statut des personnels. Le dictionnaire revient ainsi sur les acteurs de la nationalisation : Marcel Paul bien sûr, mais aussi Marcel Bergeron, Émile Pasquier, John Ottaway, etc. Ces notices, comme d’autres (Léon Mauvais, Clément Delsol, etc.), rappellent aussi ce que les conquêtes de 1946 devaient aux engagements et aux mobilisations de l’entre-deux guerres. La nationalisation ouvre une période de cinq décennies dont l’unité réside concrètement dans l’existence de ce service public de l’électricité et du gaz. Dès les lendemains de la nationalisation et tout au long de la période, les décisions des gouvernements ou des directions d’EDF-GDF ont régulièrement soulevé l’hypothèse d’une remise en cause de ce modèle industriel et social. L’histoire des activités sociales suffit à l’illustrer. En 1951, le décret de dissolution du Conseil central des œuvres sociales (CCOS) mit entre parenthèses la gestion par les représentants des salariés, jusqu’à la reprise par ces derniers au sein de la CCAS, en 1964. De même, le principe attribuant aux activités sociales 1% du chiffre d’affaire d’EDF-GDF fut contesté en diverses occasions, en particulier par les propositions du député Tranchant en 1979. Plus tard, les systèmes de protection sociale ou de retraites eurent aussi à s’adapter aux réformes successives du régime général.
Selon les points de vue ou les angles d’analyse, différents moments pourraient donc marquer le retournement de cette séquence du service public de l’énergie, qui, de fait, ne se clôt pas sur un événement unique. Toutefois, les directives européennes sur le marché de l’énergie, en 1996, marquent indéniablement un point de basculement et l’entrée dans un processus de transformations profondes et accélérées. Après l’adoption de ces directives par la France, en 1999, leurs effets se traduisirent rapidement sur le terrain de l’organisation et du statut des entreprises : transformation en sociétés anonymes puis ouverture du capital, fusion GDF-Suez, ouverture à la concurrence, etc. Autant d’évolutions qui ont soulevé – et soulèvent encore – d’importantes questions concernant le statut des personnels ou les activités sociales.
L’unité de la période apparaît également au niveau des structures syndicales. Durant ces cinq décennies, le périmètre des fédérations s’est confondu pour l’essentiel avec celui d’EDF et GDF, malgré l’apport des entreprises non nationalisées ou l’agrégation ultérieures d’autres secteurs [11]. À l’image de ce que l’on peut observer pour le cas des cheminots, le fonctionnement des organisations tendait donc, par certains aspects et dans certaines limites, vers celui de vastes syndicats nationaux. Or, depuis la seconde moitié des années 1990, ces frontières fédérales ont été redéfinies, selon différentes configurations. Le mouvement a tout d’abord concerné la CFDT, avec la fusion entre la Fédération Gaz-Électricité et la Fédération unie de la Chimie au congrès de Lyon, en 1997. Pour les fédérations CGT et CGT-FO, le regroupement s’est opéré avec le secteur des mines, respectivement en 1999 et 2000. Enfin depuis 2001, le champ de la Fédération CFTC-CMTE inclut les secteurs de la chimie, des mines, du textile et de l’énergie.
En dépit de ces caractéristiques, l’unité de la période n’est nullement synonyme d’atonie. Au contraire, on peut considérer que nombre des mobilisations qui émaillèrent ces années eurent pour principe la mise en œuvre, l’approfondissement ou la défense des principes associés à la notion de service public et au modèle des industries électriques et gazières. De plus, l’histoire propre à l’univers professionnel et syndical des IEG s’inscrit dans le contexte social et politique de cette période, dans lequel acteurs et organisations s’engagèrent diversement. Enfin la cohérence des industries électriques et gazières ne doit pas totalement masquer leur diversité. Si le secteur de l’énergie définissait un cadre commun, perçu et valorisé comme tel par les agents, il regroupe aussi une variété de métiers et d’activités évoluant au gré des transformations techniques, et il se caractérise donc par autant de cultures professionnelles plus ou moins spécifiques. Dans les pages suivantes, nous tenterons d’avancer quelques observations sur la manière dont les itinéraires présentés dans le dictionnaire sont marqués et structurés par ce cadre singulier en même temps que par le contexte social et historique.

Engagements et parcours militants

Nos remarques laisseront de côté la question de la place ou de la représentativité des militants au regard de l’ensemble des agents d’EDF-GDF et des adhérents des différentes organisations syndicales. Une telle analyse supposerait de pouvoir mobiliser de multiples données statistiques et socioprofessionnelles portant à la fois sur les entreprises et sur les fédérations syndicales. Nous mettrons plutôt en avant certaines dynamiques collectives ou certaines caractéristiques communes, en renvoyant vers les biographies qui les illustrent concrètement [12].

Origines

En dépit d’inévitables disparités, l’ensemble des régions et départements français sont représentés dans le corpus du DBMIEG, dans la volume papier ou le cédérom. En ce sens, les biographies reflètent le caractère national du service public de l’énergie, par la grande diversité des origines géographiques, mais aussi sociales. Grâce aux informations concernant leurs parents, les notices décrivent des militants majoritairement issus des classes populaires urbaines. Sans être totalement absents (Bernard Comptour, François Duteil, Jean Lavielle, etc.), les liens avec le monde rural et paysan apparaissent surtout indirects, au niveau des grands-parents, mais n’en constituent pas moins un élément marquant de la socialisation primaire, souligné par certains témoins (Alain Chupin, Lucien Masclet). Outre les catégories ouvrières au sens strict, les militants apparaissent majoritairement issus de couches populaires incluant petits artisans, employés et fonctionnaires. On observe bien entendu des variations qui démontrent l’impact du milieu d’origine sur les trajectoires scolaires et professionnelles. Ainsi, parmi les ingénieurs, on recense une plus forte proportion de parents – essentiellement de pères – eux-mêmes issus de ces professions (André Cahn, Pierre Gallas, Maëva Molmeret, etc.) ou enseignants (Claude Bonnet, Robert Gaillard, Jean-Louis Joliot, etc.). Toutefois, il importe de se prémunir contre tout déterminisme. Nombre d’ingénieurs et de cadres étant issus de milieux modestes (Jean-François Gomez, Alex Lopez-Mora, Jean Thomas, etc.) ou bénéficièrent des formations offertes par EDF-GDF (Joël Da Silva, André Mouty, Jean Teytaut). À l’échelle de l’ensemble des biographies, on observe aussi une très forte proportion de militants dont les parents furent eux-mêmes agents EDF-GDF. Par leur propre connaissance du milieu professionnel, de ses opportunités ou des avantages liés au statut, nombre de familles orientèrent leurs enfants vers les formations et les carrières au sein des industries électriques et gazières. On doit d’ailleurs envisager plus largement ce phénomène parmi l’ensemble des familles travaillant dans les secteurs publics (Fonction publique, Éducation nationale, PTT, SNCF, RATP, Arsenaux, etc.), pour qui les avantages sociaux, la stabilité et la sécurité professionnelle, voire une certaine « culture de service public », ont pu peser sur le choix des enfants.
Le milieu familial est aussi le cadre des premières formes de politisation et de la transmission d’une culture militante ou sociale. Signe de cette généalogie des engagements, un certain nombre de biographies renvoient vers un ou plusieurs ascendants figurant eux aussi dans le Maitron (Daniel Arrachart, Joseph Charuau, Francine Delaval, Olivier Frachon, Gabriel Gaudy, Louis Seigneur, etc.). Pour autant, les effets de transmission ne se réduisent pas à la reproduction des opinions familiales. De manière diffuse ou informelle, la valorisation de l’adhésion syndicale, la transmission de certains schèmes politiques (pacifisme, anticolonialisme, laïcité, etc.) et sociaux (cultures ouvrières, principes religieux, etc.) constituent autant de conditions et de dispositions favorables, qui trouvèrent ensuite à se concrétiser ou à se remobiliser. On l’observe pour les militants ayant appartenu successivement à plusieurs organisations syndicales (Marie-Jo Le Barrier, Robert Pantaloni, etc.) : leur première adhésion puisait dans une culture et des pratiques familiales mais leur engagement se redéfinit et évolua en fonction de leur environnement professionnel et de leurs propres positionnements. L’influence des origines caractérise également ceux qui, dans l’enfance et à l’adolescence, firent un premier apprentissage militant dans diverses structures de sociabilité ou de solidarité. On pense ici aux mouvements chrétiens, comme les patronages ou la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), sur lesquels nous reviendrons, aux divers courants du scoutisme (Robert Gaillard, Bernard Dizier, François Moncla, etc.), au mouvement des Auberges de jeunesse (Jean-Claude Laroze) ou, plus largement, à l’insertion dans des contextes locaux marqués par un maillage associatif et militant très dense, tels que la « banlieue rouge » (Martine Bujalski, Denis Cohen).

Matrices professionnelles

Dans les itinéraires individuels, l’entrée dans l’univers professionnel des gaziers-électriciens emprunte divers chemins qui ne sont pas sans liens avec les engagements ultérieurs. De manière générale, plus qu’un « choix » de carrière conscient et déterminé, il convient d’envisager l’intégration à EDF-GDF comme le croisement ou l’ajustement entre aspirations personnelles, attentes familiales, opportunités scolaires et professionnelles. Les entretiens, tout comme certaines biographies, illustrent la manière dont cet horizon s’est matérialisé au gré des encouragements parentaux, et particulièrement paternels (Joseph Charuau, Pierre Rumeau, etc.), à travers l’expérience des aînés (Denis Cohen, Pierre Rogge) ou par le biais des réseaux familiaux et amicaux (François Moncla, Jacqueline Lazarre, Joël Sorin). Notons également que, selon les cas, cette orientation ne se fixa pas tant sur l’entreprise ou le métier que sur l’accès à une formation (François Duteil) ou sur les avantages offerts par le statut. Dans cette même perspective, on pourra relever les inflexions de certains parcours, sous la contrainte des circonstances ou des événements. Ainsi plusieurs militants mentionnent leur souhait originel de devenir enseignants, avant de devoir se réorienter vers d’autres formations ou d’autres métiers (Denis Cohen, Pierre Delplanque, Jacques Lefèvre, Jean Thomas). C’est là un cas de figure fréquemment observé par les travaux sur le militantisme.
L’attractivité d’EDF-GDF ne se limitait pas aux avantages accordés par le statut et la nationalisation, d’autant que ceux-ci furent longtemps contrebalancés par des salaires relativement peu élevés, dans le contexte de plein emploi des « Trente glorieuses ». Cette attractivité découlait aussi de l’image positive voire du prestige dont bénéficiaient les IEG au sein de la population, en tant qu’industries de pointe ou en tant que secteur au service de l’ensemble de la société. Ces caractéristiques figurent d’ailleurs durablement parmi les éléments mis en avant par les jeunes agents, jusque dans les périodes récentes [13]. À différents niveaux et dans tous les secteurs, la maîtrise technique et les savoir-faire professionnels constituent des éléments identitaires forts, à la fois valorisés et valorisant. La très grande majorité des témoins que nous avons pu interroger ont insisté sur les satisfactions qu’ils retirent de leur vie professionnelle à EDF-GDF, en raison de cette dimension technique ou encore à travers leurs relations avec la population. Or, cet investissement dans le travail est aussi l’une des matrices de l’engagement, en tant que défense des conditions d’exercices du métier et donc de son cadre industriel et social.
Parmi les modalités d’entrée dans les industries électriques et gazières, on doit souligner le rôle majeur des écoles nationales de métiers (ENM) d’EDF et GDF, rôle confirmé par la forte proportion d’anciens élèves de celles-ci dans le dictionnaire. Des années 1940 aux années 1990, elles constituèrent une matrice essentielle de l’identité des gaziers-électriciens et, pour nombre d’entre eux, de leur engagement. Les ENM combinaient l’effet valorisant d’une formation technique de haut niveau, une véritable acculturation professionnelle, y compris par la connaissance du statut et des droits des agents, et une expérience de vie en collectivité qui tissait de multiples liens entre les élèves. Même si certains furent mal à l’aise avec les principes de l’autodiscipline, tous les témoins passés par les ENM ont confirmé l’importance de cette matrice collective, en particulier dans l’acquisition d’une culture de service public commune. Ainsi, au milieu des années 1980, on retrouve simultanément d’anciens élèves des écoles de métiers comme secrétaires généraux des fédérations CFDT (Alain Chupin), CFTC (Joseph Charuau), CGT (François Duteil) et FO (Gabriel Gaudy).
Après l’entrée effective au travail, les liens noués avec les « anciens », l’immersion dans un service ou un contexte local marqué par l’homogénéité de l’encadrement syndical déterminèrent souvent de premiers engagements qui participaient du processus d’intégration à l’entreprise. Ainsi, pour de jeunes agents affectés dans des régions inconnues, l’accueil mis en place par les organisations syndicales encourageait l’adhésion (Alain Blanc, Joël Sorin). De manière générale, les rencontres et les relations interpersonnelles nouées à la fois sur le lieu de travail et dans le cadre syndical, apparaissent essentielles, comme éléments déclencheurs des engagements mais aussi comme liens de fidélité (Marc Martinez) ou comme vecteurs de l’apprentissage militant (Pierre Rumeau).
À une échelle plus large, ces phénomènes participent de l’essor ou de la reproduction des zones d’influence des différentes organisations syndicales. L’enjeu est sans doute moins visible pour la CGT, dont les syndicats et les militants tissent un vaste réseau, majoritaire tout au long de la période. Si les autres fédérations disposent elles-aussi d’une implantation nationale, on distingue certains espaces ou secteurs privilégiés. L’exemple le plus significatif est celui de la Distribution du gaz de la proche banlieue parisienne (DGPBP), qui fut, dès la scission de 1948 et tout au long de la période, à la fois un « bastion » et un vivier de cadres pour la Fédération Force ouvrière. À la suite de Clément Delsol, premier secrétaire général de la Fédération FO, nombre de dirigeants travaillèrent également dans ce secteur (Claude Deloince, Gabriel Gaudy, Maurice Lebon, Francis Mathey, Yvon Pellerin, Georges Touroude, Simone Uzé, Jean Valdenaire, etc.). Ce même service fournit d’ailleurs plusieurs dirigeants la Fédération CFTC (Charles Bahurel, Jean-Louis Brouillet, André Margollé, Jean-Pierre Samurot). Ces deux exemples suggèrent l’intérêt d’observer plus avant ces réseaux professionnels ou géographiques et leurs effets sur la constitution des équipes dirigeantes. Selon d’autres modalités, la fédération CFDT bénéficia dans les années 1970 et 1980 d’un important essor dans le secteur nucléaire, à la fois grâce au développement d’une politique volontariste en direction de nouvelles catégories de salariés, dont beaucoup de jeunes techniciens, et par son rôle dans des mobilisations propres au secteur (voir notamment les notices de Pierre Rogge et Joël Sorin).

L’impact des événements

Il serait vain de vouloir relever dans les biographies tous les surgissements d’un contexte historique qui, par définition, traverse et nourrit l’ensemble des itinéraires. On peut toutefois relever l’impact transversal et global de certains événements ou de certaines périodes, à la fois sur les individus et sur les organisations. Dans cette perspective, le poids de la Seconde Guerre mondiale apparaît considérable, comme nous l’avons déjà évoqué. La participation aux activités de Résistance caractérise les militants actifs avant 1939 (Louis Garnier, Jean Lepage, etc.) ou qui s’engagèrent dans ce contexte (Pierre Delplanque, Eugène Porté, Jean Thomas). Elle imprime aussi sa marque sur les générations ultérieures, héritières de cette mémoire ((Daniel Arrachart, Jean-Paul Fossier, Gabriel Gaudy, etc.). Mais la guerre impose aussi des clivages, à l’image de la dualité entre les fédérations CGT « légale » (Clément Delsol, Jean-Baptiste Tomas) et clandestine (Fernand Gambier, Émile Pasquier) [14], clivages qui rejouent lors de la scission de 1948.
Dans une certaine mesure, on retrouve ce type de phénomènes au cours des guerres coloniales, à travers les mobilisations contre la guerre d’Indochine (Pierre Delourme), et surtout dans le contexte de la guerre d’Algérie (1954-1962). Celle-ci fut directement au principe de l’engagement d’un certain nombre de militants, dans l’opposition à la guerre (Jacques Lefèvre, Henri Maupoil) ou au contraire en faveur du maintien de l’Algérie française (Marc Martinez). Le conflit et ses conséquences politiques introduisirent aussi des lignes de fractures traversant les organisations. Au sein de la Fédération CFTC, les prises de position contre le retour du général de Gaulle suscitèrent débats (Raymond Lesot) et ruptures (Alexandre Brocard), selon des logiques opposées. Certains militants CFTC d’Algérie, hostiles à l’indépendance, rompirent également pour créer des syndicats autonomes (Guy Saimpert). Ces débats traversèrent aussi les organisations Force ouvrière en Algérie (voir Roger Marçot) mais, en France, les militants de la Fédération des IEG apparaissent surtout porteurs des positions favorables à l’indépendance, lors des congrès confédéraux (Christian Chauvel, Guy Poucy, etc [15].). S’agissant de la CGT, le phénomène majeur réside dans la répression étatique (Pierre Liddi, Marcel Naouri, Roger Gomila, etc.) et la violence des partisans de l’Algérie française (Robert Impagliazzo). Les clivages apparaissent moins sur les analyses politiques que sur les modalités de l’action, notamment à travers les militants qui optèrent pour l’action armée (Serge Gex, Fernand Iveton).
D’autres événements nationaux, comme ceux de mai-juin 1968, eurent également un impact considérable. Pour ceux qui étaient déjà engagés sur le terrain syndical, le mouvement social permit d’accumuler rapidement une grande expérience militante et ouvrit sur de nouvelles responsabilités (François Duteil, Gérard Tiersen, Joël Sorin). Hors du strict cadre des IEG, les mobilisations des années 1968 agirent comme un moment « révélateur » (Bruno Léchevin, Jean-Pierre Sauger), y compris par l’émergence de nouvelles réflexions sociétales (Marie-Jo Le Barrier).
Le rôle des événements touchant plus directement aux industries électriques et gazières est bien entendu essentiel dans le passage à un engagement syndical actif ou dans l’accès aux responsabilités. Jacqueline Maucourant souligne par exemple le rôle des mobilisations contre les contrats de progrès du gouvernement Chaban-Delmas, en 1969, comme élément moteur de son adhésion à la CGT et de son engagement. Mais les exemples sont d’autant plus divers qu’il convient aussi d’envisager l’inscription de ces luttes dans des contextes locaux ou des secteurs spécifiques. Ainsi, l’activité syndicale de Robert Pantaloni s’intensifia à la fin des années 1970, lorsqu’il prit part aux mobilisations contre une restructuration de son service, à Marseille. De même, en 1970-1971, l’implication de Daniel Arrachart dans les débats sur l’existence d’une liste indépendante aux élections de la CMCAS d’Amiens le porta ensuite à la présidence de celle-ci. À nouveau, on peut parler d’événements « révélateurs », mettant en avant les militants particulièrement actifs ou venant accroître leurs responsabilités.

Formes et espaces des itinéraires syndicaux à EDF-GDF

Le cadre des industries électriques et gazières détermine en partie la spécificité des trajectoires syndicales et les modalités de leur déploiement. En premier lieu, notons que l’univers professionnel des gaziers-électriciens s’est longtemps conjugué d’abord au masculin, avec pour effet une présence féminine réduite dans le dictionnaire. Au sein des fédérations syndicales, l’investissement des militantes s’est donc souvent attaché au secteur spécifique de l’activité parmi les femmes (Francine Delaval, Violette Mazelier, Paule Petit, etc.). À partir de la fin des années 1970, cette présence se renforce dans les principales instances des fédérations, notamment dans les secrétariats (Huguette Malbos, Jacqueline Maucourant, (Marie-Jo Le Barrier). Au sein des activités sociales, la participation des femmes s’est également équilibrée progressivement, jusqu’à l’élection d’Évelyne Valentin à la présidence de la CCAS en 2004.
Les différents organismes institués par le statut des personnels, à l’échelon local autant que national, définissent autant de lieux d’investissement militants. Aux premiers échelons, cette structure mobilise un vaste vivier de militants, mis en situation d’exercer ou de développer leur pratique et leurs connaissances syndicales, et ainsi d’évoluer vers des responsabilités croissantes. Au niveau national, la spécialisation de certains organismes conduit à développer une activité spécifique, et donc à acquérir un haut niveau d’expertise, sur des questions à la fois techniques et syndicales comme par exemple la sécurité et la santé au travail (Michel De Coninck, Michèle Quesnel, Marie-Jo Le Barrier). Militants et responsables acquièrent également ces positions d’expertise à partir de leur pratique professionnelle et de leur maîtrise des enjeux – économiques, industriels, technologiques et syndicaux – propres à certains secteurs de l’entreprise, comme la production hydroélectrique (Robert Bareille) ou le nucléaire (Claude Bonnet, Pierre Gaudin, Joël Sorin).
Les activités sociales constituent à elles-seules un vaste champ d’investissement pour les militants. À l’échelle des parcours individuels, les responsabilités dans les Sections locales de vote (SLV) et dans les CMCAS ne sont pas totalement dissociées des autres fonctions syndicales. Au niveau régional ou national, l’importance des responsabilités introduit logiquement des formes de spécialisation. Les fédérations s’appuient ainsi sur la maîtrise des enjeux généraux des activités sociales par un certain nombre de référents (Michel Bacala, Guy Brédon, Alain Perrouas, Jean-Pierre Samurot, etc.). Au sein des activités sociales elles-mêmes, les représentants du personnel doivent s’investir sur une multitude de questions spécifiques : l’offre de loisirs et de vacances (Cécile David, Anne-Marie François), la culture (François Mairey, Fiore D’Ascoli), le sport (Paul Balbi, François Moncla), la formation (Maurice Wulfman), la Sécurité sociale et la mutualité (Alain Blanc, Robert Bareille, etc.). Dans les témoignages et les notices, divers éléments soulignent l’importance biographique de telles responsabilités : les efforts individuels de formation, la remobilisation de cette expérience au-delà des IEG et ainsi l’ouverture à de nouveaux horizons culturels, professionnels, etc.
Enfin, sans prétendre à une analyse systématique de la place des dirigeants issus des industries électriques et gazières au sein des structures confédérales, on relève que nombre d’itinéraires conduisirent jusqu’à des responsabilités de tout premier plan (René Decaillon, François Duteil, Alain Chupin, Jacqueline Lazarre, etc.). D’autres s’attachent à des figures majeures dans l’histoire des confédérations (Fernand Hennebicq, Léon Mauvais) ou traduisent l’intégration des militants des IEG sur le terrain interprofessionnel (Joseph Bellanca, Jean-Claude Laroze). De même, la place des ingénieurs, cadres et maîtrises à la fois dans les entreprises et dans le syndicalisme, à travers les structures intégrées aux fédérations syndicales (GNC puis UFICT-CGT, UNSC-FO, etc.), explique leur rôle national ou international (Claude Cambus, Michel Doneddu, Pierre Le Brun, René Le Guen, Maurice Luneau, Michel Rousselot, Bernard Saincy, etc.). L’ensemble de ces militants confirme le poids et l’influence du syndicalisme des industries électriques et gazières.

Des engagements multiples

Comme nous venons de l’évoquer, l’engagement syndical englobe lui-même une certaine variété de terrains, de pratiques ou d’enjeux. Les notices signalent également que dans le cadre des IEG se déploient de multiples investissements dans la vie collective et sociale, à travers l’encadrement des activités sportives (Pierre Canal, Jean-Paul Ciavatti, Michel Gendrot, Robert Vienat), des loisirs (Daniel Magnin, Pierre Ferrant), des vacances (Pierre Fontanié), dans les convoyages (Jean-Pierre Samurot), ou encore à travers l’action humanitaire (Michel Detot, Brice Wong). L’une des forces des activités sociales comme du syndicalisme dans les IEG est sans doute de proposer ainsi différents accès à l’engagement, en fonction des sensibilités, des centres d’intérêts ou des dispositions de chacun. C’est sans doute aussi ce qui explique que les militants qui figurent dans le dictionnaire incarnent eux-mêmes cette diversité des engagements et limitent rarement leurs activités au monde syndical et aux IEG. Bien souvent, ils sont aussi des acteurs engagés dans de multiples secteurs de la vie citoyenne et politique, à différent niveau de la vie locale, dans des associations de parents d’élèves, des organismes de solidarité, ou encore comme élus, au titre de leur engagement politique ou simplement de leur participation citoyenne.
S’il n’est pas possible de restituer ici toute cette diversité, on peut relever certaines matrices qui s’articulent très directement avec l’activité syndicale. Nous avons déjà signalé l’importance des engagements chrétiens dans la socialisation de nombreux militants. On l’observe concrètement pour le cas de la JOC, expérience militante fondatrice dans nombre de parcours. Au sein de la Fédération CFDT, elle constitue un véritable réseau militant, particulièrement visible à travers les nombreux dirigeants fédéraux ayant auparavant été responsables nationaux ou internationaux de la JOC (Michel Anglade, Maurice Bauchet, Pierre Delfosse, Bruno Léchevin, Jack Salinas, Gérard Tiersen, etc.). Pour autant, du fait de son rôle majeur dans les milieux populaires, la « diaspora jociste », selon la formule d’Éric Bélouet, est aussi représentée parmi les militants CGT (Daniel Angleraud, Jean-Paul Escoffier) ou CFTC (Jean-Claude Nold).
La plupart des tendances politiques sont également représentées dans le dictionnaire, des courants libertaires (Guy Poucy, Michel Sahut, Bernard Sounn) ou d’extrême gauche (Jean-Pierre Sauger), en particulier au sein de Force ouvrière, jusqu’au gaullisme (Jean-Pierre Samurot, Éliane Simonin-Moreau). Cependant, les militants se concentrent essentiellement autour des deux pôles majeurs de la gauche française. Ainsi, une forte proportion de militants CGT adhéra également au Parti communiste. Cette proximité historique est particulièrement visible à travers les militants qui siégèrent au comité central ou au bureau politique du PCF (Denis Cohen, François Duteil, René Le Guen, Léon Mauvais, etc.) ainsi qu’à travers certains élus (Jean-Louis Fouque, Jacques Poulet, Éric Roulot, etc.). Toutefois, il convient de distinguer les différentes modalités de cette double appartenance, entre militants restés sur le terrain politiques (Marcellin Berthelot, Jacques Gonzalez), militants politiques dans le syndicat et militants syndicaux venus ultérieurement au parti. Ces modalités recèlent d’importantes variations dans les sensibilités, les priorités et les conceptions syndicales ou politiques. L’autre matrice politique majeure regroupe les militants socialistes. Elle est toutefois plus hétérogène, d’abord en raison de sa relative dispersion jusqu’à la création du PS en 1971. Dans les années 1960-1970, le PSU paraît le plus influent, particulièrement au sein de la fédération CFDT (Pierre Coli, André Dessay), mais aussi à la CGT (Louis Keromest) ou à FO (Gabriel Gaudy, Georges Touroude). De manière générale, le courant socialiste traverse l’ensemble des corpus syndicaux : CFDT (André Mercier, Alain Perrouas, Christian Teyssèdre, etc.), CFTC (Marc Martinez), CGT (Jean-Claude Laroze, Maurice Millet, Jean Nazon), et FO (Michel Bacala, Robert Pantaloni, André Pinatel).
Ce premier panorama des notices du Dictionnaire biographique des militants des industries électriques et gazières est encore loin d’épuiser toute la richesse réunie dans ses différents volets et que donne à voir les parcours réunis dans le volume papier et le cédérom ou les témoignages rassemblés dans les archives audiovisuelles. Nous espérons que les lecteurs s’empareront à leur tour de ces histoires de vie, pour entretenir la mémoire de ces engagements mais aussi pour nourrir de nouveaux débats portant sur l’histoire des industries électriques et gazières autant que sur leur avenir.

Paul Boulland

[1Jean Maitron, « Avant propos général », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome 1, Paris Éditions ouvrières/Éditions de l’Atelier, 1964, p. 13.

[2Marie-Louise Goergen (dir.), Cheminots et militants. Un siècle de syndicalisme ferroviaire, Paris, Éditions de l’Atelier, 2003.

[3Marie-Louise Goergen et Éric Bélouet (dir.), Cheminots engagés. 9500 biographies en mémoire (XIX-XXe), Paris, Éditions de l’Atelier, 2007.

[4Sans aucune volonté exhaustive, citons à titre d’exemple : John Barzman (dir.), Quelque part, ça laisse des traces : mémoire et histoire des électriciens et gaziers de la région du Havre, Rouen, Publications l’Université de Rouen, 2003 ; Collectif, Hommes et femmes d’énergie, Marseille, CMCAS de Marseille, 1996 ; Collectif, Une île, des hommes, la lumière, Ajaccio, CMCAS de Corse/CCAS, 2002.

[5François Panel, Jeunesse, syndicalisme et entreprise : l’exemple d’EDF et de GDF en Normandie de 1946 à 2006, thèse de doctorat d’histoire sous la direction de John Barzman (Le Havre) et Michel Dreyfus (CNRS/Paris 1), soutenance prévue en juin 2014.

[6René Gaudy, Les porteurs d’énergie, tomes 1 et 2, Paris, Le Temps des cerises, 2009.

[7Nous remercions Élise Mavraganis, responsable des archives fédérales CFDT, pour son aide dans l’accès aux fonds de la FGE-CFDT, ainsi qu’aux fonds iconographiques, qui ont très largement contribué à l’illustration des notices du présent volume.

[8S’agissant des archives de la CCAS, du comité de coordination et de l’IFOREP, ces recherches ont bénéficié de l’aide d’Alexandre Courban, Viviane Delplanque et Françoise Robert-Sangué.

[9Sources essentielles, les informations concernant l’état civil ont été recueillies grâce au travail de Macha Tournié (CNRS, CHS XXesiècle) et de Barbara Bonazzi (CNRS, CHS XXesiècle).

[10Nous souhaitons adresser ici des remerciements particuliers à Maurice Millet, dont la collection de photographies a largement contribué à l’illustration du corpus des militants CGT.

[11On pense ici aux syndicats du CEA qui rejoignirent la Fédération CGT de l’Énergie lors de XXXe congrès, en 1989. Voir R. Gaudy, Les porteurs d’énergie, tome 2, op. cit. notamment p. 102-104.

[12Dans les pages suivantes, les noms entre parenthèses renvoient aux biographies du volume papier qui illustrent les caractéristiques que nous évoquerons.

[13Voir M. Vakaloulis, Jeunes en entreprise publique, Paris, La Dispute, 2005.

[14Pour le détail sur cette période, nous renvoyons à l’introduction de Michel Dreyfus dans le Dictionnaire gaziers-électriciens.

[15Sur ce point, voir également la notice de Gérard Langlet.

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