Né le 18 août 1882 à Paris (XVIIIe arr.), mort le 3 août 1947 à l’hôpital Bichat, à Paris (XVIIIe arr.) ; ouvrier, écrivain ; partisan du "refus de parvenir".

Léon Bourgeois
Le père de Lucien Bourgeois était bourguignon et exerçait le métier de « visiteur de gare ». Il avait commencé à travailler à l’âge de neuf ans et il était presque illettré. Sa mère, parisienne, était couturière et avait fréquenté l’école jusqu’à seize ans. Lucien Bourgeois habita une grande partie de sa vie à Montmartre (rue du Mont-Cenis, rue du Ruisseau, rue Ordener). Orphelin de père à l’âge de dix ans, il connut de très bonne heure la misère : « ... Ma mère, plus tard, finit par trouver de l’ouvrage à faire chez elle... Elle fit d’abord de la « chenille » sur tulle, elle enfila des paillettes ; cela se payait au mètre, un à deux sous suivant l’entrepreneur ; on gagnait à faire ces travaux quinze à vingt sous en douze heures... Puis ce fut la confection de petits chapeaux d’enfants... » Après la classe, l’enfant allait livrer les chapeaux. Puis il quitta l’école et dut aussitôt travailler sans pouvoir faire l’apprentissage d’un métier. Sa mère s’était remariée : « ... J’étais sans état, sans aucune expérience de la vie... Mon beau-père déclarait « qu’un métier ne servait à rien »... Je devais faire n’importe quoi pour gagner mon pain, et je ne souhaite à personne de connaître cette affreuse destinée... » Ce furent alors, pendant des années, de pénibles tâches mal payées, des occupations de hasard coupées de longs jours de chômage. Bourgeois devait accepter les travaux les plus disparates : réparateur de vieilles chaussures, garçon de courses, découpeur dans une fabrique de lampes, « écrivain » dans une agence, etc. Lucien Bourgeois appartenait à cette couche la plus inférieure du prolétariat qui se trouve à la limite du vagabondage, domaine de ceux - et il en connut beaucoup - qui ne vivent que d’expédients en dehors de la société dite organisée et du cercle ordinaire de ses activités économiques et commerciales.
Or, Lucien Bourgeois, au milieu de toute cette détresse matérielle et de la détresse morale qui l’accompagnait, pensait sa vie, réfléchissait à sa misère qui était aussi celle des siens et de ses camarades de travail. Il devait, plus tard, tirer de son expérience la matière de son livre, l’Ascension.
Bourgeois avait de grands dons pour le dessin auquel il s’exerçait solitairement. L’art l’attirait. Vers l’âge de dix-sept ans, il se présenta, sur recommandation, à l’atelier du peintre Léon Bonnat qui l’admit à son cours. Mais, pauvre, manquant du temps libre nécessaire, il s’aperçut presque aussitôt que son désir d’étudier et de suivre les leçons était irréalisable. Il renonça. Il se mit alors à lire pendant ses heures perdues et celles qu’il prenait sur son sommeil, usant de stratagèmes pour se procurer des livres dans une bibliothèque gratuite de quartier, car, dit-il : « ... je ne pouvais songer à en emprunter, on n’en prête pas aux gens qui vivent « en garni », tant il est vrai que la misère ne donne aucun droit ni aucune possibilité de s’affranchir... ». Il se décida un jour - il avait dix-huit ans - à écrire à Eugène Fournière après la lecture d’un de ses livres, et, par son intermédiaire, devint pour un temps « petit secrétaire » de Charles Guieysse, secrétaire général de la Société des Universités populaires et fondateur de Pages Libres. Lucien Bourgeois y fit la connaissance de Péguy, des frères Bonneff... « Pour la première fois, on m’accueillait comme un être humain susceptible de dignité et d’initiative... » « Je devais, comme on pense, entendre beaucoup de choses des conversations amicales du milieu. Ma mémoire entassait un bric-à-brac de connaissances parmi lequel je me débrouillais tant bien que mal, plutôt mal que bien, je ne saisissais pas toujours la signification du mot, mais le plus souvent le sens me venait assez bien. Cela a été, je crois, le départ de quelques professeurs bénévoles des UP, de ceux qui venaient pour nous et non pour eux, d’employer un langage trop savant... » Témoin de certains faits, de certaines scènes où les actes ne s’accordaient guère avec les sentiments affichés, Lucien Bourgeois fut bientôt profondément déçu. Il se détacha, partit. C’est à cette époque que, cherchant de nouveau du travail, il fut embauché comme planeur de planches chez un graveur de musique. « ... Je suis resté un bon moment dans cette profession. Au début, je ne touchais pas de salaire et Charles Guieysse m’aida un peu. Je serais peut-être devenu un bon ouvrier en changeant de maison, mais mon patron me fit prendre l’état en dégoût. Il m’exploitait durement comme un apprenti, mais ne m’apprenait rien du métier... » A la recherche d’un nouveau gagne-pain, Bourgeois fut successivement cardeur de matelas, aide-tanneur en chambre, distributeur de prospectus, gratteur de pierres dans les cimetières, nettoyeur puis accrocheur de wagons aux chemins de fer du Nord, dresseur de fils de fer dans une fabrique, bobineur de tambours de machines à tisser, livreur par voiture à bras, employé de commerce, employé dans une coopérative ouvrière de production qui fit faillite... À vingt-deux ans, il exerça le métier d’ouvrier photograveur jusqu’au jour où, vers la quarantaine, sa vue étant devenue mauvaise, il dut l’abandonner. Il redevint manœuvre dans une usine de la rue Bertrand, où il exerça en outre la fonction de concierge, assurant des journées de onze heures de travail. En 1935, il fut brutalement licencié sans préavis. René Bonnet rapporte que Bourgeois se trouva aux abois du jour au lendemain. Ce fut Henry Poulaille qui le dépanna. L’écrivain-ouvrier occupa dès lors un emploi modeste certes, mais eut la matérielle assurée. Cet emploi - magasinier teneur de livres au Service du matériel de la Caisse interdépartementale des AS - Lucien Bourgeois devait le garder jusqu’à la veille de sa mort. Tombé malade en juin 1947, quelques mois avant de prendre sa retraite, il décédait le 3 août suivant à l’hôpital Bichat.
Marié jeune, L. Bourgeois eut trois enfants dont deux moururent en bas-âge. Malgré ses déboires et la misère profonde qui avait marqué sa vie, il avait conservé un caractère gai, primesautier, accueillant pour ses amis et pour ceux qui étaient aussi démunis que lui. Il avait, un temps, recueilli des enfants en détresse, dont le fils d’un de ses frères tué à la guerre de 1914. C’est à l’époque où « exténué de corps et d’âme », il travaillait dans une dresserie de fils de fer, qu’il s’essaya à écrire : « ... Pour la première fois, m’appliquant à écrire sur un cahier d’écolier, j’essayai, comme pour pousser un cri déchirant d’appel, de traduire mes sentiments d’apprenti-écrivain. » Ces lignes sont extraites de L’Ascension, œuvre autobiographique retraçant la vie de l’auteur jusqu’à sa quarante-deuxième année, et qui fut rédigée sur l’exhortation de Marcel Martinet.
L’Ascension est le récit saisissant de la lente et douloureuse montée d’un être inculte, paria de la société moderne, vers la connaissance et la prise de conscience des réalités du monde et de ses luttes, et ce cri venu des profondeurs est probablement unique dans toute la littérature. On n’ignorait pas le tragique de la vie des couches laborieuses les plus déshéritées. Des écrits déjà anciens, comme ceux du Dr Villermé par exemple sur le travail dans les manufactures de coton, de laine et de soie avaient révélé jusqu’où avait pu descendre cette classe bourgeoise du siècle dernier, si pressée d’asseoir sa puissance. Mais Villermé, comme Eugène Buret (De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, Bruxelles, 1842) avait observé du dehors. Le miracle, c’est qu’il s’est trouvé un jour un homme vivant cette vie, qui ait pu la raconter, qui ait eu le courage d’acquérir la possibilité intellectuelle de la décrire et de décrire ses débats intérieurs, et de jeter vers les autres hommes son appel de détresse et ses interrogations passionnées. Bourgeois a tout souffert, et L’Ascension est l’expérience de cette souffrance et il a porté témoignage de ces existences d’hommes traqués pour lesquels les plus élémentaires besoins : se nourrir, se vêtir, avoir un coin où dormir, posent des problèmes souvent insolubles et qui sont les uniques problèmes. « Habitués à la misère de notre vie, nous n’étions pas révoltés, mais angoissés à l’idée du perpétuel souci d’argent dans lequel vivaient nos familles... » Ce souci permanent annihilait la révolte parce qu’il annihilait la sensibilité. Et Bourgeois écrit : « ... Le spectacle de la misère des autres ne nous émouvait plus », et il note que « cette insensibilité vis-à-vis de nos frères est la plus grande force de nos ennemis. » Dans L’Ascension se manifeste un ardent besoin de connaître en même temps qu’une méfiance instinctive vis-à-vis de ceux qui « viennent » au peuple sans en faire partie. « J’ai compris à la longue, écrit-il, que le mieux que j’avais à faire, si j’étais susceptible de faire quelque chose de bon, était de rester moralement, et à tous les autres points de vue, avec ceux au milieu desquels le sort m’a fait naître. Cette prétention surprendra plus d’une personne, en commençant pas mes proches, mais je sais que cela est bien et qu’il le faut »
Lucien Bourgeois était aussi un bon poète. Ses vers ont été pour la plupart dispersés dans des Revues. Six d’entre eux furent publiés en 1931 dans le recueil, Douze Poètes, paru aux ESI. En 1931 également, donc six ans après L’Ascension, parut Faubourgs, recueil de douze nouvelles préfacé par H. Barbusse et que Lucien Bourgeois dédiait « à tous ceux et à toutes celles qui sont morts ou qui mourront, à tous ceux et à toutes celles qui ont souffert ou qui souffriront pour la conquête du pain quotidien ». On a dit que Bourgeois n’était pas un imaginatif. Il n’y a en effet aucune recherche d’invention dans ces pages, et Bourgeois puisait ses sujets dans la vie quotidienne, dans les milieux où il vivait : l’usine, l’atelier, les maisons ouvrières, les taudis, les tristes banlieues et leurs lotissements. On lui a reproché parfois de n’être jamais gai dans ses récits, comme on l’a reproché à d’autres écrivains prolétariens. C’est que leurs écrits, aux uns et aux autres, sont le reflet de leur sombre existence, et leur valeur tient d’abord à leur vérité et à l’émotion qu’ils suscitent.
En 1933, la revue Prolétariat publia un court roman de Bourgeois : Midi à XIV heures, qui avait d’abord paru en feuilleton dans Le Peuple. Bourgeois, transposant sa propre expérience, y dépeint l’effort et l’échec d’un groupe de travailleurs en lutte pour se libérer des contraintes et de l’exploitation patronales. Malgré le dévouement d’une partie des compagnons dont l’idéal et les sacrifices matériels qu’ils s’imposent bénévolement sont souvent incompris des leurs, la tentative, la gestion de la coopérative de production, « La Photogravure nouvelle » et du Centre culturel qu’ils ont créés, avorte par la faute du laisser-aller et de l’inconscience des autres. Bourgeois a soulevé dans cet âpre roman le grave problème de l’organisation, des contraintes et des conditions de survie des coopératives ouvrières en régime capitaliste.
Lucien Bourgeois a laissé des textes inédits, surtout des contes publiés en partie avant la guerre notamment dans Le Peuple par Henry Poulaille et Marcel Lapierre, et des poèmes.
Le 4 mars 1952 avait lieu la création d’un cercle culturel à la Caisse primaire centrale de la Sécurité sociale de la Région parisienne. Le 25 août 1953, ce cercle devint le « Cercle culturel Lucien Bourgeois », et le 12 octobre 1956 enfin, un hommage public fut rendu à ce prolétaire écrivain que Régis Messac considérait « comme une espèce de héros », car, disait-il, « Il a accompli, lui, cet effort surhumain de forcer les portes de la culture tout seul, sans guide et uniquement avec ses pauvres loisirs d’ouvrier. ».

ŒUVRE : L’Ascension, récit autobiographique (Éd. Rieder, 1925). — Faubourgs, douze récits prolétariens. Préface d’Henri Barbusse (ESI 1931). — Midi à XIV Heures, roman (Prolétariat, décembre 1933). — Poèmes publiés dans Douze Poètes (Francis André, René Arcos, A.C. Ayguesparse, Lucien Bourgeois, Denis-G. Guignard, Henri Guilbeaux, Augustin Habaru, Marcel Martinet, Léon Moussinac, Tristan Rémy, Victor Serge, Charles Vildrac), préface de T. Rémy (ESI, 1931).
Manuscrits inédits : Histoires d’un sou, contes et nouvelles. — Histoire d’un petit homme, récit pour les enfants. — Terre nouvelle, roman inachevé dont la première partie parut dans Le Peuple en 1939. — Poèmes de France. — Poèmes des faubourgs et d’ailleurs. — Lettres aux ouvriers.
Collaboration à l’Humanité, au Peuple, à Nouvel Âge, au Prolétariat, à Maintenant. — Lucien Bourgeois avait fondé en 1912 avec quelques amis, Armand Aubertin, le Dr R. Desormeaux, Henri d’Aragon et Georges Rouillard, une petite revue, Art et Pensée, « Revue idéaliste d’art et de sociologie » et « coopérative de jeunes travaillant en commun ». Elle ne fut qu’éphémère.
Sur Lucien Bourgeois : Voir notamment Henry Poulaille, Nouvel Âge Littéraire (Éd. Valois, 1930). — Robert Garric, Belleville (Éd. B. Grasset, 1928). — Michel Ragon, Histoire de la littérature prolétarienne en France (A. Michel, 1974). — Régis Messac, Lucien Bourgeois et la littérature prolétarienne (Les Primaires, octobre 1931) et Lucien Bourgeois, témoignages et souvenirs (Brochure éditée par le « Centre culturel Lucien Bourgeois) ».

SOURCES : Notes de Jean Prugnot. — Lucien Bourgeois, Plein Chant, Documents 85, 2016. — Jean-Kelly Paulhan, "Léon Bourgeois ou le refus de parvenir", La Révolution prolétarienne, n° 793, juin 2016.

Jean Prugnot

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