Né le 29 décembre 1923 à Caytu (région de Diourbel, Sénégal) décédé le 7 février 1986 à Dakar (Sénégal) ; égyptologue, linguiste, physicien, militant de l’Association des Étudiants du Rassemblement Démocratique Africain (AERDA) et de la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). Fondateur du Bloc des Masses Sénégalaises (BMS), du Front National Sénégalais (FNS), du Rassemblement National Démocratique (RND)

Cheikh Anta Diop est né le 29 décembre 1923 à Caytu dans la région du Baol une région de l’intérieur du Sénégal. Le Baol, terroir majoritairement wolof au cœur du bassin arachidier sénégalais, est une place forte des dignitaires de l’islam noir sénégalais, en particulier mouride. C’est ici que le fondateur de cette confrérie, Cheikh Amadou Bamba (1853-1927), fonde la ville sainte de Touba au milieu des années 1920 et c’est dans cette atmosphère que grandit Cheikh Anta Diop. Son oncle maternel, par alliance, est d’ailleurs Cheikh Anta M’Backé, frère cadet de Cheikh Amadou Bamba. Si Cheikh Anta Diop porte ce prénom, c’est en hommage à cet oncle. Cette origine sociale, et la proximité qu’il a toujours conservée avec sa région de naissance – Cheikh Anta Diop est d’ailleurs enterré à Caytu –, explique la popularité dont il a joui au Sénégal, tout au long de son vivant. À contrario, ces éléments expliquent aussi, peut-être et en partie seulement, le conflit qui l’a longtemps opposé à Léopold Sédar Senghor, dont le père était un riche commerçant, catholique de la côte atlantique, élevé dès son plus jeune âge par les pères spiritains. Cheikh Anta Diop est donc né en 1923, la même année qu’un autre de ses compatriotes célèbre, Ousmane Sembène. Naturellement, il fréquente d’abord l’école coranique. C’est très tôt un esprit brillant, doté d’une conscience politique panafricaine conjuguée avec un appétit pour les problèmes scientifiques, en témoigne une anecdote où il imagine traduire en wolof des classiques de la philosophie européenne, rédiger dans cette langue une histoire du Sénégal et en publier toute la littérature épique et poétique. Pour écrire en wolof, il pense établir « un système de transcription autonome devant pallier les insuffisances de l’alphabet latin. Il destine d’emblée son alphabet à toutes les langues africaines » [1].
Cheikh Anta Diop effectue sa scolarité entre Diourbel, le lycée Faidherbe à Saint-Louis et le lycée Van Vollenhoven de Dakar, deux creusets de l’élite sénégalaise militante dans les années 1940 et 1950. En 1945, il obtient deux Baccalauréats – scientifique et littéraire, performance remarquable – et part l’année suivante poursuivre ses études en France grâce à une bourse octroyée par la municipalité de Dakar, dirigée par Lamine Guèye. Arrivé à Paris en avril 1946, Cheikh Anta Diop s’inscrit à la rentrée suivante en classe préparatoire « Math-sup » au lycée Henri IV. Parallèlement, tout en poursuivant des recherches en linguistique, il prépare une licence de philosophie à la Sorbonne qu’il obtient en juin 1948. L’année suivante, il s’inscrit en Doctorat Es lettres, composé à l’époque d’une thèse principale et d’une thèse complémentaire. Les enseignants qui encadrent son travail sont des personnalités reconnues du monde scientifique : le philosophe Gaston Bachelard pour la première – le titre du sujet déposé était L’avenir culture de la pensée africaine – et l’ethnologue Marcel Griaule pour la seconde – dont le titre était Qu’étaient les Égyptiens prédynastiques ?, sujet enregistré en 1951. Néanmoins, devant l’ampleur des champs couverts, Cheikh Anta Diop ne parvient pas à réunir un jury devant lequel soutenir son travail. Ce sera la publication de Nations nègres et culture en 1954, le livre le plus audacieux qu’un Noir ait jamais écrit selon les mots d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme. Ce livre paraît chez Présence africaine, la maison d’édition fondée quelques années plus tôt par Alioune Diop.
Mais, en ce début des années 1950, Cheikh Anta Diop est aussi un militant convaincu. Dès 1946, à son arrivée dans la capitale française, il contribue à créer l’Association des Étudiants Africains (AEA) [2] , puis décide de militer en 1950 pour le Rassemblement Démocratique Africain, le grand parti fédéraliste constitué au congrès de Bamako en octobre 1946. En 1950, donc, la même année que le lancement de la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire dont il est par ailleurs militant, est fondé l’Association des Étudiants du Rassemblement Démocratique Africain (AERDA). Cheikh Anta Diop en est le secrétaire général de 1951 à 1953. Parmi toutes les associations d’étudiants africains présents en métropole cette association est celle qui adopte la ligne politique la plus radicale, notamment en s’opposant parfois aux députés du RDA. On peut avoir une vue de ses positions dans son organe de presse La Voix de l’Afrique noire. Dans un premier temps, Cheikh Anta Diop en est le responsable politique, tandis que le secrétaire de rédaction est Babacar Niang. En ce début des années 1950, les idées nationalistes de Cheikh Anta Diop sont déjà bien ancrées…et inquiètent les autorités coloniales. En témoigne cette note du service de sûreté datée de juillet 1952 où il y est écrit que son arrivée prochaine au Sénégal « est attendue avec enthousiasme par l’élite africaine des localités de Dakar et Rufisque. DIOP Cheikh Anta est l’animateur du mouvement nationaliste africain dont il défend âprement le point de vue dans son journal ‘La Voie [sic] de L’Afrique Noire’. Sa réception est fiévreusement préparée par les jeunes intellectuels africains de Dakar. Il tiendrait sa première conférence au Comité d’Études France Africaines, rue Raffenel a angle rue Grasland. DIOP Cheikh Anta, ne ménagera pas ses vacances scolaires qu’il désirerait consacrer sous les auspices du Parti RDA à des activité à travers des centres du territoire » [3] . Le militant sénégalais a aussi des idées panafricaines bien établies qui se traduisent notamment par la volonté d’établir des liens avec d’autres organisations estudiantines d’Afrique comme la West African Student Union (WASU), la grande organisation anglophone des étudiants d’Afrique de l’Ouest. Il y aura ainsi un premier congrès, organisé grâce à l’AERDA, tenu entre le 4 et le 8 juillet 1951. Mais l’action de Cheikh Anta Diop est cependant plus étendue que le seul monde étudiant, et le seul monde africain. Il participe ainsi aux Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne en 1956 et à celui de Rome en 1959 où il présente à chaque fois une communication [4]. . Ces congrès furent l’occasion de rencontres, et parfois de malentendus, entre les intellectuels du continent africain et ceux des diasporas des Etats-Unis et des Antilles.
C’est donc à la fois un intellectuel d’envergure et un militant politique de premier ordre qui se présente en janvier 1960 devant un nouveau jury de thèse – il s’est en effet réinscrit en 1956 avec un sujet en thèse principale sur l’Étude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’Antiquité à la formation des États modernes et en thèse complémentaire un sujet portant sur les Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique. Si l’on souligne ici le titre de ses travaux, c’est que, comme le note Élikia M’bokolo, « l’œuvre de Cheikh Anta Diop n’a cessé (…) d’osciller entre ces deux pôles, ‘politique’ et ‘scientifique’, l’un se nourrissant de l’autre, l’un amplifiant les échos de l’autre » [5] . Au terme d’une soutenance épique, la seule mention « honorable » lui est accordée. Cela freinera de manière presque rédhibitoire ses possibilités d’enseignement à l’université. En 1960, il rentre au Sénégal où la politique le rattrape en cette année où le pays accède à l’indépendance. Fermement opposé à l’action du président Senghor, il crée en 1961 le Bloc des Masses Sénégalaises (BMS), composé principalement des déçus de l’Union Progressiste Sénégalais (UPS). En juillet 1962, il est arrêté et passe un mois en prison, dans son fief à Diourbel. Pathé Diagne écrit : « Serigne Fallou Mbacké, Khalife des mourides, allié à Léopold Sédar Senghor laisse faire. Les jeux étaient faits. Cheikh Anta dès lors ne se fera plus d’illusions. Du reste, les leaders de l’opposition de gauche : PRA et PAI lui étaient aussi hostiles que Senghor lui-même » [6] . Le BMS est interdit à l’automne 1963, après que « le Pharaon du Cayor » ait refusé les portefeuilles ministériels pour lui et des membres de son parti, postes proposés par le poète du Sine-Saloum. Cela n’empêche pas Cheikh Anta Diop de continuer à lutter sur le terrain politique, il créé ainsi le Front National Sénégalais qui réclame la libération des prisonniers politiques de la crise de décembre 1962, notamment l’ancien président du conseil Mamadou Dia. Le FNS est interdit en 1964. Cela marque pendant plus de dix ans le retrait de la vie politique de Cheikh Anta Diop qui va se consacrer alors à une activité scientifique dans son laboratoire carbone 14 de l’Institut Fondamental Afrique Noire (IFAN). Cela ne l’empêche pas – même si les thèmes majeurs de son œuvre sont déjà constitués au début des années 1960 – de continuer à lier production scientifique et réflexion politique : « son œuvre couvrira tout un espace. Elle ira de la physique à l’Égypte, de l’intégration économique à la renaissance culturelle, de l’union politique du continent à la géopolitique et au futurisme » [7] . Comme l’écrit encore Pathé Diagne : « Il n’est personne aujourd’hui, qui, d’une manière ou d’une autre n’ait été sensibilisée au discours de Cheikh Anta Diop sur l’Égypte négro-pharaonique, la bombe atomique sud-africaine et l’Apartheid, la reconquête du désert, le poids des richesses hydroélectriques ou minières de l’Afrique Centrale dans le devenir de tous les peuples du Continent » [8] . En 1966, pendant le Festival Mondial des Arts Nègres (FESMAN), il y est célébré avec le militant américain, père du panafricanisme, W.E.B Dubois, comme l’écrivain ayant eu le plus d’influence sur le monde noir. Cheikh Anta Diop avait pourtant boycotté le festival. Il ne semble pas non plus qu’il ait tenu un rôle particulier dans la crise politique de mai 1968.
Sur le plan scientifique, Cheikh Anta Diop accède enfin à une légitimité scientifique institutionnelle au début des années 1970 quand l’UNESCO lui propose de participer au Comité scientifique pour la rédaction de l’Histoire générale de l’Afrique. Il accepte à la condition que se tienne une grande rencontre sur les thèses qu’il développe depuis des années sur l’Égypte. Ce sera le colloque du Caire tenu en 1974. Ces années-là marquent un relâchement de l’autorité du président Senghor qui, justement en 1974, autorise la création d’un second parti, le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade, d’ailleurs futur président du pays à partir de 2000. En 1976, Cheikh Anta Diop fonde un nouveau parti : le Rassemblement National Démocratique (RND). Par un tour de passe-passe dont il avait le secret, Senghor décide alors de modifier la constitution en instaurant un multipartisme limité à trois courants. Ces trois courants seront le libéralisme, porté par le PDS, le marxisme-léninisme incarné par le Parti Africain de l’Indépendance (PAI) – mais le récépissé est confié à Majhemout Diop, alors que celui avait été écarté de la direction centrale du PAI ; cela entrainera un peu plus tard la formation du Parti de l’Indépendance et du Travail (PIT) – et le courant centriste représenté par le Mouvement Républicain Sénégalais (MRS) de Me Boubacar Guèye en 1979. Le RND se trouve donc dans l’illégalité. S’ensuit une longue bataille juridique où le parti est finalement débouté. Ces procédures légales sont redoublées par la question des journaux. Au lancement du RND, son organe de presse, Siggi (se redresser en wolof), est interdit par le grammairien et membre de l’Académie française Léopold Sédar Senghor au motif d’une gémination abusive – le redoublement du « g » dans le titre du journal. Senghor avait utilisé ce même subterfuge contre le film Ceddo d’Ousmane Sembène. On retrouve d’ailleurs ces polémiques et débats linguistiques, de hautes tenues, dans les pages d’Àndë Sopi, le journal que lance en 1978 Mamadou Dia – libéré en mars 1974 – qui visait à réunir une large coalition incluant les divers partis d’obédience marxistes, PAI, And-Jëf et LD/MPT. Si Dia est membre fondateur du RND il ne semble pas qu’il ait joué un rôle important dans ce parti. Toujours est-il que Cheikh Anta Diop n’a cure de l’interdiction de Siggi, il lance ainsi immédiatement Taxaw (se tenir debout). Finalement, en 1981, avec l’arrivée au pouvoir d’Abdou Diouf et l’établissement du multipartisme intégral, le RND est enfin reconnu. En février 1983, Cheikh Anta Diop se présente aux premières élections législatives depuis le départ de Senghor, c’est le seul député du RND qui est élu et, hormis les huit élus du PDS, le seul de l’opposition. Face à ce qu’il juge être des fraudes massives, il refuse pourtant de siéger à l’Assemblé nationale – provoquant par ailleurs une crise dans son parti. Notons également que Cheikh Anta Diop avait refusé d’être candidat aux élections présidentielles, jugeant néfaste cette délégation du pouvoir à un seul homme.
Sur le plan de la théorie politique, soulignons également que si Cheikh Anta Diop avait lu Marx et Lénine – qu’il cite dès les premières pages de Nations Nègres et culture, et s’il « se gardera toujours de professer un quelconque anti-marxisme » [9] , ses sources d’inspiration étaient avant tout tournées vers le continent africain et sa diaspora comme « Dubois, Garvey, Kenyatta ou Padmore, ses références intimes » [10] . Cheikh Anta Diop décède d’une crise cardiaque le 7 février 1986. Sa mort provoque un choc sur tout le continent africain, un an plus tard l’Université de Dakar prend son nom, pour beaucoup une hérésie s’agissant d’une institution qui l’a si peu soutenue.

ŒUVRE : Nations nègres et culture. De l’antiquité nègre-égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, Paris, Présence africaine, 1954 ; L’unité culturelle de l’Afrique noire. Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique, Paris, Présence africaine, 1959 ; L’Afrique noire pré-coloniale. Étude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique noire, de l’antiquité à la formation des états modernes, Paris, Présence africaine, 1960 ; Les fondements culturels techniques et industriels d’un futur état fédéral d’Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1960 ; Antériorité des civilisations nègres. Mythe ou vérité historique ?, Paris, Présence africaine, 1967 ; L’antiquité africaine par l’image, Dakar, Nouvelles éditions africaines, 1976 ; Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines ; Dakar, Nouvelles éditions africaines, 1977 ; Civilisation ou barbarie. Anthropologie sans complaisance, Paris, Présence africaine, 1981

Sources :

Portrait de Cheikh Anta Diop, Archives d’Afrique, RFI, < http://www.rfi.fr/emission/20150704-portrait-cheikh-anta-diop-1-210 > ; Diagne, Pathé, Cheikh Anta Diop et l’Afrique dans l’histoire du monde, Paris, L’Harmattan/Sankoré, 1997 ; Diop Cheikh M’Backé, Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre. Aperçu par l’image : les racines du futur, Paris, Présence africaines, 2003 ; Fauvelle, François-Xavier, L’Afrique de Cheikh Anta Diop. Histoire et idéologie, Paris, Karthala, 1996 ; La voix de l’Afrique noie. Bulletin mensuel de l’association des étudiants RDA, 1952-1954 (collection lacunaire), 4-JO-9442, Bibliothèque Nationale de France ; Taxaw (puis Siggi), 1976-1978 (collection lacunaire), Fol-Jo-23690, Bibliothèque Nationale de France

Martin Mourre

[1Cheikh M’Backé Diop, 2003, Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre. Aperçu par l’image : les racines du futur, Paris, Présence africaine, p.27

[2Selon la biographie rédigée par son fils, c’est même Cheikh Anta Diop qui fut le principal instigateur de cette association. Voir Cheikh M’Backé Diop, 2003, Cheikh Anta Diop, op.cit., p.51

[3Archives nationales, AN, 200MI 313

[4Voir les numéros 3 à 5 de l’année 1956 et les numéros 4 et 5 de l’année 1959 de la revue Présence africaine pour les actes de ces colloques

[5Préface d’Élikia M’Bokolo, in François-Xavier Fauvelle, 1996, L’Afrique de Cheikh Anta Diop. Histoire et idéologie, Paris, Karthala, p.12.

[6Pathé Diagne, 1997, Cheikh Anta Diop et l’Afrique dans l’histoire du monde, Paris, L’Harmattan/Sankoré, p.46

[7Ibid., p.28

[8Ibid., p.18

[9Ibid., p.16

[10Ibid.

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