RODINSON Maxime

Par Paul Boulland

Né le 26 janvier 1915 à Paris (XIIIe arr.), mort le 23 mai 2004 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; employé, bibliothécaire, chargé de conférence à l’École pratique des hautes études ; militant communiste (1937-1958), militant anticolonial.

Les milieux populaires, militants et intellectuels de l’immigration juive d’Europe de l’Est furent pour Maxime Rodinson un environnement fondateur, décrit en détail dans ses souvenirs. Son père, Maurice (Moïse) Rodinson, était né en 1864 à Vitebesk (Empire russe, aujourd’hui Biélorussie). Sa famille avait accédé à une relative aisance qui lui permit de fréquenter le lycée de Smolensk, où il apprit sans doute le français. Dès l’adolescence, il abandonna toute pratique religieuse, dans le prolongement des Lumières juives. En 1885, fuyant les pogroms et la conscription, Maurice Rodinson vint s’établir à Paris où il apprit le métier de tailleur d’imperméables. De sensibilité anarchiste, il participa à la création des premiers syndicats juifs du Marais (IVe arr.), en particulier dans sa profession, en 1889. Dans les années 1890, il se lia avec Bernard Lazare et Rudolf Rocker. En 1892, il participa à la création d’une bibliothèque ouvrière juive et, en 1901, d’une société éducative comptant dans ses rangs Charles Rappoport, qui resta proche de la famille (son épouse Fanny Rappoport, médecin, aida à mettre au monde Maxime Rodinson). Au tournant du siècle, Maurice Rodinson établit un atelier d’imperméables, quai des Célestins (IVe arr.) puis rue Véronèse (XIIIe arr.).

La mère de Maxime Rodinson, Anna Gotlibovski, était née en 1884 à Suwalki (Empire russe, aujourd’hui Pologne), dans une famille très modeste. Elle gagna Paris en 1902 avec une demi-sœur et un ami d’enfance, Théo Maslovski. Dans la capitale, ils retrouvèrent Samuel Rubinstein, militant social-démocrate russe, qui leur trouva du travail. Au contact de Rubinstein, devenu son compagnon, Anna Gotlibovski abandonna toute influence religieuse et fut gagnée aux idées progressistes. En 1907, naquit une fille, Olga, reconnue par Rubinstein, mais le couple se sépara. Anna Gotlibovski travaillait alors dans l’atelier de Maurice Rodinson, qui l’épousa et éleva Olga comme sa fille.

En 1905, Maurice Rodinson avait rejoint le courant socialiste, récemment unifié au sein de la SFIO. Dans les années 1910, il côtoyait les révolutionnaires russes en exil à Paris, nombreux dans le quartier des Gobelins (XIIIe arr.). Il se lia avec Christian Rakovski, Vladimir Antonov-Ovseïenko et l’équipe de Nache Slovo, emmenée par Léon Trotski. Durant la Première guerre mondiale, le couple Rodinson affirma ses positions internationalistes au sein de la fédération SFIO de la Seine. En 1915, naquit leur fils, prénommé Maxime en hommage à Gorki. Ils soutinrent la révolution bolchévique mais la situation familiale écarta l’hypothèse d’un retour en Russie. Dès 1920, il rejoignirent le Parti communiste.

Maxime Rodinson grandit hors de toute référence ou pratique religieuse. Seules les réunions de la famille élargie le mirent au contact des traditions juives. Maurice Rodinson fut toujours réticent à se définir comme Juif mais revendiquait son statut d’étranger et adopta la citoyenneté soviétique. Il en fut de même pour le jeune Maxime, avant que son père le fasse opter pour la nationalité française, en juillet 1927. À la maison, le français était la langue exclusive et Maxime Rodinson n’apprit ni le yiddish ni le russe.

Au début des années 1920, le couple Rodinson, membre de la section communiste du Ve arrondissement, était volontiers rangé parmi les oppositionnels. Le père conservait une certaine réserve critique et se tint à distance de la politique d’appareil. La mère, plus ardente, ne se départit jamais d’un attachement sentimental à l’URSS. Maxime Rodinson vécut ainsi une « enfance communiste », scandée par les fêtes de l’Humanité, les manifestations et les meetings aux côtés de sa mère. Mais, parmi les proches de la famille, diverses opinions se côtoyaient, sans sectarisme : « l’oncle Théo » Maslovski, resté fidèle à la SFIO ; l’anarchiste Cholem Schwartzbard ; l’écrivain Moïse Twersky, hostile au communisme, dont Maxime Rodinson célébra la description des milieux populaires juifs parisiens.

Maxime Rodinson fut élève de l’école primaire de la rue Saint-Marcel (XIIIe arr.) où il obtint le certificat d’études primaires en 1927. Il poursuivit au cours complémentaire durant deux années. Très tôt, les incitations culturelles de son milieu l’encouragèrent à dépasser les savoirs purement scolaires, grâce aux ouvrages paternels puis aux bibliothèques publiques. Au gré de lectures nombreuses et éclectiques s’affirmèrent une prédilection pour l’histoire, notamment religieuse, et un goût pour l’exotisme. Dès cette époque, il prit l’habitude d’accumuler cahiers et fiches de lectures. Sa conscience des limites sociales imposées par l’école primaire supérieure se cristallisa sur l’apprentissage des langues, réduit à quelques notions d’anglais, et d’une histoire étroitement nationale. Dès 1927, il apprit l’espéranto, dans le cadre de l’Association mondiale a-nationale, et correspondit dans cette langue avec un jeune pionnier de Vitbesk, nourrissant brièvement le projet de gagner l’URSS.

Dans ses souvenirs, Maxime Rodinson insiste sur l’influence – souvent jugée néfaste – de sa sœur aînée Olga, tourmentée par le secret de ses origines et par un ardent désir d’assimilation et de promotion sociale. Celle-ci contribua à ouvrir le jeune Maxime sur d’autres univers sociaux, notamment les milieux intellectuels. Élève du collège Sévigné et amie de la fille d’Isidore Lévy, professeur à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), elle introduisit son frère auprès de la famille. Plus tard, Olga abandonna ses études secondaires, étudia un an à l’Institut de chimie, pour finalement devenir sténo-dactylo. En 1929-1930, elle fut la secrétaire de Charles Rappoport. Maxime Rodinson l’accompagna lors des soirées de La Revue marxiste, où il croisa Pierre Naville, Georges Friedmann, Henri Lefèbvre, Paul Nizan. Plus tard, elle travailla à la délégation commerciale soviétique et la famille prit occasionnellement part aux mondanités et activités culturelles organisées par l’ambassade. Avec sa sœur, il participa également à une chorale communiste, source d’une passion pour les chansons populaires et militantes que Robert Brécy mobilisa pour constituer ses recueils.

En 1929, Maxime Rodinson avait été reçu au concours des bourses mais les ressources de la famille restaient insuffisantes et, selon lui, Olga acheva de convaincre ses parents de l’inutilité des études. À l’automne 1929, à quatorze ans, il entra chez Weygel, Leygonie et Cie, entreprise de transport. Il y travailla comme coursier et au service du courrier – il se plaisait à employer l’expression de « saute-ruisseau ».

L’autobiographie de Maxime Rodinson souligne, jusque dans son titre (Souvenirs d’un marginal), que son enfance et son adolescence le laissaient face à une identité culturelle, sociale et politique toujours ouverte. Il décrit ses réflexions précoces sur cette relative indétermination et les possibles biographiques qui s’ouvraient à lui. Grâce à son ardeur autodidacte, il perçut très vite le profit symbolique associé à la posture du « savant », qu’il endossait volontiers hors du cercle familial ou auprès de ses collègues de travail.

N’acceptant pas l’interruption de ses études, Maxime Rodinson approfondit sa connaissance de l’anglais, apprit seul le latin et le grec et suivit les conférences de Paul Lester et Paul Rivet au Muséum d’histoire naturelle. Ce dernier le recruta comme bénévole pour le catalogage des futures collections du Musée de l’Homme. En 1931-1932, il suivit les cours de Georges Raynaud sur les religions de l’Amérique précolombienne à l’EPHE. Il fut toutefois dissuadé de choisir ce terrain d’étude, déjà occupé par Jacques Soustelle. En 1932, Maxime Rodinson réussit le concours de l’École des langues orientales, ouvert aux non-bacheliers. Il y apprit l’arabe, l’hébreu, le turc, l’araméen, et se spécialisa dans l’amharique et le guèze, sous l’égide de Marcel Cohen qui devint son mentor. Ses compétences linguistiques s’étendirent à une trentaine de langues. Parallèlement à ce cursus, il obtint son baccalauréat en 1932, fut licencié ès lettres en 1936 et, au sortir des Langues orientales, paracheva sa formation par divers certificats d’enseignement supérieurs, en langues et en ethnologie. En 1937, il devint boursier de la Caisse nationale de la recherche scientifique, ébauche du CNRS, et travailla comme bibliothécaire à l’Institut des études islamiques, en 1938-1939. Il entama alors une thèse sur « le thème verbal à seconde radicale redoublée dans les langues sémitiques », sous la direction de Marcel Cohen. Le 31 juillet 1937, il épousa Geneviève Gendron, licenciée d’anglais, avec qui il eut trois enfants (Daniel, né le 18 août 1938 ; Claudine, née le 18 février 1943 ; Michel, né le 15 mars 1945 à Beyrouth). La même année, il donna son adhésion au Parti communiste.

Exempté du service militaire en 1937, Maxime Rodinson fut mobilisé le 27 novembre 1939. Contraint de suivre une formation d’officier en raison de ses diplômes, il échoua et resta 2e classe dans l’intendance. Arguant de sa maîtrise de l’arabe, il parvint en mai 1940 à se faire affecter en Syrie puis au Liban. Démobilisé à Beyrouth le 30 novembre 1940, il craignait de rentrer en France se « jeter dans la gueule du loup » (IMEC, RDS 148). Il trouva un poste d’enseignant à l’école des Makassed, collège musulman de Saïda. En septembre 1941, il devint rédacteur principal stagiaire à la Direction des antiquités de la Délégation générale de la France libre au Levant. Son épouse et son fils, réfugiés en zone sud, purent alors le rejoindre. En avril 1944, il fut rattaché à la Mission archéologique permanente au Levant, à Beyrouth, et y fut nommé bibliothécaire en septembre 1945. En 1944-1945, il donna des conférences sur le marxisme auprès d’intellectuels français et libanais. En 1946, il envisagea de les publier aux Éditions sociales, sous forme de manuel. Durant la guerre, il se lia avec les dirigeants communistes libanais (Farjallah Hélou, Nicolas Chaoui) et syriens (Khaled Bekdache).

Restés à Paris, Maurice et Anna Rodinson furent déportés à Auschwitz où ils moururent en 1943. Sa sœur, devenue française par son mariage, fut épargnée. Maxime Rodinson apprit le sort de ses parents à Beyrouth, assez tardivement. Selon Pierre Vidal-Naquet*, il envisagea alors de gagner Jérusalem. Toutefois, il exprimait déjà son opposition au projet sioniste, contraire aux traditions politiques familiales, au point de s’attirer une « solide inimitié » et d’être « pratiquement boycotté par la communauté juive de Beyrouth » (IMEC, RDS 148).

Début 1946, avec la dissolution de la Mission archéologique, Maxime Rodinson espérait être nommé à l’Institut français de Damas. S’il n’avait pas abandonné sa thèse de linguistique, il souhaitait surtout se consacrer à une thèse sur « les prohibitions alimentaires chez les peuples sémitiques ». En mars 1946, il fut provisoirement mis à disposition de l’institut, mais affecté à Beyrouth. Dans le contexte de la fin de la tutelle française en Syrie, le séjour des fonctionnaires français était compromis. Dans un long courrier envoyé aux responsables de l’institut, Maxime Rodinson dénonça les préjugés antisémites et anti-communistes qui selon lui barraient sa nomination (IMEC, RDS 148). Après un séjour en France (août-décembre 1946), les promesses devinrent refus définitif et il dut se résoudre à regagner Paris à l’automne 1947. Sollicité par l’Institut français d’Abyssinie, il renonça devant l’impossibilité d’y emmener ses enfants. En novembre 1947, avec l’appui de Marcel Cohen, il intégra la Bibliothèque nationale de France, au département des imprimés orientaux.

Maxime Rodinson avait redonné son adhésion au PCF en 1946, lors de son séjour à Paris. À partir de 1948, il fut membre du bureau de la cellule de l’École militaire, dans le VIIe arrondissement, où il résidait. En 1950, il passa à la cellule de la BNF, dont il devint trésorier en 1951. Adhérent du Syndicat de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (SNERS-FEN-CGT) à partir de 1948, il devint trésorier de la section technique de la BNF en 1952. Dans un texte intitulé « Autocritique » (1981), Maxime Rodinson indiquait s’être toujours tenu à distance des fonctions d’appareil, tandis qu’auprès des intellectuels communistes, il « jouait avec volupté » de ses origines populaires et de son parcours autodidacte. Toutefois, au cours des années 1950, son engagement convergea progressivement avec ses activités scientifiques. En 1950-1951, il fut, avec Yves Bénot, responsable en titre de la revue Moyen-Orient, animée par des communistes égyptiens (Ismaël Abdallah, Raymond Aghion, Samir Amin, Fouad Moursi) et iraniens (Iskandari). Il fut également sollicité occasionnellement par la section coloniale du PCF et fournit plusieurs articles dans La Pensée.

Fin 1952, Maxime Rodinson avait entamé, de sa propre initiative, la rédaction d’un article intitulé « La question juive et le marxisme ». René Maublanc, responsable de La Pensée, lui indiqua l’intérêt du sujet, au sortir du procès Slansky. Son texte fut jugé trop long mais, dans les semaines suivantes, le « complot des blouses blanches » réactiva la thématique de la dénonciation du sionisme et la nécessité d’écarter les accusations d’antisémitisme en URSS. Remanié par Jean Kanapa et amputé de sa dimension historique, l’article parut sous le titre « Sionisme et socialisme » dans La Nouvelle critique (n°43, février 1953), suivi, un mois après par celui de Louis Le Guillant sur les « médecins criminels » (n°44, mars 1953). Plusieurs fois repoussée, la parution du texte intégral n’intervint jamais. À la même époque, Maxime Rodinson soumit aux Éditions sociales un projet de livre, toujours sous le titre « La question juive et le marxisme ». Découragé par la vigilance idéologique de l’éditeur, il renonça.

L’épisode signale l’ambition de Maxime Rodinson de contribuer aux réflexions théoriques et politiques à partir de sa propre expertise. Renforcée dans les années suivantes par l’affirmation de sa position académique, cette conception entra de plus en plus en contradiction avec les logiques partisanes. Début 1954, il séjourna en Égypte, grâce à une bourse d’étude du CNRS. Il avait proposé à la section coloniale du PCF d’en ramener une étude sur la situation sociale et politique du pays et le communisme égyptien. L’idée ne suscita gère l’enthousiasme et il fut averti qu’il ne devait aucunement apparaître comme un représentant du PCF. Rodinson indique que ce voyage fut l’occasion d’une nouvelle introspection sur sa trajectoire, sa position sociale et son engagement, alors que ses aspirations académiques semblaient se concrétiser. De fait, en 1955, il succéda à Marcel Cohen comme titulaire de la chaire d’éthiopien et de sud-arabique de la IVe section de l’EPHE, poste qu’il occupa jusqu’à son départ en retraite, en 1983. De 1959 à 1972, il assura également une charge de conférence « d’ethnographie historique du Proche-Orient ».

Au printemps 1954, Maxime Rodinson soumit, à titre individuel, une proposition d’amendement aux thèses du XIIIe congrès du PCF (Ivry-sur-Seine, juin 1954). Il y critiquait, de manière très mesuré, la tactique consistant à attirer les non-communistes sur des mots d’ordre consensuels, notamment en faveur de la paix. Afin de lever toute confusion, il plaidait pour l’affirmation des principes marxistes. À partir de 1956, il participa à la dissidence de la cellule Sorbonne-Lettres, avec Victor Leduc et Jean-Pierre Vernant, contribuant à définir les positions sur la guerre d’Algérie, mais il semble que son rôle n’attira pas l’attention de la direction du PCF. Début 1958, il fut sollicité par La Pensée pour de nouveaux comptes rendus et articles. Tout en réaffirmant son ancrage dans le marxisme, il indiqua ne pas accepter de soumettre son travail « à la censure vigilante de camarades qui ne pensent pas comme [lui] que les événements des deux dernières années imposent la prise en considération de problèmes nouveaux et une révision (je ne crains pas le mot) des positions théoriques de la période précédente. » Le 21 février 1958, le secrétariat du PCF condamna son « attitude » et ses « positions révisionnistes ». Mais en mars, dans un nouveau courrier, il mit en cause la Nouvelle critique pour ses lacunes dans l’analyse de la société soviétique, des « problèmes cruciaux qui se posent à la pensée marxiste » et de la situation en Algérie. Son autonomie continua de se manifester par diverses publications, sur les communismes égyptien et syrien dans les Cahiers internationaux, sur la conception marxiste de la Nation dans la revue dissidente Voies nouvelles, et par son introduction à la pièce de Nazim Hikmet Yvan Yvanovitch a-t-il existé ? dans les Temps modernes. Son cas fut alors transmis à la commission centrale de contrôle politique, fin mai 1958. Reçu par la CCCP le 17 juin, il maintint ses positions, en particulier sur la politique algérienne du PCF, et réaffirma sa détermination à « traiter du marxisme en toute liberté », sans se soumettre « aux bureaucrates du parti ». Menacé d’exclusion, il rétorqua : « ce serait une bêtise de plus, mais si c’était seulement la dernière ». Son exclusion temporaire pour un an fut prononcée et il n’entreprit aucune démarche pour réintégrer le PCF.

Dès lors, Maxime Rodinson adopta un posture d’intellectuel engagé, revendiquant des interventions fondées sur son domaine d’expertise et guidées par les exigences de l’esprit scientifique, à distance des logiques partisanes. Son œuvre démontre son attachement à un marxisme critique, mais, selon son fils Michel, il évolua vers « un scepticisme de plus en plus profond à l’égard de toute possibilité de transformation de la société dans un sens socialiste. » Ses prises de position se concentrèrent donc sur le monde arabe et le Moyen-Orient. En 1960-1961, il collabora à la revue Vérité-Liberté, animée par Pierre Vidal-Naquet*, Robert Barrat, Jacques Panijel et Paul Thibaud. À cette même époque, il accéda à la reconnaissance internationale, avec sa biographie de Mahomet, rédigée sur la suggestion de Jean Chesneaux. Il fut également signataire de l’appel du Comité pour la défense des prisonniers et détenus politiques de la République arabe unie (Egypte et Syrie), lancé après l’exécution de son ami Farjallah Hélou.

À la fin des années 1960, l’attention de Maxime Rodinson se concentra sur le conflit israëlo-arabe. En 1966, il participa au premier meeting consacré en France à la question palestinienne, ainsi qu’à plusieurs réunions publiques de l’Union des étudiants juifs de France. Alors que s’exacerbaient les tensions qui menèrent à la guerre des six jours (5-10 juin 1967), il accepta de contribuer au numéro des Temps modernes consacré au Proche-Orient. Son objectif était de faire contrepoids à une opinion intellectuelle française majoritairement favorable à Israël. En février 1967, avant même la parution de la revue, son projet fut dénoncé dans la presse. Paru en mai 1967, l’article « Israël, fait colonial ? », dressait l’historique du mouvement sioniste, de l’implantation en Palestine et des conflits ayant suivi la création d’Israël. Il concluait à l’existence d’un « processus colonial qui présente des caractères particuliers » mais participait du « grand mouvement d’expansion européano-américain des XIXe-XXe siècles ». Cette position suscita de violentes réactions qui en firent le « plus grand antisémite de France » ou un « juif haineux », et, selon Michel Rodinson, il reçut même des menaces de mort. S’il ne dévia jamais de sa critique radicale du projet sioniste, ancrée dans l’héritage familial athée et internationaliste, il fut tout aussi virulent à l’égard des régimes arabes, dénonçant toutes les dérives antisémites ou les appels à la destruction d’Israël.

Dès le 2 juin 1967, Maxime Rodinson publia dans Le Monde un article dénonçant l’escalade vers le conflit (« Vivre ensemble »). Après son déclenchement, il rédigea une « déclaration des Juifs non-sionistes et non religieux ». Le 16 juin 1967, il fut l’un des créateurs du Groupement de recherche et d’action pour la Palestine (GRAPP), réunissant personnalités politiques et intellectuelles autour de l’objectif de « poursuivre la recherche sur les causes et les caractéristiques du conflit israëlo-arabe et d’en suivre l’évolution afin d’apporter des lumières sur les conditions d’un juste règlement du problème. » Entre 1967 et 1974, le GRAPP intervint au gré des événements et livra ses analyses collectives. Ces travaux furent réunis aux Éditions sociales, dans un ouvrage coordonné par Rodinson, Jacques Berque, Jacques Couland, Louis-Jean Duclos et Jacqueline Hadamard (Les Palestiniens et la crise israélo-arabe).

L’œuvre de Maxime Rodinson échappe aux cadrages disciplinaires, entre histoire, sociologie, ethnologie et linguistique. Par son érudition considérable autant que par la qualité de ses analyses, il fut l’un des plus grands spécialistes du monde arabe. Ses cours d’ethnographie du Proche-Orient furent, selon Jean-Pierre Digard, un « point de passage obligé », attirant un large public après 1967. Toutefois, sa carrière rencontra certaines limites. Il ne soutint sa thèse sur travaux qu’en 1970, et il ne put accéder au statut de directeur d’études. Après 1972, il se replia sur l’enseignement du guèze, pour mieux se consacrer à la recherche. Gilles Kepel y voit les limites de l’activité académique de Maxime Rodinson qui ne put accompagner l’émergence d’une nouvelle génération de chercheurs.

En 1991, Maxime Rodinson reçut des mains de Jean-Pierre Vernant* le prix de l’Union rationaliste pour l’ensemble de son œuvre. À cette époque, il était revenu vers son projet, déjà ancien, d’établir une théorie générale des idéologies. Avec Jean-Pierre Digard, on peut y voir l’écho de son positionnement de « militant qui se méfiait de l’activisme », des « idées générales et de ceux qui les produisent ». Mais il se contenta d’un recueil d’articles (De Pythagore à Lénine : des activismes idéologiques), tout comme ne put aboutir le Précis d’ethnologie du Proche-Orient qu’il annonçait depuis la fin des années 1960. Dans les dernières années de sa vie, il privilégia la rédaction de ses souvenirs. Son récit resta inachevé – il s’interrompt dans les années 1930 – mais fut publié à titre posthume.

Son fils aîné, Daniel Rodinson, devint ingénieur agro-économiste. Les cadets militèrent tous deux dans l’organisation Lutte ouvrière. Michel Rodinson devint l’un de ses principaux dirigeants, comme directeur du journal et responsable de la maison d’édition Les bons caractères, qui réédita l’œuvre de Moïse Twersky.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article175030, notice RODINSON Maxime par Paul Boulland, version mise en ligne le 13 août 2015, dernière modification le 17 janvier 2019.

Par Paul Boulland

ŒUVRES : La bibliographie de Maxime Rodinson comporte plus de 2200 items (ouvrages, articles, recensions). On ne reprendra ici que ses principaux ouvrages : Mahomet, Paris, Club français du livre, 1961, édition revue et augmentée, Paris, Seuil, 1968 ─ Islam et capitalisme, Paris, Seuil, 1966 ─ Israël et le refus arabe, 75 ans d’histoire, Paris, Seuil, 1968 ─ Marxisme et monde musulman, Paris, Seuil, 1972 ─ avec J. Berque, J. Couland, L.-J. Duclos et J. Hadamard (coord.), Les Palestiniens et la crise israélo-arabe. Textes et documents du Groupe de recherches et d’action pour le règlement du problème ─ palestinien (GRAPP), 1967-1973, Paris, Éditions sociales, 1974 ─ Les Arabes, Paris, PUF, 1979 ─ La Fascination de l’Islam, Paris, Maspero, 1980 ─ Peuple juif ou problème juif ?, Paris, Maspero, 1981. ─ L’Islam : politique et croyance, Paris, Fayard, 1993 ─ De Pythagore à Lénine : des activismes idéologiques, Paris, Fayard, 1993 ─ Entre Islam et Occident (entretiens avec Gérard Khoury), Paris, Les Belles Lettres, 1998 ─ Souvenirs d’un marginal, Paris, Fayard, 2006.

SOURCES : IMEC, Fonds Maxime Rodinson. ─ Arch. du comité national du PCF (questionnaire biographique et dossier CCCP). ─ Le fonds Maxime Rodinson de
la BnF (département littérature et art) contient la quasi
intégralité de sa bibliothèque de travail, vingt cartons d’archives et un fichier de dépouillement (voir sa description en ligne par Jérémy Chaponneau).─ M. Rodinson, Souvenirs d’un marginal, Paris, Fayard, 2006. ─ Sébastien Boussois, Maxime Rodinson, un intellectuel du XXe siècle, Paris, Riveneuve Editions, 2009. ─ Sébastien Boussois, « Maxime Rodinson : un engagement universaliste », Confluences Méditerranée, n°72, 2010 ─ Jean-Pierre Digard, « Maxime Rodinson (1915-2004) », L’Homme, 171-172, 2004. ─ Gérard Khoury, « Maxime Rodinson (1915-2004), un savant héritier des Lumières », Hermès, n°34, 2004. ─ Gérard Khoury, « Maxime Rodinson et la constitution du Grapp (Groupe de recherche et d’action pour la Palestine) », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°96, 2009. ─ Jérémy Chaponneau, "L’Orient sans fantasmes. Maxime Rodinson (1915-2004)", Revue de la BnF, 2019/1, n°56, p. 174-183. ─ Entretiens de Maxime Rodinson avec Christ Kutschera, disponibles sur le site internet de ce dernier.

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