Né le 22 janvier 1912 à Paris (XVIIe arr.), mort le 22 mai 2005 à La Ferté-Imbault (Loir-et-Cher) ; comptable ; secrétaire de la Chambre syndicale des employés de la région parisienne, puis de la Fédération nationale des employés et cadres CGT (1948-1955) ; secrétaire confédéral de la CGT (1955-1975) ; directeur du Peuple (1955-1973), et de la revue Le Droit ouvrier ; membre du bureau national, du conseil national, et du conseil mondial du Mouvement de la paix ; membre du comité national de l’ARAC (1979-1989) ; militant socialiste de gauche, membre du comité directeur du Parti socialiste unitaire (1950-1951), secrétaire-trésorier national de l’Union progressiste (1952-1955) ; conseiller municipal de La Ferté-Imbault (1983-1995) ; membre du Conseil économique et social (1966-1975).

Né à Paris de Frédéric Schaefer, Allemand, employé de commerce, social-démocrate et protestant, et de Jeanne Matifas, Française, institutrice libre, issue d’une famille bourgeoise et catholique, Jean Schaefer était Français selon la loi française (droit du sol), mais aussi Allemand selon la loi allemande (droit imprescriptible du sang). De 1913 à 1923, il vécut dans des conditions difficiles en Allemagne, où sa famille maternelle fut assignée à résidence durant la guerre. Puis il s’établit avec sa mère divorcée en France, dans le Loir-et-Cher, où il fit sa scolarité primaire, obtint le certificat d’études en 1925, et engagea des études secondaires, qu’il dut cependant arrêter après la classe de troisième. C’est de la triple dualité de ses origines, sociale, religieuse et de nationalité, que découlèrent les choix qui orientèrent sa vie. Il opta pour le socialisme par attachement au milieu ouvrier dont sortait sa famille paternelle. Il trouva dans un « spiritualisme chrétien » dégagé de toute influence cléricale, et réfractaire à tous les dogmes, le moyen de dépasser les différences entre les cultes catholique et protestant. Son pacifisme découla de sa double nationalité, de ses souvenirs d’enfant de 1914-1918, et de la hantise d’un nouveau conflit franco-allemand, qui l’eût exposé, quel que fût son choix, à combattre sa propre famille.
Sitôt entré dans la vie active, comme employé de bureau dans une entreprise artisanale, en 1930, puis aide-comptable à la chocolaterie Poulain de Blois, en 1931, il se lança dans l’action militante, sous le signe du socialisme, du christianisme et du pacifisme. Il adhéra en avril 1931 à la section de Blois de la SFIO et rejoignit la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP), dont il fut dès la fin de 1931 le fondateur et le secrétaire de la section de Blois. Son engagement était surtout politique. S’il se syndiqua à la CGT, en 1932, il ne participa guère à la vie syndicale à ce moment-là. Licencié fin 1933, après que la droite, selon son témoignage, l’eût placé sur une liste noire, il mena à Orléans une vie précaire, sans emploi stable ni domicile fixe, mais avec le soutien de ses amis militants, jusqu’en décembre 1936. Il rompit alors avec le pacifisme dit « intégral » de la LICP, qu’il jugea dépassé et stérile du fait de l’évolution de la situation internationale, et appartint dès sa création en 1934 au comité local du mouvement Amsterdam-Pleyel contre la guerre et le fascisme. En 1935, il sympathisa avec le Groupe bolchevik-léniniste, dont il approuvait les appels à l’unité socialo-communiste. Dans le même temps, il créa un groupe du Loiret des Socialistes chrétiens. En 1936, il milita activement au comité d’Orléans et au comité départemental du Loiret du Front populaire.
Ayant décidé en 1933, après l’accession de Hitler au pouvoir, de rejeter sa nationalité allemande, par haine du nazisme, pour ne plus reconnaître que sa qualité de Français, avec les droits et les devoirs en découlant, il accomplit son service militaire en 1937 au 4e R.I. à Auxerre. Une fois libéré, et désormais marié, il s’installa à Paris, où il trouva une place de comptable dans l’entreprise de métallurgie Kelvinator. Toujours membre de la SFIO, il rejoignit la tendance « Gauche révolutionnaire » de Marceau Pivert, dont il partageait en particulier l’opposition à la politique française de « non-intervention » en Espagne. Il la suivit quand elle fit scission en juin 1938 pour constituer le Parti socialiste ouvrier et paysan, dont il assura jusqu’à la guerre le secrétariat de la 12e section de Paris.
Il fut mobilisé en 1939 dans un bataillon stationné sur le front du Rhin en avant de Mulhouse. Lors de la reddition des troupes françaises en juin 1940, il s’échappa en Suisse pour ne pas se retrouver entre les mains des autorités militaires allemandes. D’abord interné, il fut libéré en janvier 1941, rapatrié en zone libre et démobilisé, puis retourna à Paris, où il retrouva son travail et son foyer. Sur l’insistance des dirigeants du syndicat des employés, hostiles à Vichy, il exerça des responsabilités à la direction du « syndicat unique » des employés parisiens mis en place dans le cadre de la Charte du travail. Il contribua par la falsification de documents statistiques à entraver l’envoi en Allemagne de salariés de son entreprise. Sur une dénonciation à la fin de 1943, il fut sommé par le S.D. de la Gestapo de rejoindre sous l’uniforme allemand une unité combattante sur le front de l’Est. Il refusa, invoqua sa nationalité et sa qualité de combattant français, et sollicita le soutien des autorités de Vichy. Celles-ci firent de son cas individuel un litige sur l’interprétation du droit international. La commission d’armistice de Wiesbaden, saisie en avril 1944, n’eut pas le temps de trancher avant la fin de la guerre.
Ce fut à la Libération que débuta véritablement sa carrière syndicale. À la demande de la Bourse du Travail, il constitua la section Quincaillerie de la Chambre syndicale des employés CGT de la région parisienne, fut délégué puis secrétaire, à partir de janvier 1946, de cette même Chambre syndicale, et entra à la commission exécutive de la Fédération nationale des employés et cadres CGT. Fin 1947, il s’opposa à la scission de la tendance « Force ouvrière » (FO). Il fut alors tenté de se joindre aux militants trotskistes de « Front ouvrier » qui prônaient l’unité d’action à la base, et prit part avec eux à la conférence dite « d’unité syndicale » qui lança le 1er février 1948 le mouvement « Unité syndicale », dans la commission administrative duquel il entra. Cependant, il se détacha vite de ces derniers, pour rejoindre la direction confédérale, à laquelle il apporta le soutien utile d’un syndicaliste socialiste. Ainsi signa-t-il le communiqué publié par les secrétaires non communistes de la CGT, le 19 octobre 1948, pour flétrir les accusations portées par le ministre de l’Intérieur SFIO Jules Moch contre la grève des mineurs. En raison du choix fait par la CGT de remplacer ses dirigeants passés à FO par des militants non communistes demeurés fidèles, il accéda progressivement à des responsabilités plus importantes. En février 1948, il fut élu membre de la commission exécutive de l’Union des syndicats CGT de la région parisienne. En mars 1948, il devint secrétaire de la Fédération nationale des employés. Il exerça ce mandat jusqu’en 1955, avec la charge, entre autres, des questions juridiques. À ce titre, il participa à l’élaboration des premières classifications salariales, fit reconnaître la validité des conventions collectives de 1936, que le patronat proclamait caduques, et siégea au Comité consultatif du commerce intérieur. Il fut ensuite appelé à la direction de la CGT elle-même. Il appartint à la commission administrative de la confédération, de 1953 à 1955, puis au bureau confédéral, de 1955 à juin 1975, et enfin à la commission exécutive confédérale, de 1975 à 1978. Là aussi, il reçut la responsabilité des services juridiques. En outre, il fit partie du comité de rédaction de la Revue des comités d’entreprise à partir de 1949, dirigea Le Peuple, organe officiel de la CGT, de 1955 à 1973, et la revue Le Droit ouvrier à partir de 1959, et administra la Vie ouvrière. Il représenta la CGT au sein de la Commission supérieure des conventions collectives, de la Commission supérieure de l’emploi, de la sous-commission de la main d’œuvre de la Commission de l’emploi des 5ème et 6ème plans, et du Conseil économique et social de 1966 à 1975, et, en son nom, prit pendant vingt ans une part active à de nombreuses rencontres internationales portant sur des thèmes sociaux, juridiques, économiques ou techniques. Au nom de la CGT également, il fut durant vingt ans administrateur de la Croix-Rouge française.
Toujours passionné par les questions internationales, il s’engagea très activement pour la paix et le désarmement, contre l’armement nucléaire, contre les guerres dont il fut le contemporain, en particulier celle du Vietnam, et contre le colonialisme. Il devint en cette matière l’un des principaux porte-parole de la CGT, qu’il représenta dans un nombre considérable de manifestations de tous ordres. Il fit partie du Comité syndical franco-soviétique qui se reconstitua en juin 1955 dans le but de renforcer l’amitié et de coordonner la lutte pour la paix des travailleurs de France et d’URSS. Il adhéra au Mouvement de la Paix, appartint à partir de 1955 à son Conseil national et à partir de 1962 à son bureau, ainsi qu’à partir de 1964 au Conseil mondial de la Paix, et prit part à plusieurs congrès mondiaux pour la paix, notamment ceux de Moscou en 1962 et d’Helsinki en 1965. Il milita activement à l’ARAC, comme président de sa commission de la paix et des affaires internationales, membre de son bureau, de son comité national de 1979 à 1989, de son conseil national de 1989 jusqu’au milieu des années 1990, et du conseil de rédaction de son organe Le Réveil des Combattants. Il siégea aussi à la commission internationale de l’UFAC, et fut membre fondateur du Cercle français pour la sécurité et la coopération européenne. À titre personnel, et à l’insu de la CGT, il appartint également au réseau Curiel.
S’il s’associa ainsi à de multiples organisations proches du Parti communiste, il n’en conserva pas moins son autonomie de pensée. Il ne se prêta à aucune condamnation de Tito en 1950. Lors de la crise de Budapest, en novembre 1956, il signa la déclaration par laquelle les progressistes déclarèrent qu’ils « ne sauraient pour leur part approuver les interventions de l’armée soviétique en Hongrie », et compta parmi les secrétaires confédéraux qui empêchèrent la CGT de prendre clairement parti. Il n’admit jamais l’absence de libertés dans les pays de régime communiste.
Sur le plan politique, il resta toujours un socialiste de gauche. A la Libération, il réintégra la SFIO, mais y fut marginalisé en raison de sa volonté d’unité avec les communistes et de son refus de la scission de FO. Aussi rejoignit-il la nébuleuse des militants qui cherchaient à reconstruire le socialisme sur une base révolutionnaire et unitaire. En 1948, il suivit les dirigeants de la tendance Bataille socialiste, que venait d’exclure la SFIO, au sein du Mouvement socialiste unitaire et démocratique, puis du Parti socialiste unitaire. Secrétaire dès 1948 du groupe unitaire de Nogent-sur-Marne, il siégea au comité directeur national du PSU d’août 1950 à juillet 1951. Fin 1950, sa recherche d’un autre ancrage politique le conduisit à l’Union progressiste, où il prit les fonctions de secrétaire-trésorier national. Il quitta l’organisation quelques années plus tard à la suite d’un différend avec son chef de file, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, sur des questions de gestion. Il adhéra ensuite à la Nouvelle Gauche, qu’il représenta dans le comité de patronage qui soutint la candidature de Claude Bourdet lors de l’élection partielle du 13 janvier 1957 dans le premier secteur de la Seine. Après un passage à l’Union de la gauche socialiste, il rejoignit le Parti socialiste unifié, dont il fut le secrétaire de la section de Nogent-sur-Marne. Enfin, séduit par le congrès d’Epinay, auquel il assista, il revint au Parti socialiste en 1972, pour ne plus le quitter. Sans appartenir à aucune tendance, il continua d’y soutenir les thèses de la gauche socialiste. Il fut élu conseiller municipal de La Ferté-Imbault en mars 1983, sur une candidature individuelle « de progrès social » basée sur son appartenance au Parti socialiste, et réélu en mars 1989 sur la liste du maire sortant.
Marié le 23 décembre 1936 avec Nathalie Zavadovsky, assistante sociale et directrice de dispensaire, il en avait eu quatre fils, Jean-Pierre, Eric, André et Alain. Devenu veuf en 1980, il s’était remarié en 1981 avec Emilienne Lombrage, commerçante.

SOURCES : Entretien (2002) et correspondance (2004) avec Jean Schaefer. – Jean Schaefer, « Note biographique pour l’ARAC », Archives privées J. Schaefer. – Unité syndicale, mars, juin, juillet-août 1948. - Le Peuple, 1948-1975. – Combat pour la paix, 1955-1976. – Le Réveil des combattants, 1979-1990. – Pierre Delon, Les employés, de la plume d’oie à l’ordinateur, un siècle de luttes, origine et activité de la Fédération CGT, Paris, Éd. sociales, 1969. – Who’s Who in France, 1977-1978. – Agnès Rochefort-Turquin, Socialistes parce que chrétiens, Paris, Éd. du Cerf, 1986.

Éric Nadaud

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