BOUËT Gabrielle [née DECHÉZELLES Gabrielle]

Née le 24 septembre 1885 à Assi-Bou-Nif (Oranie), morte le 15 janvier 1977, inhumée civilement le 17 à Biarritz (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques) ; institutrice ; syndicaliste CGT puis CGTU ; zimmerwaldienne pendant la Première Guerre mondiale.

Le père de Gabrielle Dechézelles originaire de Touraine, instituteur surnommé « Le Rouge » avait fondé en Algérie une institution libre laïque car, il était brimé dans l’enseignement d’État pour ses idées politiques avancées (franc-maçon). Gabrielle Dechézelles était la onzième d’une famille de douze enfants. Elle perdit son père à l’âge de six ans et sa mère dut travailler. De retour en France, à Saumur (Maine-et-Loire), celle-ci s’embaucha dans une fabrique avec ses filles et mit ses garçons en apprentissage. Faute d’argent, Gabrielle, malgré son désir de poursuivre ses études pour devenir institutrice, devint factotum dans une épicerie. Grâce à un petit héritage, aidée par une directrice compréhensive et un jeune instituteur, Louis Bouët, elle reprit ses études, passa son Brevet élémentaire en 1904 et son Brevet supérieur en 1905. La même année, elle épousa Louis Bouët dont elle eut trois enfants. Elle appartenait à une famille où la pratique syndicale était bien implantée (ses frères étaient syndiqués) et, dès son mariage, elle milita avec son mari. En 1905, ils créèrent le syndicat du Maine-et-Loire et signèrent les Manifestes de 1905 et 1912.

Dès août 1914, G. Bouët reprit le travail syndical. Elle assura avec son mari, pendant la guerre, la parution de la partie scolaire de l’École Émancipée, adhérèrent au CRRI (Comité pour la reprise des relations internationales) et s’en occupèrent activement. En 1919, elle réussit à être nommée à Saumur, afin que ses aînés puissent y poursuivre leurs études. Dès sa nomination, elle fut l’objet d’une surveillance particulière en raison de son passé syndical et politique ; inspectée à deux reprises, elle saisit le syndicat, la Ligue des Droits de l’Homme. Elle fut d’abord réprimandée puis inspectée à nouveau et l’inspecteur demanda alors son déplacement dans un petit village (Linières-Bouton). Elle fut alors contrainte de ralentir son activité, son mari ayant été révoqué pour incitation à la grève. Le maire l’ayant accusée de propagande antimilitariste, elle fut cependant révoquée le 16 juillet 1920. Elle en profita pour assurer avec son mari des tâches nationales et ils prirent en mains jusqu’à la fusion la rédaction de l’EE En janvier 1925, elle fut réintégrée avec son mari à Lézigné, poste éloigné de Saumur et ils y furent maintenus d’office jusqu’en 1933, date à laquelle ils prirent leur retraite.

Gabrielle Bouët assura moins des responsabilités locales que nationales. Elle participa à tous les congrès fédéraux, fut secrétaire fédérale à l’Internationale de l’Enseignement (ITE) de 1924 à 1926, fit partie du conseil fédéral de 1920 à 1924, puis de 1926 à 1928 ; elle prit part également aux travaux de la Commission pédagogique fédérale. Elle fut l’un des soutiens très sûr de la Majorité fédérale. Libertaire d’inclination, elle adhéra comme son mari, au Parti socialiste avant 1914 et fonda avec celui-ci une section de ce parti à Gennes (Maine-et-Loire). Pacifiste dès 1914, elle prit part aux réunions du CRRI puis adhéra au Comité de la IIIe Internationale (dirigé par Fernand Loriot). En 1920, elle choisit le Parti communiste dont elle fut exclue vers 1929. Sans militer activement aux groupes féministes, préférant l’action syndicale, elle n’était pas hostile à leurs idées et participa au nom du bureau fédéral à certains de leurs congrès.

A.-M. Sohn, qui a consacré une thèse aux problèmes du syndicalisme dans l’enseignement et qui a rencontré Gabrielle Bouët a bien voulu écrire pour le Dictionnaire, ses impressions sur cette militante :

« Notre première rencontre me permit de comprendre l’origine de sa renommée syndicale. Elle me fit asseoir dans une de ces vastes cuisines convertie en bureau que les instituteurs de province préfèrent à leur salle à manger. Puis, elle fit pour moi, seule élève studieuse, un cours sur la Fédération unitaire de l’Enseignement, la FUE. L’autorité de cette dame de quatre-vingt-sept ans me parut incontestable. Sa vitalité actuelle, étonnante, me donna une idée de sa remarquable activité de 1910 à 1935. Elle possédait la résistance physique et nerveuse, l’optimisme inaltérable pour réussir à la fois dans la vie familiale, professionnelle et militante... »

« Elle reconnaît avoir sacrifié le féminisme au syndicalisme, non qu’elle fût hostile à ses projets - elle représenta d’ailleurs le Maine-et-Loire à certains congrès des Groupes féministes - mais elle désirait aller à l’essentiel. L’action politique s’est confondue pour elle avec l’action syndicale. Minoritaire du Parti socialiste pendant la guerre, elle calqua son attitude sur les désirs de la majorité des syndiqués ; de même, elle renonça au Parti communiste quand il parut nuire à la cause syndicale. » (Pour être précis, L. et G. Bouët furent exclus mais leur attitude précédente l’expliquait).

« En Gabrielle Bouët, la Fédération possédait une militante nationale infatigable mais aussi une des rares oratrices du mouvement : ses interventions officielles étaient écoutées avec attention. Fidèle compagne de Louis Bouët, lui aussi figure marquante des syndicalistes de l’enseignement, leur union fut à ce point étroite qu’il est difficile de savoir ce qui revient à l’un ou l’autre des époux. Epouse et mère, elle ne correspondait pas non plus au schéma de la syndiquée aigrie dans le célibat. Elle ne méprisait pas les talents ménagers et elle défendit l’enseignement de la couture dans toute une série d’articles du Bulletin du Maine-et-Loire. Elle ne fut jamais rebutée par les tâches humbles et lassantes et se chargea le plus souvent de la fastidieuse correspondance qu’il fallait entretenir avec l’imprimeur, les journalistes bénévoles mais paresseux, pour assurer la parution de l’École Émancipée dont elle s’occupa quinze ans durant avec son mari. Aucune ne parvint à éroder son enthousiasme. La fraîcheur de conviction demeure aujourd’hui intacte et elle conserve l’esprit de solidarité, ciment de la Fédération unitaire. Elle me le manifesta de façon inattendue, me donnant une part du « gâteau de la Fédé », œuvre d’une ancienne militante angevine, le tout arrosé d’un verre - mais pas plus, la tradition antialcoolique demeure - d’excellent rosé d’Anjou... Marie Guillot peut faire figure de héros ascétique. Gabrielle Bouët réussit à être femme et militante dans toute sa plénitude et cet équilibre a servi de modèle. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17450, notice BOUËT Gabrielle [née DECHÉZELLES Gabrielle], version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 28 mars 2019.

SOURCES : L’École émancipée, depuis 1914 et 20 février 1977. — La Vague, 7 novembre 1918. — Le Syndicalisme dans l’Enseignement : histoire de la Fédération de l’Enseignement des origines à l’unification de 1935, op. cit. — Louis Bouët, Trente ans de combat syndicaliste et pacifiste, L’Amitié par le livre, s.d. — A.-M. Sohn, Féminisme et syndicalisme, thèse de 3e cycle, op. cit. — « Bibliographie de la correspondance du Fonds Louis et Gabrielle Bouët », Les Cahiers du CERMTRI, n° 9. — Dossier Gabrielle Bouët à la Bibliothèque Marguerite Durand. — Entrevue d’A.-M. Sohn avec Gabrielle Bouët, octobre 1971, et lettres.

Version imprimable Signaler un complément