RONIS Willy [un temps RONESS en raison d’une erreur de transcription de l’État civil]

Par Tangui Perron

Né le 14 août 1910 à Paris (XVIIIe arr.), mort le 11 septembre 2009 à Paris (XXe arr.) ; photographe, membre du PCF de 1945 à 1965.

Willy Ronis
Willy Ronis
Cliché Tangui Perron
Photo prise prise à Lomener (Morbihan), en 1993, quand il était venu à Lorient pour "Mémoire ouvrière".

Les parents de Willy Ronis ont émigré en France, à Paris, au tournant du XXe siècle. Sa mère, Tauba Gluckman, originaire de Lituanie et ayant vécu en Allemagne, s’installa à Paris en 1899 ; son père et son oncle, Emmanuel et Marcus Ronis, originaires de Russie, rejoignirent la capitale en 1904. Les campagnes et exactions antisémites dans les pays d’origine des parents de Willy Ronis expliquent largement leur émigration. À Paris, un fonctionnaire de l’immigration commit une erreur et baptisa les Ronis « Roness » - nom qu’utilisa Willy Ronis pour signer ses premiers travaux. Ce n’est qu’en 1945 que la famille Ronis récupèra son véritable patronyme.

En 1919, Emmanuel Ronis ouvrit un magasin de photographie, 15 boulevard Voltaire à Paris 11e ; alors que le magasin, touché par la crise économique, commença à péricliter, Willy Ronis y entra définitivement en 1932, à contre cœur, pour seconder son père malade. Le jeune homme sacrifia sa passion, la musique, en partie transmise par sa mère (en 1928, il était second violon dans l’orchestre d’un restaurant des Champs-Elysées). Bachelier en 1929, Willy Ronis échoua à l’oral de droit en 1930 et effectua son service militaire en 1931 (qu’il acheva à Châteauroux, au 3e RAC). La politisation du photographe ne s’est pas faite par ses parents – il garda longtemps le souvenir d’un père se tuant à la tâche et celui d’une mère désirant vivre au-dessus de leurs moyens – mais par ses relations amicales et sa socialisation professionnelle. Au début des années 1920, alors qu’il était au lycée Jacques Rollin (Paris IXe arr.), un de ses jeunes voisins et amis de la cité Condorcet, Jacques Talmann, lui parlait avec passion du communisme et de l’URSS. (Ce jeune militant communiste juif mourut à Auschwitz en 1942). Pour échapper aux travaux fastidieux et répétitifs de l’atelier paternel, Willy Ronis pratiqua la photographie de plein air à la fin des années 1920 et la photographie de rue au début des années 1930, révélant les signes de la crise économique ou captant les mobilisations sociales et politiques, en particulier à partir de 1933-1934. La fréquentation de la section photographie de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaire), influença plus encore ses choix esthétiques et politiques. En 1935, Willy Ronis participa à l’exposition collective de l’AEAR, « Documents de la vie sociale » – dans Commune Aragon remarque une de ses photographies, un photomontage sans doute inspiré par John Heartfield, « On travaille pour la guerre ».

1936 fut une année cruciale pour Willy Ronis : son père mourut des suites d’une longue maladie, il dut liquider un magasin criblé de dettes et soutenir économiquement sa famille, dont son jeune frère Georges, né en 1918. La période du Front populaire fut aussi le début d’une intense activité professionnelle : collaboration épisodique à l’Humanité et Ce soir, plus soutenue à Regards, travaux pour les grands magasins, les chemins de fer, la ville communiste de Villejuif, le magazine Excelsior, la revue Plaisirs de France, le salon du ski… Willy Ronis fréquenta alors régulièrement les photographes Capa (avec qui il se rendit dans les Balkans en 1938) et David Seymour (Chim), sans atteindre leur notoriété. Avec un Rolleiflex d’occasion acheté à un antifasciste allemand, Ronis capta les principaux moments de la vie du Front populaire. En mars 1938, pour le magazine Regards, avec un autre photographe de l’hebdomadaire communiste (Alexis Leveillé), Willy Ronis photographie de l’intérieur la grève avec occupation des usines Citroën à Javel (Paris XVe), et saisit le geste de la syndicaliste Rose Zehner s’adressant aux ouvrières en grève – à partir des années 1980, ce cliché devint un emblème du Front populaire et de la photographie sociale. En 1940, après l’édification du statut des Juifs par Vichy, Willy Ronis dut cesser la photographie et travailla un temps de nuit dans une miroiterie). Le photographe franchit la ligne de démarcation en 1941, dans des conditions périlleuses. Grâce à la complicité de « bourgeois réactionnaires mais pas antisémites », Willy Ronis obtint de nouveaux papiers d’identité et un refuge temporaire à Bergerac. Puis, jusqu’à fin 1944, Ronis vit dans le sud-est de la France, en effectuant différents petits travaux de laboratoire, de décors (aux studios de la Victorine), de mise en scène ou, avec Marie-Anne Kaldor, artiste née en 1913 et communiste depuis les années 1930, de peinture sur bijoux. Marie-Anne Kaldor, née Lansiaux, devint l’épouse du photographe en 1946. Durant cette période forcément précaire, le couple bénéficia du soutien de « la bande à Prévert » et une solide amitié naît ainsi entre le poète et le photographe.

De retour à Paris, Willy Ronis retrouva sa mère, qui avait échappé à la déportation, et il récupèra la quasi-totalité de ses négatifs. Il reprit une dense activité professionnelle, éclectique et souvent fructueuse. Le photographe réalisa, entre autres, plusieurs une de Regards (ce qui ne lui était pas arrivé avant guerre) et il collabora de manière importante à la presse communiste (l’Humanité, Les Lettres françaises, L’Écran français…), tout en honorant différentes commandes pour des entreprises, des magazines de mode, des revues ou certains ministères… Il adhèra et milita au PCF et partagea alors l’idéal politique de sa compagne, dont il réalisa un magnifique nu en 1949, dans la ruine qu’ils restaurent à Gordes (« Le nu provençal »). Willy Ronis avait adopté l’enfant de Marie-Anne, Vincent, qui décéda lors d’un accident, en 1988, trois ans avant sa mère. Durant cette période le couple d’artistes fréquenta Izis, Pierre Jamet, René Zuber, Édouard Pignon, les Fougeron, les Savitry ou Eli Lotar… Ce n’est qu’à partir de 1947 que le photographe commença à arpenter et photographier les rues populaires de Belleville et Ménilmontant (avant-guerre, le jeune homme élégant et timide fréquentait surtout le centre de Paris, ses monuments et les collections du musée du Louvre). L’écrivain et cinéaste Chris Marker (avec qui il entretint une assez longue correspondance) l’accompagna au commencement de ces « pérégrinations urbaines ». Pour Regards et Life, Willy Ronis photographie également les grands conflits sociaux de l’après-guerre (grève des métallurgistes de la Snecma en 1947, des mineurs en 1948…). Incontestablement, le couple bénéficia de la confiance et de l’estime de la direction du PCF – en particulier de son secteur artistique et culturel. Aragon, dans un article écrit pour Regards en 1948, « L’Art de prendre une photo pour les Lettres françaises », cite le travail du photographe. Ce dernier, toujours pour la presse communiste, couvrit le cinquième anniversaire des massacres d’Oradour-sur-Glane (1949), « La bataille du livre » (1950), le cinquantième anniversaire de Maurice Thorez (1950) ou les funérailles des victimes de Charonne (1962). Le photographe (qui fut par ailleurs précocement repéré aux USA par le célèbre critique et historien de la photographie Edward Steichen) effectua également un long reportage en RDA en 1967.

Durant la guerre froide, Ronis se retira temporairement de l’agence Rapho et définitivement (en 1951) du magazine américain Life, craignant que des légendes anticommunistes soient associées à ses images des conflits sociaux. Cette période assez faste s’acheva à l’orée des années 1960. Un autre choix sera sans doute dommageable professionnellement au photographe : le couple s’installa à Gordes en 1972 puis à l’Ile-sur-Sorgue en 1976, ce qui contribua à couper momentanément Willy Ronis d’un milieu professionnel largement parisien. Marie-Anne et Willy Ronis se réinstallèrent dans la capitale en 1983. A partir des années 1980, le photographe commença à bénéficier d’une reconnaissance éditoriale et populaire, reconnaissance nationale et internationale qui ne cessa de croître à partir durant années 1990 et 2000. La première étape de cette notoriété nouvelle débuta avec la publication d’une première anthologie, Sur le fil du hasard (1980, édition Contrejour). Pendant son retrait provincial Willy Ronis avait poursuivi une importante activité d’enseignement (notamment à la faculté des lettres d’Aix-en-Provence et à l’École des Beaux-Arts et d’Architecture d’Avignon).

En évoquant en 2004 son engagement passé et son militantisme au PCF (dont il fut adhérent de 1945 à 1964), Ronis déclara à Michel Guerrin, critique au Monde, qu’il « exècre le système capitaliste, la société actuelle qui génère des inégalités pire qu’avant ». Il se définit comme « juif, antisioniste, athée ». Membre de l’association des « Amis de l’Humanité », Willy Ronis fut plusieurs fois fêté durant le rassemblement annuel du journal fondé par Jean Jaurès, en particulier lors des 70 ans du Front populaire. Il milita également pour la reconnaissance des droits professionnels et moraux des photographes, tout à continuant à offrir de son temps aux organisations proches de la CGT ou du PCF. (En 1993, il se rendit par exemple à Lorient (Morbihan) à l’invitation d’une association (Mémoire ouvrière) et de l’UL CGT, tout comme il participa en 1994 à Albi à une manifestation en l’honneur de Jean Jaurès, organisée par l’IHS-CGT du Tarn). Au tournant du XXIe siècle, alors que les expositions et les livres consacrés à son œuvre étaient désormais abondants, Willy Ronis devint un parangon de la photographie humaniste française, quasiment à l’égal de Robert Doisneau, avec qui il a plusieurs points communs. Toutefois, ses liens avec le monde du travail, qu’il a largement documenté, et avec le mouvement ouvrier, qu’il a accompagné, semblent plus étroits encore. Une sourde gravité imprègne souvent ses images. La composition parfois ternaire de ses photos, autant inspirée par la musique classique (l’art du contrepoint) que par un fort héritage pictural (en particulier les maîtres et petits maîtres hollandais), ainsi que sa notoriété (tardive), en font un grand photographe « classique » qui a incarné tout un courant de la photographie nationale, désirant mettre en avant le peuple et l’univers du travail. Décédé dans sa centième année, Willy Ronis a fait don de ses archives et de ses négatifs à l’État. A la fin de sa vie, le photographe a commence à participer à l’élaboration du Siècle de Willy Ronis, vaste monographie rédigée Françoise Denoyelle et publiée après le décès du photographe.

Willy Ronis a été nommé Commandeur dans l’ordre des Arts et des lettres (1985), Chevalier de la Légion d’Honneur (1989) et Officier dans l’Ordre national du mérite (1994). Il a pour héritier son petit-fils, Stéphane Kovalsky, photographe. De 1988 jusqu’à sa mort, Willy Ronis a vécu dans le XXe arrondissement de Paris, rue de Lagny, dans un appartement mis à disposition par l’État.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article174444, notice RONIS Willy [un temps RONESS en raison d'une erreur de transcription de l'État civil] par Tangui Perron, version mise en ligne le 31 août 2015, dernière modification le 3 septembre 2015.

Par Tangui Perron

Willy Ronis
Willy Ronis
Cliché Tangui Perron
Photo prise prise à Lomener (Morbihan), en 1993, quand il était venu à Lorient pour "Mémoire ouvrière".

ŒUVRE (sélection) : Belleville-Ménilmontant (avec Pierre Mac-Orlan) première édition en 1954 chez Arthaud. —Sur le du hasard, première édition chez Contrejour, 1980. —La traversée de Belleville, Le Bar Floréal, 1990. — Willy Ronis, photo Poche n°46, Centre national de la photographie, 1991. — Toutes belles (avec Régine Deforges), Hoëbeke 1992. — Le retour des prisonniers, conseil régional Basse-Normandie, 1995. — A nous la vie  ! (avec Didier Daeninckx), Hoëbeke 1996. — Un village en France, Les cahiers de la photographie de Saint-Benoît-du-Sault, 1998. —Le Val et les bords de Marne, éditions Terre bleue, 2004. — Ce jour-là, Mercure de France, 2006.

SOURCES : Un voyage de Rose, documentaire de Patrick Barbéris,1982. — Bertrand Eveno, Willy Ronis, Belfond, 1983 — Entretiens en 1992, 1993, 1994 et 2009. — « Willy Ronis : l’homme du dehors », entretien avec Erwan et Tangui Perron, Révolution n°764, 20 octobre 1994 (entretien complet sur le site de Périphérie ). — Françoise Denoyelle, François Cuel, Jean-Louis Vibert-Guigue, Le Front populaire des photographes, éditions Terre bleue, 2006. — Françoise Denoyelle, Le siècle de Willy Ronis, éditions Terre bleue, 2012. — État civil.

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