MILLIÈRE Jean-Baptiste, Édouard

Par Jean Maitron

Né le 13 décembre 1817 à Lamarche-sur-Saône (Côte-d’Or) ; avocat ; député ; démocrate socialiste sous la Deuxième République ; directeur de La Marseillaise de Rochefort à la fin de l’Empire ; dirigeant de l’Alliance républicaine des départements et journaliste sous la Commune ; fusillé sur les marches du Panthéon, par ordre du capitaine Garcin, le 26 mai 1871.

Jean-Baptiste Millière
Jean-Baptiste Millière

Le père de Jean-Baptiste Millière était ouvrier tonnelier. Lui-même commença l’apprentissage de ce métier, puis étudia le droit à Dijon, de 1837 à 1841. Il devint avocat à Dijon, puis à Chalon-sur-Saône. Ce fut un disciple, non conformiste, de Cabet, « un communiste religiosâtre à la manière de Pierre Leroux », selon Gustave Lefrançais. En 1848, il fut secrétaire du club de la Révolution dont Barbès était le président. Il arriva à Clermont-Ferrand le 9 mars 1849, appelé sans doute par Vimal-Lajarrige, et il devint rédacteur du journal L’Éclaireur républicain. Il lui donna un ton nettement socialiste : « Le coup de balai de Février n’a fait que la moitié de la besogne ». Il ouvrit une souscription « démocratique ». Il voulait l’instruction gratuite et écrivit de nombreux articles à ce sujet. Il combattait surtout l’esprit de modération et préférait les extrémistes de droite aux républicains du centre jugés sans caractère. Le 6 avril 1849, le journal fut saisi. Le 20 juillet suivant, Millière se brouilla avec Vimal-Lajarrige.

Il fonda alors Le Prolétaire, journal du paysan et de l’ouvrier. Le premier numéro parut le 6 décembre 1849, et régulièrement tous les jeudis. Le journal fut d’abord imprimé à Clermont, puis à Riom. Il n’eut que vingt numéros. Millière semble bien avoir été à la fois le directeur et le rédacteur presque unique. Il prêchait un socialisme violent, anticlérical. Il se posait en défenseur énergique du prolétariat, attaquant vigoureusement les modérés et la société de l’époque. Il s’efforça d’organiser des associations ouvrières, et patronna celle des ouvriers tailleurs de Clermont (mars 1850). Il luttait contre l’impôt sur les boissons. Comme il était docteur en droit, il proposa d’ouvrir un cours gratuit de droit constitutionnel. La mairie de Clermont s’y opposa. Il suggéra un colloque avec les prêtres catholiques, mais n’obtint aucune réponse de l’évêché. Son journal fut saisi quatre fois durant le premier trimestre de 1850. Deux de ses collaborateurs occasionnels, Brathon et Étienne, passèrent devant les assises en 1850. Millière disparut de Clermont-Ferrand le 18 avril 1850. Il était alors poursuivi pour excitation à la haine.

Il dut s’exiler après le coup d’État de 1851, et revint en Côte-d’Or après l’amnistie de 1859. Il vécut quelque temps chez sa mère à Vouges, où il était étroitement surveillé par la police impériale. Il retourna très vite s’installer à Paris. Il devint alors chef du contentieux d’une importante compagnie d’assurances, le Soleil, où il fut très apprécié eu égard à ses connaissances juridiques et financières (en 1868, il fut toutefois congédié en raison de ses opinions socialistes). En 1860, il adressa à Cavour un plan de réorganisation de l’impôt pour le nouveau royaume d’Italie.

Jean Millière fut directeur-gérant du quotidien La Marseillaise fondé par Rochefort en décembre 1869. Il y représentait le socialisme, ce qui apparaissait sous sa plume dès le premier numéro (19 décembre) : « La liberté politique n’est qu’un instrument. Son exercice ne produirait que des agitations stériles si elle n’avait pas pour but d’améliorer profondément les conditions de la vie. Ceux-là seuls qui ne veulent pas les voir ignorent les iniquités qui président aux relations sociales et les souffrances qui en résultent pour les prolétaires. » Et sa pensée n’était pas dictée par la simple pitié ; il considérait que les institutions politiques et sociales relèvent d’une méthode scientifique, l’observation de la nature humaine. Politiquement, il faut aboutir à la République, mais elle doit se compléter par le socialisme (24 décembre 1869). « En socialisme, notre but est l’avènement du prolétariat » (30 décembre 1869). Il en vint à considérer, lui « froid, compassé, exclusif, face triste où s’allume parfois une lueur d’enthousiasme » (Lissagaray), que peut-être la Révolution était une étape nécessaire. Dès janvier 1870, il insistait sur le rôle de la Commune, chargée de prodiguer l’enseignement, de veiller à la sécurité, d’organiser les travaux publics, l’échange et le commerce ; entité nécessaire, à la condition expresse que les Communes ne reviennent pas au passé en constituant un État fédéral (La Marseillaise, article du 26 janvier 1870).

Après l’assassinat de Victor Noir, Millière fut arrêté, le 8 février 1870, dans les bureaux de La Marseillaise. Conduit à Mazas, il subit un premier interrogatoire, le 18 mars seulement, et n’en sortit que le 16 mai. Plusieurs lettres de Millière à Barberet datant de cette époque — février, mars 1870 — ont été déposées à l’Institut français d’Histoire sociale (Fonds Foulon).

Durant le Siège, il voulut d’abord le salut du pays et fit sienne la devise « Vaincre ou mourir ». Il avait accepté son élection comme chef du 208e bataillon, et ce geste, dans lequel Gustave Lefrançais voit un éparpillement des forces révolutionnaires (Souvenirs d’un Révolutionnaire, p. 409), procède d’une pensée qui ne distingue pas le salut de la patrie de la République et de la classe ouvrière. Même logique dans l’intervention de Millière, à la tête de son bataillon, le 31 octobre. Il avait cessé d’appartenir à la rédaction de La Marseillaise et envoyait des articles au Combat puis au Vengeur. Sa popularité restait intacte et le XXe arrondissement le désigna comme conseiller municipal, le 5 novembre 1870. Après l’armistice, le département l’envoya siéger à l’Assemblée nationale de Bordeaux (8 février 1871).

L’insurrection ne le surprit pas, mais il crut quelque temps à la possibilité de réconcilier Paris et la France : le 18 mars, il se rendit deux fois à la réunion des maires au ministère des Affaires étrangères ; le 20, il était à l’Assemblée et demanda que l’on prorogeât de trois mois l’échéance des effets de commerce. Il n’avait pas démissionné de l’Assemblée, pas même lorsque, le 26 mars, 2 760 voix du XIe l’élurent à la Commune. Il refusa un tel choix, et, le 4 avril seulement, après l’attaque des troupes de Versailles, il se désolidarisa de l’Assemblée (article du journal La Commune). Il était d’ailleurs conscient d’un danger réel ; pour s’imposer, la révolution doit grouper plusieurs forces : « À son tour la bourgeoisie doit fusionner avec le prolétariat pour ne constituer qu’une seule classe, le peuple » (La Commune, 3 avril). Si Paris est mûr pour la révolution, il n’en va pas de même de la province : d’où l’essai de Millière de regrouper les Parisiens, selon leur lieu d’origine, en une « Alliance républicaine des départements » dont il présida la réunion dans la cour du Louvre, le dimanche 13 avril. L’Alliance apporta son adhésion à la Commune, le 29 avril.

Jean Millière était, comme membre de la Commission exécutive, au nombre des délégués de l’Alliance républicaine des départements, qui furent reçus solennellement par la Commune de Paris, le 30 avril 1871. Il prononça un bref discours en remettant au nom des « citoyens nés en province et résidant à Paris, réunis au nombre de 100 000 dans la cour du Louvre », une résolution traduisant leur adhésion à son « œuvre patriotique » (Procès-verbaux de la Commune de 1871, op. cit., t. 1, pp. 579-583).

Millière n’avait occupé aucun poste officiel dans le gouvernement issu du 18 mars ; il n’avait pas exercé de commandement militaire à cette époque ; son activité s’était manifestée sur le plan du journalisme à travers Le Combat, Le Vengeur et surtout La Commune (20 mars-19 mai), l’un des organes de presse les plus intéressants, peut-être. On pouvait penser qu’il n’avait pas à être inquiété. Et pourtant, reconnu dans le quartier des Écoles au fort de la bataille, le 26 mai, il fut arrêté rue d’Ulm, chez son beau-père, le cordonnier Fourès, conduit aussitôt auprès du général de Cissey et du capitaine Garcin siégeant au Luxembourg, et fusillé devant le Panthéon. Un jugement du tribunal civil de la Seine, rendu le 15 novembre 1872, établit l’acte de décès de J.-B. Millière (Arch. PPo., E a/103-8).

Le général de Cissey avait dénié à Millière son titre de député et ordonné qu’on le fusillât à genoux sur les marches du Panthéon (Lissagaray, op. cit., p. 361 et document XXIII, p. 503). Millière fut-il plus ou moins confondu avec Millière Frédéric, chef de la XVIIIe légion ? Lui en voulait-on particulièrement, comme tout le monde le crut en 1871 et comme il y a encore bien des raisons de le croire, d’avoir publié dans Le Vengeur du 8 février 1871 le casier judiciaire de Jules Favre, coupable de faux dans le but de s’assurer une succession ? Fut-il simplement, tragiquement, victime d’une vengeance aveugle ? Il n’empêche que la police continuait de le redouter : « Millière est à Lausanne. Il a reçu douze balles, et non vingt. Ses deux bras sont perdus. Il ne peut quitter la chambre. Il va mourir ». Avec Varlin, Millière fut l’un des plus difficiles à exterminer !

Sa femme, arrêtée, traduite devant le 4e conseil, fut relâchée, mais condamnée aux dépens. Elle poursuivit le capitaine Garcin qui exécuta son mari, mais Garcin ne se présenta pas et le tribunal se déclara incompétent (1873). Pourtant, les rapports de police eux-mêmes reconnurent le caractère spécialement absurde et révoltant de sa mort.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article174024, notice MILLIÈRE Jean-Baptiste, Édouard par Jean Maitron, version mise en ligne le 16 juin 2015, dernière modification le 10 mars 2019.

Par Jean Maitron

Jean-Baptiste Millière
Jean-Baptiste Millière

ŒUVRES : A. Garibaldi. Hommage à la grandeur de son caractère et à la pureté de son génie, Millière, Paris, 1863. In-plano, Bibl. Nat., K 4933. — Économie sociale. Mémoire à MM. les ministres d’Italie, secrétaires d’État pour les départements de l’Intérieur, des Affaires étrangères et de la Guerre, [Millière], Abbeville, 1862, in-8°, 64 p. Bibl. Nat., R 43925. — Études révolutionnaires, Paris, 1851, In-8°, 159 p., Bibl. Nat., E 4867. — Études révolutionnaires, Paris, s. d., In-plano, Bibl. Nat., Lb 55/2916 (Affiche prospectus de l’ouvrage précédent). — Lettre à M. le ministre des Finances d’Italie, [Millière], Paris, 1861, in-8°, 27$ p., Bibl. Nat., K 15096. — Le 31 octobre. Compte rendu au 208e bataillon [de la Garde nationale] par le commandant Millière, Paris, 1870. Deux éditions : In-4°, 8 p. Bibl. Nat., Lb 57/656 et In-8°, 16 p., Bibl. Nat., Lb 57/656 A.
Signalons, outre sa collaboration aux journaux cités, que Millière envisageait, en mai 1870, la publication dans les locaux de La Marseillaise supprimée d’un quotidien qui se serait appelé l’ennemi.

SOURCES : Arch. PPo., B a/1189, E a/103-8.

ICONOGRAPHIE : Arch. PPo., E a/103-8. — J. Maitron, De la Bastille au Mont-Valérien, Éditions ouvrières, 1956, pp. 196-197. — G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, op. cit.., p. 372. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit., p. 78.

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