BOUARD (DE LAFOREST) Jean, Marie, Sébastien, Michel. Michel de Bouard

Par Bertrand Hamelin

Né le 5 août 1909 à Lourdes (Hautes-Pyrénées), mort le 28 avril 1989 à Caen (Calvados) ; professeur d’Histoire à l’Université ; membre du PCF (1942-1960) ; résistant déporté.

Michel de Boüard de Laforest était issu d’une ancienne famille noble du sud-ouest de la France. Il était le fils d’Alain de Boüard, directeur de l’École des Chartes et auteur d’un célèbre Manuel de diplomatique française et pontificale et de Marie-de-Nazareth Monteiro Gomes. Selon Pierre Vidal-Naquet, Alain de Boüard était un sympathisant de l’Action française.

Les études de Michel de Boüard furent brillantes et suivirent l’exemple paternel. Après une scolarité à l’école Massillon et au lycée Charlemagne, il intégra l’École des Chartes, dont il sortit major en 1930. La même année, il obtint une licence en lettres à la Sorbonne. Il poursuivit alors ses études et séjourna à l’étranger, à l’École française de Rome de 1930 à 1932, à l’Institut Français de Naples de 1935 à 1937 et enseigna le Moyen Age occidental à l’université Fouad Ier du Caire de 1937 à 1940. En 1934, il avait occupé brièvement la fonction de conservateur à la bibliothèque d’Orléans.

Les nombreux articles publiés par Michel de Boüard pendant les années trente furent très majoritairement dans le droit fil de sa formation d’archiviste paléographe et des recherches de son père : l’essentiel de ses préoccupations résidait dans des travaux d’histoire politique et diplomatique. Il consacra d’ailleurs sa thèse aux Origines des guerres d’Italie. La France et l’Italie au temps du grand schisme d’Occident en 1936. Mais il estima que ses séjours en Italie et en Égypte et les méthodes des archéologues de l’Antiquité avaient préparé l’évolution de ses travaux d’historien, après la Seconde Guerre mondiale.

Ayant passé la majeure partie de la décennie 1930 en dehors de France, il fut difficile de connaître un éventuel engagement politique de Michel de Boüard au cours de cette période. Seule trace d’un intérêt pour la politique, un compte rendu paru en 1934 dans la Revue des questions historiques du livre de l’écrivain russe antistalinien Nicolas Berdaiev. Le parcours de ce marxiste et chrétien mystique n’est pas sans analogie avec le propre itinéraire politique de Michel de Boüard. En outre, à sa mort, de Boüard est salué par les Italiens de Normandie comme un « antifasciste de la première heure », référence à une éventuelle activité lors de son passage en Italie.

C’est cependant la Seconde Guerre mondiale qui amena l’historien à s’engager. Michel de Boüard ne fut pas mobilisé en 1939,car, marié le 30 juin 1932 à Paris (XVIe arr.), il était père de cinq enfants (il en aura six), issus de son mariage en 1932. En décembre 1940, il fut nommé professeur à la faculté de lettres de Caen, dans la chaire d’Histoire de la Normandie. Si c’est au gré des nominations universitaires que de Boüard enseigna en Normandie, il apparut dès le début désireux de s’intéresser à la région, et s’intégra aussitôt dans le milieu universitaire et intellectuel caennais, en entrant dès janvier 1941 à la vénérable Société des Antiquaires. C’est donc à Caen, occupée par les Allemands, que le premier engagement politique de Michel de Boüard prit place. En septembre 1942, de Boüard rejoignit les rangs du Front national, et simultanément ceux du Parti communiste. Un tel engagement peut surprendre de la part d’un homme foncièrement chrétien et jusque-là apparemment peu attiré par le PCF. De Boüard lui-même expliquait ce choix par la nécessité du temps et le caractère incomparablement courageux des communistes à une époque où la hiérarchie catholique se compromettait, selon lui, dans une honteuse collaboration. La part prise par Michel de Boüard à la résistance calvadosienne fut essentiellement idéologique, puisqu’il créa un journal clandestin, Calvados libre, porteur des idéaux du Front national. De Boüard devint capitaine FFI et membre du Comité départemental de Libération, en 1943 ; comme la majorité de ce comité, il fut arrêté sur dénonciation le 10 décembre 1943, au moment où il entendait donner à Calvados libre une diffusion plus large. Emprisonné à Caen, il fut ensuite interné à Compiègne, puis au camp de Sarrebrück-Neüe Bremm, et enfin à Mauthausen, à partir du 15 avril 1944. Il témoigna de cette expérience, dans une série d’articles publiés en 1948, dans lesquels il montre le courage de ses camarades communistes du camp, puis publia un travail historique sur Mauthausen en 1954.

Revenu de déportation le 11 mai 1945, Michel de Boüard s’engagea fortement dans la vie politique et sociale locale. Le soir même de son retour, il participa à une réunion publique sur les camps nazis. Il fut candidat sur une liste d’union autour du PCF pour le deuxième tour des élections municipales à Caen (le premier tour s’étant déroulé avant son retour). Il fut le seul élu de la liste. Reprenant les rênes de Calvados libre, qui parut au grand jour jusqu’en décembre 1947, contribuant à l’hebdomadaire de la Fédération du PCF L’Aurore du Calvados, il incarna dès lors l’intellectuel résistant, représentant local des « compagnons de route » dans la nébuleuse communiste calvadosienne. De Boüard mit sa plume acérée au service de ses convictions, et ses thèmes de prédilection sont l’indispensable épuration, la défense du Parti communiste et un utopique rapprochement entre communisme et catholicisme. Sur le premier point, de Boüard fut partisan d’une épuration élargie, et s’opposa à ce qu’il jugea une clémence inappropriée de la part des tribunaux. Débusquant les collaborateurs, livrant leurs noms et leurs actes dans son journal, de Boüard s’attaqua notamment aux milieux politiques calvadosiens, faisant de Jean Boivin-Champeaux, sénateur avant la guerre, rapporteur de la loi du 10 juillet 1940 et désireux de retrouver ses mandats, une cible privilégiée. Il n’épargna pas non plus l’Église catholique, dont il vilipenda l’attitude pendant l’occupation. N’ignorant pas surprendre et déranger la paisible bourgeoisie caennaise, de Boüard ne cessa de rappeler a contrario le rôle majeur des communistes dans la Résistance et dans la Libération ; en 1946 et 1947, il essaya même de convaincre des rapprochements possibles entre le communisme et le catholicisme, soulignant « l’éternel ferment révolutionnaire de l’Évangile » dans de nombreuses conférences dans le département. De Boüard eut même l’intention fin 1946 de donner une structure à ce rapprochement, en émettant l’idée de la création d’un Parti communiste chrétien. Cette idée avorta.

S’il considérait son activité de journaliste et de théoricien comme l’essentiel de sa mission, Michel de Boüard s’impliqua également dans le jeu politique, en étant candidat à plusieurs élections de 1945 à 1947. Conseiller municipal d’opposition à Caen, de Boüard fut présenté aux électeurs par le Parti communiste aux élections à la Constituante de mai 1946 et aux élections législatives en novembre de la même année. Il fut en deuxième position derrière André Lenormand, qui fut élu lors des deux élections, preuve des progrès d’un Parti communiste groupusculaire avant-guerre et qui désormais recueillait autour de 20 % des suffrages dans le département et approchait les 4 000 adhérents. Signe de la place de Michel de Boüard dans le PCF, il fut désigné tête de liste départementale aux élections au Conseil de la République en novembre 1946, puis à nouveau tête de liste à Caen, lors des municipales du printemps 1947. Cette dernière élection renouvela le seul mandat électif qu’il ait occupé. Il donna sa démission de conseiller municipal par lettre au préfet du 6 février 1948. Il tint à démentir les bruits qui couraient sur les raisons de sa démission dans une autre lettre au maire, lue lors de la réunion du conseil municipal, indiquant qu’elle n’était « l’effet d’un conflit survenu 
au sein du conseil municipal ». En effet, dans un petit article annonçant cette démission, Liberté de Normandie, le 10 février, indiquait qu’il y aurait eu « impossibilité pour la minorité du conseil d’exercer une action efficace ».
Sans fonctions officielles au sein de la Fédération, il en fut l’officieux porte-parole, le PCF voyant en lui l’incarnation du courage des intellectuels et aussi une négation du caractère foncièrement anticommuniste et à tendance MRP de la bourgeoisie caennaise. En outre, Michel de Boüard occupa une place importante dans la nébuleuse communiste, puisqu’il fut responsable départemental de la Fédération nationale des déportés Internés résistants patriotes (FNDIRP) et du Front national, auquel il resta attaché par son caractère ouvert aux non-communistes.

La période 1945-1948 apparut comme le seul moment où Michel de Boüard mit en cohérence son engagement politique et sa carrière universitaire. Il parvint à mener de front une intense activité politique et journalistique et de nouvelles occupations professionnelles. Certaines ont un lien avec son engagement ; ainsi, prenant la direction du Musée de Normandie, créé dans l’esprit du Musée des arts et traditions populaires, il entendit révéler l’artisanat populaire ; de même, sa tentative éphémère en 1946-1947 de fonder une Université populaire à Caen, où il enseigna notamment le marxisme établit une volonté de lier savoir et action politique. L’immédiat après-guerre fut aussi le moment où Michel de Boüard commence à orienter ses recherches vers la fouille archéologique ; la destruction de Caen au moment du débarquement était paradoxalement favorable à ces travaux. La grande œuvre de Michel de Boüard fut « l’invention » du château de Caen, dont la restauration et la mise en valeur lui doivent beaucoup.

Après les années 1945-1948, on constate un étiolement progressif de l’engagement communiste de Michel de Boüard ; il n’est guère aisé de décrire les relations de Boüard avec le PCF, dans la mesure où s’il finit par en démissionner en 1960, les prises de distances furent progressives et difficilement explicables, car elles échappaient au schéma courant des départs du Parti communiste. En février 1948 (sans lien avec le « coup de Prague »), il démissionna de son mandat de conseiller municipal de Caen pour des « raisons personnelles ». L’hypothèse d’une querelle avec le Parti communiste à propos de la fidélité à l’esprit de la Résistance a été avancée. Il ne fut plus jamais candidat. Désormais sans mandat, il poursuivit cependant une activité au sein du Parti communiste, surtout jusqu’en 1950, où il cessa sa collaboration à L’Aurore et ne participa plus guère aux réunions du Parti. De Boüard s’intéressa désormais davantage aux questions internationales plutôt qu’aux faits locaux. Il fut ainsi très impliqué dans l’activité contre la guerre d’Indochine, puis contre la CED. Encore très actif au début de la guerre d’Algérie, il semble laisser d’autres, plus jeunes et non communistes, tel Pierre Vidal-Naquet, mener la campagne de protestation.

En janvier 1962, il annonçait dans une lettre à France Nouvelle, hebdomadaire du Parti communiste français, sa démission du PCF. Il écrivait notamment qu’il voulait rester "sympathisant » et "collaborer, dans certaines activités, avec les communistes". Son départ du PC fut justifié de deux manières : l’événement déclenchant ou prétexte semble avoir été un article de France nouvelle rapportant que Youri Gagarine n’avait pas rencontré Dieu lors de son séjour dans l’espace ! Cet article aurait heurté le catholique toujours pratiquant qu’était demeuré toute sa vie Michel de Boüard. Une explication plus convaincante résida sans doute dans la non-acceptation par de Boüard de la déstalinisation, lui-même s’affirmant encore en 1985 « stalinien ». On voit là la fidélité de Michel de Boüard à ses engagements : chez lui, les convictions s’additionnaient plus qu’elles ne se substituaient les unes aux autres. Chrétien et stalinien, Michel de Boüard assumait ses éventuelles contradictions et ne reniait à aucun moment ses convictions.

La rupture avec le Parti communiste marqua cependant la fin de l’engagement politique de Michel de Boüard. Il demeura néanmoins proche des communistes, restant fidèle en amitié avec l’ancien député André Lenormand ou Maurice Locret. De même, ponctuellement, il réaffirma son soutien aux communistes, signant ainsi un appel à voter pour la liste Marchais aux européennes de 1984. Confronté comme enseignant aux événements de mai 1968, pourtant si marquants dans l’histoire politique et sociale caennaise, il n’y prit guère part, tout en ne s’y opposant pas, contrairement à certains de ses collègues de la faculté de lettres.

Michel de Boüard consacra donc après 1948, et bien sûr surtout après 1960, l’essentiel de son activité à ses recherches et à son enseignement. La guerre marqua une césure dans ses travaux, de Boüard abandonnant l’histoire politique au profit de l’histoire économique et sociale de l’École des Annales. Il dirigea d’ailleurs les Annales de Normandie qu’elle créa en 1951. Fondateur du Centre de Recherches Archéologiques Médiévales en 1954, il orienta cette discipline vers des pratiques scientifiques venues des archéologues de la préhistoire. Il fut doyen de la Faculté de lettres de 1954 à 1967. Cette brillante activité lui valut de nombreux honneurs, notamment d’être élu à l’Institut en 1973. Lors de sa retraite en 1982, Michel de Boüard fut salué comme un historien majeur. En 1984, il publia une biographie de Guillaume le Conquérant qui rencontra le succès auprès du grand public.

Dans les années 1980, Michel de Bouard se rapprocha de certains milieux nationalistes de droite.

Le parcours politique et intellectuel de Michel de Boüard fut marqué à la fin de sa vie par son implication dans ce que l’on appelle communément « l’affaire Roques » ou « l’affaire de la thèse de Nantes ». Les faits furent partiellement connus. Le 15 mai 1985, dans le contexte du quarantième anniversaire de la fin de la guerre, Michel de Boüard signa dans Ouest-France une tribune libre sur les difficultés du traitement historique de la déportation et notamment sur le nombre de victimes. Remarquant que l’enquête sur le sujet du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale (à laquelle il avait lui même participé comme correspondant départemental du Comité) n’avait jamais été publiée, il lança un appel à un renouvellement des recherches historiques sur la déportation. Ce texte mesuré, et à bien des égards constructif, provoqua des dissensions avec l’Association des déportés du Calvados, dont Michel de Boüard démissionna. Cet appel ne rencontra aucun écho particulier auprès des historiens, principaux intéressés, jusqu’à ce que, lors de sa soutenance, en juin 1985, Henri Roques, ami de Robert Faurisson, s’appuya sur cette tribune pour étayer sa démarche, en établissant un lien entre son travail et les préoccupations exprimées par l’ancien déporté communiste de Boüard. Celui-ci, d’abord à son corps défendant, se retrouva donc à servir de caution à un homme dont les desseins sont négationnistes et non simplement révisionnistes au sens strict.

L’affaire rebondit quand, à l’été 1986, l’affaire Roques devint très largement médiatisée à la suite de l’annulation de la soutenance par le ministre Devaquet. Entre-temps, il apparut que Roques était entré en contact avec de Boüard et l’a convaincu de la pertinence de son travail. Michel de Boüard accorda en août 1986 un entretien à Ouest-France dans lequel il rendit public son soutien à Henri Roques. S’il ne nia à aucun moment l’existence des chambres à gaz, son propre témoignage sur Mauthausen où il n’avait pas vu de chambre à gaz (alors qu’il écrivait le contraire dans un article de la Revue d’histoire de la Seconde guerre mondiale, publié en 1954) fut évidemment exploité par Roques et l’ensemble des négationnistes.

Dans ce contexte troublé, marqué par les progrès du Front national, et le scandale du « détail », Michel de Boüard ne répliqua guère aux accusations de négationnisme dont il fut l’objet. À une seule reprise, lors d’une conférence devant l’APHG du Calvados à l’automne 1986, il tenta de réaffirmer ses idées : faire de l’histoire, et non entretenir le « mythe » autour de la déportation, mythe entretenu selon lui notamment par les associations de déportés ; saluant à ce propos les travaux de Serge Klarsfeld sur les Juifs de France, il estima que pour le moment, « de semblables prises de position ne parviennent guère à la masse du public conditionné dans un certain sens par les media et quelques lobbies, ou sollicité en sens contraire par des négations radicales ». Cette conférence, non dépourvue d’ambiguïté, montre cependant que l’explication de l’implication de Michel de Boüard dans l’affaire Roques par les effets de la vieillesse est un peu courte. En faire une sorte de Rassinier caennais est aussi abusif. Obstiné, l’universitaire n’a pour le moins pas mesuré les effets désastreux de son soutien à Roques.

Le 28 avril 1989, Michel de Boüard s’éteignit des suites d’une longue maladie. L’hommage qui lui fut rendu unanimement insistait davantage sur sa carrière d’historien, brillante et consensuelle, que sur son parcours politique, pourtant riche, à défaut d’être linéaire. Ce « grand Normand » aura cependant incarné localement la figure d’intellectuel engagé, atypique et précurseur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17368, notice BOUARD (DE LAFOREST) Jean, Marie, Sébastien, Michel. Michel de Bouard par Bertrand Hamelin, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 15 juillet 2013.

Par Bertrand Hamelin

SOURCES : Arch. mun. Caen (Bernard Maisonneuve). — Archives du comité national du PCF. — Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, tome 2, Le Seuil/La Découverte, 1998. — Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Le Seuil, 2000. — Bertrand Hamelin, Le Parti communiste dans le Calvados des origines à 1946, 1994. — Thomas Fontaine, Le Parti communiste dans le Calvados de 1944 à 1962, 1995. — Notes de Thomas Fontaine et de Jacques Girault. — Jérôme Letournel, Socialisme et socialistes dans le Calvados des origines à la fin du XXe siècle (1864-1998), thèse, Université de Caen, 2013.

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