SÉNÉCAT Pierre, Alphonse

Par Alain Dalançon

Né le 29 septembre 1912 à Magnicourt-sur-Canche (Pas-de-Calais), mort le 10 décembre 2008 à Paris (XIVe arr.) ; professeur agrégé de mathématiques ; militant syndicaliste, secrétaire général adjoint du SNES, président de la Société des agrégés ; militant socialiste.

Pierre Sénécat
Pierre Sénécat
congrès Snes 1960 (coll. IRHSES)

Pierre Sénécat ne connut jamais son père, Alphonse, Frumence, Lucien, instituteur, tué le 10 juin 1915 à 27 ans, à Hébuterne (Pas-de-Calais), alors qu’il était lieutenant au 243e Régiment d’infanterie. Fils unique, il fut élevé par sa mère seule, née Cécile Leclercq, sans profession, qui reprit le secrétariat de mairie laissé par son père dans la petite commune de Mézières-en-Santerre (Somme), à 30 km d’Amiens, où il avait été nommé en 1913.

C’est là que Pierre Sénécat alla à la communale. Pupille de la Nation, il fut excellent élève. Sa mère fit tout pour qu’il entre en sixième au lycée de garçons d’Amiens à l’âge de dix ans, après avoir réussi le concours des bourses. Il fit de brillantes études secondaires et obtint le baccalauréat mathématiques en 1929. Toute sa vie, il garda au cœur l’importance de cette formation secondaire et le rôle qu’y jouèrent le latin et la géométrie.

À 17 ans, il entra en classe de mathématiques spéciales au lycée d’Amiens, y resta deux ans, avant d’aller poursuivre des études de mathématiques à la Faculté des Sciences de Lille (Nord) où il termina sa licence en 1933, à 21 ans.

Pierre Sénécat s’engagea très tôt en politique. Militant des Jeunesses socialistes SFIO et des Étudiants socialistes, il rencontrait souvent un de ses responsables, Max Lejeune, originaire comme lui de la Somme. Dans le milieu étudiant, en occupant le poste de vice-président de l’Union des étudiants de Lille en 1933-1934, il tentait de contrebalancer l’influence très majoritaire de la droite et de l’extrême droite. Ce fut l’époque de fréquentes empoignades verbales et physiques avec les étudiants de l’Action française et des Jeunesses patriotes sur la place centrale de Lille, notamment après le 6 février 1934. Il continua à militer au parti socialiste SFIO en 1936, se reconnaissant plutôt dans la tendance de Jean Zyromski.

Après une année de service militaire en 1934-1935 à Saint-Cloud, Pierre Sénécat revint en effet à Lille préparer l’agrégation de mathématiques avec une bourse de pupille de la Nation. À la rentrée 1936, il lui fallut trouver du travail : son ancien professeur, le recteur Albert Châtelet, lui confia un remplacement de congé de maternité pour deux mois au lycée de Laon (Aisne). C’est ainsi que commença sa carrière d’enseignant. N’ayant aucune ancienneté, le recteur le nomma ensuite dans des écoles primaires supérieures, à celle d’Abbeville (Somme) en 1937, puis à celle de Dunkerque (Pas-de-Calais), annexée au collège classique Jean Bart où lui furent confiées les classes de 6e et 5e. Il fut ensuite titularisé professeur d’EPS.

Il se syndiqua tout naturellement au Syndicat national des EPS dirigé par Gustave Pacquez et Henri Maunoury, tous deux du Pas-de-Calais. Pierre Sénécat était hostile à la concurrence entre cours complémentaires et EPS et demandait la suppression des cours complémentaires dans les villes. Mais il ne militait pas activement au syndicat. Il avait épousé, le 7 mars 1937 à Lille, une institutrice, Suzanne, Marie Louchart, avec laquelle il eut une fille, devenue professeur de mathématiques. Et il essayait de préparer l’agrégation en sus de son service. Il était toujours adhérent de la SFIO mais était de plus en plus déçu par l’orientation du parti et encore plus par ses dirigeants locaux, notamment le député maire, Charles Valantin. Il était plutôt d’accord avec Marceau Pivert mais ne le suivit pas dans sa dissidence du Parti socialiste ouvrier paysan et conserva sa carte à la SFIO, qu’il détruisit quand il fut fait prisonnier.

Pierre Sénécat avait en effet été mobilisé en 1939 dans le 6e Groupe de Repérage dépendant de l’Artillerie, sur la frontière, du côté de Sierk-les-Bains, au nord de Thionville (Moselle). Fait prisonnier en juin 1940, il fut interné à Trèves (Allemagne) et profita du rapatriement d’un convoi de grands malades en février 1942 pour rentrer en France. Il fut nommé la rentrée suivante au collège moderne de Tourcoing (Nord) puis au lycée Faidherbe de Lille, toujours en tant que professeur de collège moderne.

Reçu à l’agrégation de mathématiques en 1945 (19e ex aequo sur 23, en classement spécial), il resta en poste au lycée Faidherbe. Il participa alors activement à la reconstitution syndicale dans son lycée, où le nouveau Syndicat national de l’enseignement secondaire eut tout de suite un grand nombre d’adhérents, et où la volonté de se retrouver dans un même syndicat du second degré était très forte. Il commença à militer au SNES avec Raoul Courtoux, secrétaire de la section académique (S2) et participa aux congrès nationaux de 1946 et 1947. Au moment de la scission de la CGT, il fut au premier rang de ceux qui s’opposèrent aux scissionnistes de Force ouvrière et militèrent pour conserver l’unité du syndicat sur la base de l’autonomie. La délégation du S2 de Lille au congrès de mars 1948 était mandatée pour conserver l’unité de la section académique et des sections locales, quel que soit le choix fait par le congrès national.

À la rentrée scolaire 1949, Pierre Sénécat fut nommé au lycée Henri IV, à Paris qu’il n’habita que trois ans plus tard, en raison de difficultés pour trouver un logement. Il milita alors dans la section académique (S3) de Paris, dirigée depuis peu par Paul Ruff, avec lequel il n’eut jamais de bonnes relations, au contraire de son successeur, Ghouti Benmerah. Il devint sous son mandat secrétaire pédagogique du S3.

En même temps, membre de la Société des agrégés depuis sa réussite au concours, il en devint le président national en 1954, succédant à Pierre Bennezon. Il avait la volonté de faire prendre ses distances à la Société vis-à-vis du pouvoir et de la rapprocher encore plus du SNES, à une période où se succédaient des projets de réforme du second degré qui comportaient tous, de façon plus ou moins évidente, la création d’écoles moyennes uniques avec un tronc commun. Comme la grande majorité des professeurs, il était tout à fait hostile à de telles orientations qui porteraient atteinte, selon lui, à la qualité de l’enseignement, avec toutes les incidences négatives que cela entraînerait sur les conditions des enseignants de second degré. Il était au contraire partisan de préserver la possibilité au plus grand nombre des enfants du peuple d’entreprendre et de poursuivre leurs études secondaires au plus haut niveau.

Quand, à la suite des élections législatives de janvier 1956, René Billères devint ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement de Guy Mollet, annonçant son intention de procéder rapidement à une réforme de l’ensemble du système éducatif, il laissa la présidence de la Société des agrégés à Jean Marchais, un autre militant du SNES, et décida de prendre des responsabilités importantes au syndicat.

Il figura pour la première fois sur la liste « A » (Autonomes) aux élections à la commission administrative nationale, fut élu secrétaire de la catégorie des agrégés et secrétaire de la commission pédagogique : deux postes-clé dans le bureau national, alors que Pierre Dhombres venait de succéder à Albert-Claude Bay comme secrétaire général.

Grâce aux entrées qu’il s’était ménagées par la Société des agrégés, fort de la représentativité du SNES et de sa présence comme élu du personnel au Conseil supérieur de l’Éducation nationale, Pierre Sénécat joua un rôle de tout premier plan dans la lutte que le SNES, la Société des agrégés et la Franco-Ancienne menèrent contre le projet de réforme Billères jusqu’à son avortement. Il fut en même temps un des principaux artisans de la création en 1957 des Instituts préparatoires aux enseignements de second degré, vieille revendication du SNES. Aussi fut-il amené à s’opposer durement à l’intérieur de la Fédération de l’Éducation nationale au Syndicat national des instituteurs qui soutenait la réforme ministérielle et était hostile à la création des IPES. En novembre 1957, c’est donc lui qui annonça à la tribune du congrès fédéral que le SNES portait tous ses mandats contre la motion de la majorité prenant parti pour le projet Billères, en précisant que ce vote avait le « mérite de la clarté » et qu’il laissait désormais le SNES « libre d’agir ». Il n’entra à la CA fédérale qu’en 1961 en tant que suppléant.

Ces prises de position très fermes ne le conduisirent cependant pas à rompre totalement avec la majorité. Il entretenait d’ailleurs des relations amicales avec Denis Forestier, le secrétaire général du SNI, mais ne le suivit pas dans son opération de promotion du PUMSUD (Pour un mouvement syndical uni et démocratique). Et il ne rejoignit pas la tendance « C » qui venait de se créer dans le SNES, sur la base d’une défense intransigeante du secondaire. Il était en effet soucieux de défendre le second degré dans l’unité. Aussi confia-t-il à André Drubay, un des responsables de la tendance « B » (ex-cégétites), la responsabilité de la sous-commission pédagogique chargée d’étudier l’épineux problème du tronc commun qui se cristallisait sur la question du latin en sixième. Étant devenu professeur de mathématiques dans la classe préparatoire à « l’Agro » en 1958 au lycée Saint-Louis à Paris puis, six mois plus tard, au lycée Henri IV, il ne s’estimait pas compétent pour animer cette commission ad hoc et préférait la laisser à un professeur de lettres classiques enseignant en classes de 6e et 5e. Connaissant par ailleurs les différences d’appréciations entre militants de la tendance d’opposition sur nombre de sujets, il avait aussi le secret espoir d’en détacher ainsi un des principaux, connu pour être non-communiste et chrétien.

À cette époque, après avoir adhéré au Parti socialiste autonome, il adhéra au Parti socialiste unifié comme plusieurs de ses camarades autonomes de la direction du SNES (Benmerah, Marchais, Robert Chéramy, Paul-Louis Letonturier) mais aussi de la tendance B (Jean Petite, Pierre Antonini…) ; mais il ne resta pas très longtemps au PSU, en raison des querelles de chapelles.

Durant trois ans, une fructueuse coopération fut poursuivie avec Drubay. Et au congrès de 1961, Sénécat soutint la motion que ce dernier présenta avec l’appui de Petite, visant à un assouplissement de la position syndicale (pas de corps spécial de professeurs du cycle d’observation et deux trimestres de latin en 6e constituant un « banc d’essai »), motion qui fut pourtant battue par les partisans du maintien du latin dès le premier trimestre.

Au début des années 1960, Pierre Sénécat se préoccupait aussi de renforcer l’importance de l’agrégation pour permettre aux meilleurs étudiants de faire carrière dans l’enseignement supérieur. Membre durant sept ans de la commission permanente du CSEN, il estimait avoir joué un rôle important dans la création de l’agrégation de lettres modernes. En 1962, il gravit un échelon supplémentaire dans les responsabilités à la direction nationale du SNES en devenant secrétaire général adjoint en remplacement de Benmerah, aux côtés d’Emile Hombourger et de Pierre Reichen.

En 1964, Pierre Sénécat quitta la direction nationale du SNES. Il était en désaccord avec l’orientation prise par le syndicat acceptant le tronc commun pour tenter de réduire les tensions avec le SNI dans le cadre des résolutions du Comité national d’action laïque, sous l’impulsion de Jean Marchais qui lui avait succédé à la tête de la Société des agrégés puis de la commission pédagogique du SNES. Il ne trouva surtout pas d’écho pour les idées qu’il défendait pour la catégorie des agrégés : afin d’éviter leur déqualification, il souhaitait qu’ils n’enseignent que dans les classes préparatoires et les premiers cycles universitaires avec un statut spécifique de professeurs de classes préparatoires. Sur ce sujet, un référendum organisé par la Société des agrégés, en 1959, ne lui avait pas donné raison, puisque 5,5 % des votants s’étaient prononcés pour l’hypothèse 1 (agrégés nommés seulement en propédeutique, dans les classes préparatoires, dans les facultés et la recherche), la majorité de 57,7 % préférant l’hypothèse 3 (ensemble du second degré plus hypothèse 1) et 36,8 % pour l’hypothèse 2 (second cycle du second degré plus hypothèse 1).

Pierre Sénécat créa aussi en 1964 une association, l’UPA (Union des professeurs des classes d’Agro, Agri, veto Saint-Cloud et Fontenay [option sciences naturelles]) dont il fut le premier président. Elle eut comme principal objectif de lutter contre la concentration des formations dans quelques villes et surtout d’obtenir l’unification des services de ces professeurs par rapport à ceux de leurs collègues des classes préparatoires scientifiques et littéraires, objectif qui ne fut atteint que bien après sa prise de retraite en 1973.

Il n’était alors plus syndiqué au SNES depuis 1967, sans que le changement de majorité du syndicat y soit pour quelque chose. Pierre Sénécat avait en effet toujours manifesté une grande indépendance d’esprit pour défendre avant tout l’enseignement secondaire, l’agrégation et les classes préparatoires aux grandes écoles.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article173060, notice SÉNÉCAT Pierre, Alphonse par Alain Dalançon, version mise en ligne le 21 mai 2015, dernière modification le 22 mars 2019.

Par Alain Dalançon

Pierre Sénécat
Pierre Sénécat
congrès Snes 1960 (coll. IRHSES)
congrès FEN 1960

SOURCES : Arch. IRHSES (arch du S3 de Lille, c.r des congrès du SNES, Bulletin du SNEPS, L’Université syndicaliste, L’Enseignement public). — L’Agrégation. —Fichiers PSA et PSU, Seine, arch. M. Klein. — Interview de Pierre Sénécat par l’auteur en présence d’A. Drubay, le 20 janvier 1998, au siège de l’IRHSES. — État civil de Magnicourt-sur-Canche. — Renseignements fournis par Gilles Morin et Yves Verneuil.

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