Les « années de braise » (Mouvement des scolaires 1977-1980)

Par Ophélie Rillon

1977-1980 ; mouvements sociaux dans les écoles maliennes (du Fondamental au Supérieur) ; Union Nationale des Élèves et des Étudiants du Mali (UNEEM) ; le régime militaire de Moussa Traoré est ébranlé ; la répression se solde par l’assassinat du leader étudiant Abdoul Karim Camara dit « Cabral » en 1980.

Durant trois ans, de 1977 à 1980, les élèves et les étudiants ont multiplié les grèves et les manifestations, défiant ainsi le régime militaire de Moussa Traoré. Parties de revendications catégorielles, leurs mobilisations ont plongé le Mali dans une crise politique sans précédent avant de s’estomper, à partir du printemps 1980, sous les coups d’une violente répression. Ce premier mouvement social de grande ampleur dans le Mali indépendant a fait surgir une nouvelle catégorie contestataire dans l’espace public : les jeunes scolarisés qui disposaient d’une organisation autonome vis-à-vis du pouvoir politique et des aînés, l’Union Nationale des Élèves et des Étudiants du Mali (UNEEM).

Année scolaire 1976-1977 :

Le 7 février 1977, les élèves et étudiants de Bamako déclenchent une grève pour protester contre la mise en place d’une sélection pour entrer dans l’enseignement supérieur. Alors que le gouvernement décide de fermer les établissements scolaires pour étouffer le mouvement, les jeunes investissent la rue et y organisent des défilés pour rendre visible leurs revendications. À une semaine de la visite de Valéry Giscard d’Estaing au Mali (13 février), ils comptent bien se servir de la couverture médiatique qu’augure la venue du Président français pour contourner le silence imposé par les militaires à la presse nationale. Leur calcul s’avère payant et le gouvernement ouvre des négociations, dès le 9 février, en organisant une grande réunion au Palais Omnisport avec les élèves et les étudiants. Le Lieutenant-Colonel Baba Diarra, Vice-Président du Comité Militaire de Libération Nationale (CMLN) et Ministre du Plan, promet de satisfaire leurs revendications dans les deux mois et de faire libérer immédiatement l’ensemble des élèves et des étudiants arrêtés. Cet accord passé entre le secrétaire général de l’UNEEM et le gouvernement n’est cependant pas accepté par l’ensemble des grévistes. Les lycéens, premiers touchés par la réforme, refusent de réintégrer les classes comme prévu le 10 février. Le jour même, Boniface Diarra, secrétaire du comité de l’UNEEM à l’École Nationale d’Administration (ENA), qui s’oppose aux accords et réclame la poursuite de la grève, est arrêté. Sa libération devient la revendication première d’un mouvement qui s’étend désormais aux villes régionales (Sikasso, Kayes, Kita, Ségou). Incapable de calmer la révolte, le gouvernement décide de dissoudre le bureau syndical et de fermer les établissements secondaires et supérieurs de la capitale, du 23 avril au 6 mai. Rien n’y fait et le 9 mai de violentes manifestations opposent, à Bamako, les jeunes aux forces de l’ordre. La violence de la répression et les tentatives de négociation initiées dans les jours suivants semblent présager d’un retour au calme, lorsque la révolte s’empare à nouveau des établissements avec l’annonce, le 16 mai 1977, du décès de l’ancien président Modibo Keita, alors en détention. A coups de matraque, de purges et de propagande, le régime militaire parvient néanmoins à mettre fin à la grève, à la fin du mois de mai. Les élèves réintègrent leurs classes pour préparer les examens de fin d’année sans avoir obtenu satisfaction, ni sur la question du concours d’entrée, ni sur la libération de leur camarade Boniface Diarra. Ce dernier est transféré hors de Bamako, jugé le 20 mai et condamné au maximum de la peine encourue, soit 3 mois de prison.

Année scolaire 1977-1978 :

La rentrée scolaire d’automne est marquée par une série de remises de peine, signe d’une volonté d’apaisement de la part de Moussa Traoré. Trente-trois personnes arrêtées à l’occasion de l’enterrement de l’ancien président sont graciées. Le 28 février 1978, Kissima Doukara (Ministre de la Défense), Karim Dembélé (Ministre des Travaux publics) et Tiékoro Bagayoko (Directeur général de la sûreté) sont arrêtés pour haute trahison et détournement de biens. Cette purge au sein du CMLN, qui vise à écarter l’aile dure des militaires dont les deux responsables de la répression des grèves du printemps 1977, est accueillie par de joyeuses manifestations de jeunes à Bamako et dans les villes secondaires. Moussa Traoré se fait le chantre « de la justice et de l’assainissement ». Il exhorte les jeunes à être l’avant-garde de la purge politique et économique. En échange, ces derniers organisent, d’après les archives de l’Ambassade de France, « des cortèges imposants de très jeunes gens et d’étudiants [qui] acclamaient le chef de l’État [et] lançaient des slogans favorables à l’armée ». L’ouverture du régime se caractérise aussi par un remaniement ministériel donnant naissance à un gouvernement à majorité civile auquel participe un jeune intellectuel, proche du Parti Malien du Travail (PMT) : Alpha Oumar Konaré, alors âgé de 32 ans, connu pour son opposition aux militaires. Néanmoins, cette « tentative d’ouverture démocratique » n’est que de façade. Les établissements scolaires subissent, eux aussi, une tentative de reprise en main par le pouvoir. Durant la première semaine de mai, les élèves du Lycée de Badalabougou et du Lycée Askia Mohammed se mettent en grève, pour protester contre l’exclusion de deux de leurs camarades, militants à l’UNEEM, et pour se plaindre de leur situation matérielle. En juin 1978, se tient le congrès constitutif de l’Union Nationale des Jeunes du Mali (UNJM) à laquelle l’UNEEM est rattachée en tant que section scolaire. Mettant à profit leurs années d’expérience syndicale, ses militants parviennent à noyauter l’organisation de la jeunesse unique et à se faire élire à des postes clefs.

Année scolaire 1978-1979 :

La rentrée d’octobre 1978 débute par des « grèves tournantes » d’étudiants pour dénoncer leurs conditions matérielles et l’instauration d’un concours d’entrée à la fonction publique. Quant aux enseignants, dont le mécontentement est de plus en plus visible, ils réclament ouvertement des hausses de salaires, sans pour autant se mettre en grève. Ces divers mouvements s’inscrivent dans le contexte d’ouverture d’un séminaire sur l’éducation nationale (18-24 décembre) au cours duquel le syndicat des enseignants (SNEC) et celui des étudiants (UNEEM) parviennent à contrer la nouvelle orientation malthusienne (processus d’orientation-sélection) que souhaite faire passer le gouvernement. Le maintien d’un enseignement de masse et de qualité est garanti, bien qu’il entre en contradiction avec les capacités financières du pays et les injonctions internationales. La contestation prend, d’autre part, une coloration politique, lorsque l’UNJM et l’UNEEM décident de boycotter le Congrès constitutif du parti unique l’Union démocratique du peuple malien (UDPM) en février 1979 et de déclencher une grève de 48h pour protester contre le transfert, à Tombouctou, du procès pour détournements des militaires arrêtés en 1978. La défiance politique des scolaires à l’égard du parti unique est d’autant plus forte que les revendications énoncées au séminaire sur l’Éducation de décembre 1978 ne sont toujours pas satisfaites. Profitant des vacances d’été et du retour des élèves dans leurs régions, les militants de l’UNEEM établissent une plate-forme de revendications et diffusent leurs mots d’ordre à travers tout le pays. L’objectif est de préparer un large mouvement de grève pour la rentrée scolaire.

Plate-forme des revendications de l’UNEEM :

o Suppression du tronc commun dans le secondaire

o Suppression du concours d’entrée dans les établissements supérieurs

o Suppression du concours d’entrée dans la fonction publique

o Ouvertures de cantines scolaires dans les lycées régionaux (à Dioïla et à Banamba)

o Arrêt de l’exclusion des « filles-mères » des établissements scolaires et réintégration de toutes celles qui en feront la demande

o Augmentation et paiement régulier des bourses scolaires

Année scolaire 1979-1980 :

Le 16 novembre 1979, l’UNEEM déclenche une grève qui est largement suivie sur tout le territoire. Au fil des semaines, le bras de fer engagé entre les scolaires et le gouvernement ne cesse de se durcir. Aux manifestations, émeutes et jets de pierre, le gouvernement répond par les arrestations, les tortures, l’incorporation forcée des élèves dans l’armée et la fermeture des établissements scolaires (du 5 décembre au 14 janvier 1980). La violence de la répression culmine, en mars 1980, avec l’assassinat d’Abdoul Karim Camara dit « Cabral », secrétaire général de l’UNEEM, torturé à mort le 17 mars. Progressivement le mouvement s’essouffle. La grève des examens déclenchée par les enseignants en juin puis en octobre 1980, pour réclamer le paiement de leurs indemnités de surveillance des examens, sonne le dernier acte du mouvement social des scolaires. Bien que la contestation ait pris une ampleur totalement inédite depuis l’indépendance du pays, elle ne parvint pas à fédérer au delà de quelques militants politiques et syndicaux hostiles au régime de Moussa Traoré. Pour s’assurer que la gronde ne reprenne pas lors de la rentrée scolaire de 1980-1981, seuls les établissements du fondamental (jusqu’à la troisième) ouvrent normalement leurs portes en octobre, suivis le 15 novembre 1980 des établissements du secondaire et du supérieur, exception faite de l’École Nationale de l’Administration (ENA) et de l’École Normale Supérieure (ENSup) pour lesquelles une « année blanche » est décrétée. Cette mesure qui sacrifie une promotion d’étudiants permet au gouvernement de liquider le mouvement et de réduire de manière drastique, mais temporaire, le nombre de diplômés à intégrer dans la fonction publique. Les étudiants du supérieur sont les grands perdants de ce mouvement : outre la fermeture de leurs établissements, le concours d’entrée dans la fonction publique est maintenu. A l’inverse, le pouvoir montre de nombreux signes de conciliation à l’égard des lycéens qui forment la plus grosse cohorte. Le 11 novembre 1980, le nouveau Ministre de l’Éducation Nationale, Sékou Ly, annonce la suppression du tronc commun et du concours d’entrée dans les établissements supérieurs ainsi que l’augmentation des bourses pour les élèves du secondaire.

Si le bilan des luttes menées par les scolaires pendant ces « années de braise » est mitigé, ce mouvement social a durablement marqué les mémoires collectives. Aujourd’hui encore, un hommage est annuellement rendu au leader étudiant assassiné « Cabral », en l’honneur duquel un monument a été érigé à Bamako.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172999, notice Les « années de braise » (Mouvement des scolaires 1977-1980) par Ophélie Rillon, version mise en ligne le 18 mai 2015, dernière modification le 19 juin 2015.

Par Ophélie Rillon

Centre des Archives Diplomatiques de Nantes, Carton 62, Ambassade de France au Mali, Dossier « grèves étudiantes » 1977-1980 ; L’Essor (journal gouvernemental malien) ; Ministère de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales (Bamako), Section Ministère Intérieur PV, Carton N2/1-2 : Bulletins de Renseignement de la Gendarmerie 1970-1972 / 1976-1977.
NEDELEC Serge, Jeunesses, Sociétés et État au Mali au XXe siècle, thèse de doctorat connaissance des Tiers-Mondes, Université Paris 7, 1994.
NEDELEC Serge, « La révolte scolaire malienne de 1979-1980. Essai d’histoire immédiate », Histoire africaine du XXème siècle. Sociétés, villes, cultures, SEDET, cahiers n°14-15, 1993, pp. 19-44.
RILLON Ophélie, Féminités et masculinités à l’épreuve de la contestation. Le genre des luttes sociales et politiques au Mali (1954-1993), thèse d’histoire, Université Paris 1, 2013.
VEDRINES Ambroise, L’Union Nationale des Élèves et Étudiants du Mali. Origines, vie et mémoire d’une organisation de jeunesse (1960-2012), Master 2 d’histoire, Université Paris 1, 2012.

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