SEGHERS Pierre

Par François Vignale

Né le 5 janvier 1906 à Paris, mort le 4 novembre 1987 à Créteil (Val-de-Marne) ; poète ; écrivain ; éditeur ; résistant ; membre du PCF (1944-1946).

Fils unique de Charles Seghers (1866-1932) et de Marthe Labbé (1886-1977). Son père mit au point un certain nombre de procédés photographiques. Une protection insuffisante de ses inventions le conduisit à la faillite. La famille quitta Paris et s’installa à Carpentras (Vaucluse) en 1912. Bachelier en 1922, Pierre Seghers fut contraint de travailler d’abord chez un notaire puis dans l’administration du cadastre pendant deux ans. Il fut muté en 1925 à Paris avant de revenir à Carpentras en 1928 et de se mettre à son compte en tant que commerçant spécialisé dans la vente de matériel pour cafés, hôtels et restaurants. Il a poursuivi cette activité jusqu’à l’Occupation. Ces activités professionnelles ne l’empêchèrent pas de commencer à écrire de la poésie. 1934 marqua son installation à Villeneuve-lès-Avignon. Il rassembla ses premiers poèmes dans un recueil intitulé Bonne Espérance qu’il publia, faute d’avoir trouvé un éditeur, dans une maison qu’il a fondée lui-même, les Éditions de la Tour, en 1938.

Pierre Seghers fut mobilisé à Nîmes en septembre 1939, puis stationné à Forcalquier où il publia le premier numéro de la revue Poètes Casqués ou P.C.39 dont le projet visait à recueillir la parole des poètes-soldats. La revue était alors tirée à 300 exemplaires environ. Elle rencontra un succès immédiat et des propositions de collaborations prestigieuses affluèrent comme celle de Louis Aragon qui lui envoya son manuscrit des Amants séparés en décembre 1939 (publié dans le n°2 en février 1940). Après la défaite de juin 1940, P.C.40 se transforma en Poésie 40 et le projet éditorial se modifia. La revue – légale – devint progressivement l’un des lieux où s’exprimait l’esprit de résistance des poètes et des intellectuels au point de devenir l’un des lieux de centralité littéraire pendant l’Occupation. Les sommaires s’étoffèrent considérablement avec les arrivées dans le groupe rédactionnel notamment de Claude Roy, Luc Decaunes, André Gide, Loÿs Masson, Pierre Emmanuel, Léon Moussinac ou Georges Sadoul ... Le projet poétique et littéraire de la revue s’affirma de plus en plus autour de la notion de « poésie à hauteur d’homme » ou de « poésie sociale » en opposition avec celui de Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet à Alger - l’autre revue légale majeure de la résistance intellectuelle, qui défendait quant à elle la notion de « poésie comme expérience spirituelle », ce qui revenait à poser la question de l’autonomie de l’art et de la littérature, fondamentale et non-négociable pour Fouchet, aménageable en fonction des circonstances pour Seghers. Cette dernière position, fortement influencée par Louis Aragon et Elsa Triolet qui séjournaient fréquemment chez Seghers à l’époque, portait en elle également d’une certaine manière, les germes d’une certaine forme de réalisme socialiste. Ce qui est resté paradoxal, c’est qu’au paroxysme de la querelle qui s’est étalée publiquement dans les colonnes du Figaro Littéraire au printemps 1942, les groupes rédactionnels des deux revues étaient parfaitement fongibles d’une revue à l’autre. En 1942, Poésie 42 fut également couronnée par le Grand Prix de poésie de l’Académie française. Au-delà du débat de fond, cet affrontement fut aussi l’expression d’une rivalité pour l’acquisition d’une position dominante au sein du champ littéraire hostile à Vichy. À partir de 1943, Poésie 43 acquit cette position en raison de la coupure des liens avec l’Afrique du Nord. Dans le même temps, Pierre Seghers fit paraître sous les pseudonymes de Louis Maste et de Paul Ruttgers deux poèmes dans les recueils L’Honneur des poètes et Europe publiés par les Éditions de Minuit clandestines. La revue se doubla d’une maison d’édition dont Pierre Seghers fut le directeur et qui publia en juin 1944, le premier numéro de la collection « Poètes d’aujourd’hui » consacré à Paul Éluard et rédigé par Louis Parrot.

À la Libération, Pierre Seghers et sa maison d’édition s’installèrent à Paris. En même temps qu’il adhéra au PCF à l’automne 1944, il devient membre du Comité d’épuration de l’édition, structure dépendant du Comité National des Écrivains. Son engagement au PCF cessa à la fin 1946, au retour d’un voyage en Tchécoslovaquie. En raison de difficultés économiques et d’un phénomène qui toucha toutes les revues littéraires issues de la Résistance, Pierre Seghers mit fin à la publication de Poésie en 1947, tout en continuant son travail d’éditeur. La collection « Poètes d’aujourd’hui » était alors en plein essor. Cette collection rompait avec une certaine tradition des anthologies poétiques d’avant-guerre. Son projet reposait sur la volonté de mettre la poésie à portée du plus grand nombre. Chaque monographie comportait deux parties : une étude accessible consacrée au poète puis un choix de texte. Le format était inhabituel pour l’époque, carré et de dimensions modestes (15,5 cm x 13,5 cm) avec un cahier d’illustrations. Le prix de vente était accessible. Le succès fut immédiat (le volume consacré à Paul Éluard fut tiré à plus de 300 000 exemplaires). En cela, Pierre Seghers continuait son combat commencé sous l’Occupation. Compagnon de route, son travail éditorial s’articulait pleinement avec les actions lancées par le PCF dans le domaine de la culture comme le Comité du Livre français auquel il participa en 1948 et dont la vocation était d’examiner la situation du secteur de l’édition à un moment où les tensions étaient de plus en plus fortes entre le retour de la droite littéraire et l’émergence de l’existentialisme par exemple. Il participa également aux « Batailles du livres » entre 1950 et 1952.

Pierre Seghers s’éloigna progressivement des positions du PCF pour se concentrer sur son métier d’éditeur avec la volonté intacte de continuer à participer à une certaine utopie de la démocratisation culturelle, en faisant notamment entrer la chanson dans sa collection-phare avec des volumes consacrés à Léo Ferré (1962), Georges Brassens (1963) ou Jacques Brel (1964). En 1968, il fut contraint de vendre sa maison d’édition à Robert Laffont. La collection « Poètes d’aujourd’hui » comptait alors près de 200 numéros. En 1974, Pierre Seghers publia La Résistance et ses poètes. En 1975, il soutint une thèse de doctorat sur « La Poésie en France et la culture populaire ». En 1983, il créa la Maison de la Poésie à Paris. L’année suivante, il a recréé sa revue Poésie 84, Poésie 85, … qu’il dirigea jusqu’à sa mort.

Il était Commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur et dans l’ordre des Arts et Lettres.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172984, notice SEGHERS Pierre par François Vignale, version mise en ligne le 16 mai 2015, dernière modification le 21 décembre 2015.

Par François Vignale

ŒUVRE : Bonne Espérance, Éditions de la Tour, 1938, 65 p. ; – Le Chien de pique, Ides et Calendes, 1943, 68 p. ; - Le Domaine public, Seghers, 1945, 94 p. ; - Le Futur antérieur, Minuit, 1947, 77 p. ; - Pierre Seghers, Seghers, 1967, 191 p. (coll. Poètes d’aujourd’hui ; 164) ; - La Résistance et ses poètes : France 1940-1945, Seghers, 1974, 661 p. ; - Comme une main qui se referme : poèmes de la Résistance, Doucey, 2010, 193 p.

SOURCES : Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste : les maisons d’éditions du Parti communiste français 1920-1968. Presses Universitaires de Rennes, 2010. — Odette Seghers. Pierre Seghers, un homme couvert de noms. Seghers, 2006.
Fonds Pierre Seghers. IMEC.

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