Né le 20 janvier 1913 à Percey-le-Grand (Haute-Saône), mort le 13 mai 2010 à Saint-Broingt-le-Bois (Haute-Marne). ; agriculteur ; écrivain, président de l’Association des écrivains paysans.

Aîné de cinq enfants d’une famille de petits cultivateurs, Jean Robinet, fils de Paul et d’Alice, née Rougeot, quitta l’école à douze ans après avoir obtenu son CEP, renonçant à poursuivre des études afin de pouvoir aider son père. Il suivit à dix-huit ans des cours agricoles par correspondance que les tâches de la ferme et la fatigue ne lui permirent pas de poursuivre, et effectua son service militaire au 4e RDA de Mulhouse en 1934-1935. Marié le 14 novembre 1938 avec Gabrielle Jeanne Collinot, il partit en Côte-d’Or exploiter la petite ferme de ses beaux-parents. La véritable activité à la fois sur le plan professionnel et sur le plan littéraire de Jean Robinet ne devait se faire jour qu’après la guerre, mais ses prémices étaient en puissance chez l’adolescent, comme il l’a décrit dans son roman autobiographique L’Autodidacte, paru en 1955.
Dans ce livre émouvant, Jean Robinet raconte, d’une manière transposée, les luttes qu’il dut mener pour s’instruire, pour parvenir peu à peu, par des chemins difficiles, arides, à la connaissance intellectuelle habituellement interdite aux enfants du peuple astreints dès le plus jeune âge aux travaux manuels. Cette confession de Robinet est sans doute à placer à côté de celle de Lucien Bourgeois dans L’Ascension. Comme Lucien Bourgeois, manœuvre d’usine misérable, comme Henry Poulaille aussi, orphelin resté seul à treize ans pour gagner sa vie, et comme tant d’autres écrivains ouvriers ou paysans mal connus, Jean Robinet, jeune paysan pauvre réussit, à force de volonté, d’efforts quotidiens semés de sombres découragements, à vaincre les obstacles matériels qui s’opposent si souvent à cette prise de conscience du monde qu’est la véritable culture.
Isolé dans sa campagne, Robinet ne trouvait que de dérisoires ressources à son violent besoin de lectures, ouvrages édifiants fournis par le curé du village, livres de classe de l’instituteur. "Je suivais le roman du journal quotidien. D’un style acceptable, cette littérature était néanmoins choisie par une clientèle au goût naïf et qui raffole de belles histoires se déroulant dans les châteaux des riches. Je dévorais tout cela , poussé par mon ardeur de lire. Je ne me rendais même pas compte que cette lecture m’était inutile. Encore eût-il fallu pour que j’en cherchasse d’autres, que j’en connusse l’existence. Voilà la misère dans laquelle je me débattais à quinze ans, voilà la tragédie de toute ma jeunesse : j’étais avide, je voulais connaître, mon intelligence réclamait, j’avais faim, et pour toute pâture je n’avais que cette triste cuisine." Le premier livre pour lequel il se passionna fut Le Petit Larousse illustré : "J’avais chaque jour sous la main le meilleur et le plus savant des livres. Plongé dans ses pages écornées et salies, j’y passais la plupart de mes veillées. Il fut à l’origine de cette soif qui, depuis, ne m’a jamais quitté. Ou du moins se trouva-t-il pour l’exacerber. Avec lui commencèrent mes joies et sans que je le susse encore, mes tourments. "
Mais, mobilisé en 1939, Jean Robinet est fait prisonnier le 17 juin 1940 et envoyé au Stalag VIII C en Silésie. Sous-officier, il refusa de travailler pour les Allemands. Il fréquenta peu à peu des camarades plus cultivés que lui qui lui donnèrent des conseils, commença à écrire des poèmes et fit partie d’un cercle littéraire clandestin, "L’Autre silence". En 1943, il écrivit Compagnons de labour, roman d’un paysan et de ses chevaux (publié en 1946). En avril 1945, ce fut le retour au pays, "santé délabrée et sans un sou". En 1949, Jean Robinet parvint à louer une petite ferme de dix-huit hectares à Saint-Broingt-le-Bois (Haute-Marne), village où il se fixa définitivement."Mes moyens de travail sont alors dérisoires, dit-il : deux vaches, un veau, deux juments boiteuses et quelques nantis me raillent, m’appellent "le camp-volant"..." Il travailla avec acharnement secondé de sa femme. À partir de 1950, il donna des chroniques à La Haute-Marne libérée et à partir de 1957 au Bien Public.
Ces chroniques sont souvent engagées dans le sens d’un service à la petite et moyenne paysannerie ou de sa défense. Elles sont opposées au rapport Vedel (1969), au plan Mansholt (1972) dirigés contre l’exploitation familiale, fustigent les accapareurs de tout poil. Robinet collabora un peu plus tard au Républicain lorrain et à Bourgogne-Dimanche.
En 1964, il publia Les Grains dans la meule. Ce roman de la condition paysanne est, comme il le dit lui-même une "œuvre engagée socialement". "C’est une œuvre réaliste qui montre la peine des hommes de la terre, leurs défauts aussi, mais qui met en évidence la situation souvent inhumaine de ceux qu’un certain progrès, une politique agricole aberrante, le mercantilisme des agents immobiliers, une propagande éhontée, jettent dans les ateliers décentralisés, exploiteurs de toute une jeunesse saine et remplie d’idéal, mais sans spécialisation ni moyen de défense." L’engagement social de Robinet, d’inspiration chrétienne, ne se limitait pas à ses œuvres de plume.
Membre de la FDSEA, conseiller municipal, président d’une coopérative laitière qu’il contribua à moderniser, Jean Robinet devint également cofondateur d’une Maison familiale rurale d’éducation et d’orientation (école d’agriculture) pour les fils d’exploitants de condition modeste. En effet, le système éducatif de l’époque n’avait rien prévu pour eux, et Robinet s’impliqua beaucoup pour convaincre les petits agriculteurs de sa région de former leurs fils appelés à leur succéder à la ferme.
La plupart de ses romans (A chacun son aurore [1979], Le maïs des sables [1982], La Terre au coeur [2002]) montrent un fort attachement à la terre et une revendication du droit de vivre des petits paysans menacés de disparition soit par les appétits insatiables des gros agriculteurs, soit par les acquisitions foncières d’industriels et de financiers qui détruisent l’exploitation familiale.
Publié en 2000, La grange de Jean-Mathieu, livre son journal quotidien tenu en 1957-1958, qui constitue un témoignage direct, imagé et souvent émouvant, de la vie d’un paysan qui s’accroche à sa terre pour faire vivre sa famille.
En 1970, il publia Les Paysans parlent, résultat d’une enquête effectuée auprès de petits et moyens exploitants à travers toute le France et "motivée par les abus de la technocratie et les mensonges du pouvoir qui, par tous les moyens d’information, fait alors passer les paysans pour des assistés, des gens qui coûtent trop cher à la Nation. Une autre enquête Paysans d’Europe, effectuée dans les pays de l’Europe dite verte et en Norvège, version européenne de l’ouvrage précédent, paraît en 1973. Ces deux livres sont aussi des réactions au rapport Vedel et au plan Mansholt.
Président du "Pain au lièvre", société littéraire de Langres, Jean Robinet fut élu président de l’Association des écrivains paysans à la fondation de celle-ci en 1972.
Il publia plusieurs ouvrages à connotation poétique (Les marques profondes), régionalistes (La Vingeanne pas à pas, Mes chemins de cœur, Voyage à travers la Haute-Marne pas à pas), historique (La Maldonne, Mont-Cierge, Le vin du tsar) ou sociétale (D’une autre semence, Le sang dépassé). Plusieurs recueils rassemblent ses chroniques hebdomadaires publiées par les quotidiens de la région.

OEUVRE : Compagnons de labour, roman d’un paysan et de ses chevaux, Ed. Flammarion, Paris, 1946 (prix Olivier de Serres, 1945). — L’Autodidacte, roman, Flammarion, Paris, 1955 [Slatkinn, 19981 ; Le Pythagore, 1998]. — Les grains sous la meule, roman, Flammarion, Paris, 1964. — La Vingeanne pas à pas, régionalisme, Ed. du Petit Cloître, Langres, 1968[D. Guéniot, 1983]. — La rente Gabrielle, recueil de chroniques, Ed. du Réublicain Lorrain, Metz, 1968 [Le Pythagore, 1994]. — La dernière étape, Ed. Alsatia, Paris, 1970. — Les paysans parlent, enquête, Ed. Flammarion, 1970. — Voyage à travers la Haute-Marne, SAEP, Colmar Ingersheim. — Paysans d’Europe, enquête, Ed. Fayard, Paris, 1973. — Poils et panaches, Serpenoise, Metz. — Légendes outrancières de Champlitte, REPP, Lure, 1976 [Slatkine, 1984]. — À chacun son aurore, Mon village, Vulliens (Suisse), 1979. — Les marques profondes, D. Guéniot, Langres, 1983 [Le Pythagore, 1998, avec L’Autodidacte]. — Monsieur la Cochon, G. Klopp, Longwy, 1984. — Quand Jean Robinet nous conte, D. Guéniot, Langres, 1985. — Mont-Cierge, Flammarion, Paris, 1985 [Le Pythagore, 1996].

SOURCES : L’Autodidacte. — Correspondance de Jean Robinet avec Jean Prugnot. — Renseignements communiqués par la famille de Jean Robinet. — État civil.

Jean Prugnot

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