TABOURET René, Jules, Robert, Amand

Par Françoise Olivier-Utard

Né le 20 novembre 1925 à Fécamp (Seine inférieure) ; ingénieur, membre du Parti communiste, membre du comité fédéral du Bas-Rhin de 1953 à 1978, conseiller municipal de Strasbourg de 1959 à 1965.

Le père de René Tabouret, Jules Tabouret, et sa mère, Marguerite Lepage, étaient instituteurs, laïques, marqués par les 4 ans de tranchées et les deuils familiaux de la Grande Guerre, sympathisants du Front populaire, gardant un lien fort avec leur famille de paysans du bocage normand (région de Sourdeval, dans la Manche). Ils lisaient L’Œuvre et La Lumière. En 1942, période de famine en ville, Marguerite Tabouret fut déléguée à la création et à la direction de la cantine scolaire qui servait jusqu’à 1400 repas chaque midi.

René Tabouret fit ses études primaires à l’école communale Paul Bert de Fécamp, puis au Collège de Fécamp. Après le baccalauréat, en 1942, il fut admis en classe préparatoire aux grandes écoles, lycée Saint-Louis à Paris, en interne. En novembre 1943, contacté par deux étudiants, il adhéra aux Étudiants communistes. Le trio clandestin se vit intégré dans le mouvement de résistance groupant les élèves des prépas parisiennes ; ses membres devaient rejoindre un point de ralliement dès le débarquement ; sur trahison le rassemblement fut cerné et les 42 présents fusillés (voir le mémorial de La ferté St Aubin). Les cours et les concours ayant été suspendus fin mai, R.T. se trouvait depuis le 5 juin à Sourdeval, proche de la zone du débarquement. Décidé quand même à rejoindre La Ferté deux semaines plus tard, il y arriva pour apprendre le massacre. Il rejoignit alors le maquis FTP de Chambord.

René Tabouret entra à l’École centrale en 1945. Avec trois étudiants et autant d’agents techniques, une cellule du PCF fut créée, rattachée à la Section du IIIe arrondissement de Paris. En 1947, elle intervint contre la demande faite aux centraliens de faire tourner les centrales électriques en grève. Dans la nuit du 1er décembre, la section du IIIe fut mobilisée dans une perspective insurrectionnelle qui fut rapidement ramenée à la raison.

A la sortie de l’École Centrale, été 1948 René Tabouret participa à un chantier d’été en Tchécoslovaquie où il rencontra sa future épouse, Andrée Keller*.

A l’été 1948, René Tabouret fut embauché comme conducteur de travaux au barrage de Tignes ; en mai 1949 une grève nationale s’y prolongea durant trois semaines. René Tabouret ayant été membre du Comité de Grève fut licencié en février 50. Embauché en mars 1950 au barrage d’Ottmarsheim (Haut-Rhin), il se maria le 19 octobre à Mulhouse (Haut-Rhin) avec Andrée Keller*, étudiante, et démissionna pour s’installer à Strasbourg. Le couple aura 2 enfants. A Strasbourg, René Tabouret, porté sur liste noire, vit les portes des entreprises de BTP se fermer devant sa candidature ; il trouva un poste d’ingénieur dans une entreprise dirigée par un Suisse ; de 1951 à 1965, il en développera le bureau d’études. En 1965 il créa son bureau d’études qu’il dirigea jusqu’en 1973. De 1967 à 1991, il fut professeur à l’École d’architecture de Strasbourg, où il impulsa un nouveau domaine consacré au Projet Urbain. A sa retraite, en 1991, il devient consultant en urbanisme (missions au Mexique, à Sarajevo, organisation de colloques scientifiques internationaux).

Dès son arrivée dans le Haut-Rhin, René Tabouret avait été élu au comité fédéral. Il entra au comité fédéral du Bas-Rhin à Strasbourg en 1953. Suite à son implication dans la campagne de l’Appel de Stockholm sur les chantiers d’Ottmarsheim René Tabouret fut délégué à la Conférence d’Helsinki, mais ne put s’y rendre car le visa pour traverser l’Allemagne lui fut refusé. Le 15 juillet 1951 furent préparées à Strasbourg les assises nationales du Mouvement de la Paix : René traduisit le discours de Jean Mohn*, donné en alsacien.

Le rapport Khrouchtchev de 1956 fut vivement discuté et provoqua quelques démissions, de même que l’affaire des "blouses blanches" avait troublé les camarades juifs de Strasbourg. René Tabouret estimait alors que c’étaient là des questions résultant de l’histoire de l’empire russe et de l’URSS. En octobre 1956, René Tabouret participa à la défense de la librairie et de l’imprimerie communistes attaquées par les étudiants de droite en soutien au soulèvement hongrois.

A partir de 1958 la guerre d’Algérie exigea un grand travail de distribution de tracts dans les casernes, à Strasbourg comme en Allemagne occupée. La situation alsacienne était compliquée par le souvenir des incorporations de force dans l’armée allemande et par une présence importante de colons alsaciens en Algérie, descendants d’émigrés ayant fui l’annexion allemande après la guerre de 1870. L’été 58, Andrée et René ne partirent pas en vacances, campant près de Saverne pour être à pied d’œuvre le matin et distribuer devant les usines des tracts appelant à voter Non au référendum. En septembre, l’Alsace vota Oui à 94 % ! Aux législatives suivantes, René Tabouret fut candidat suppléant d’Alphonse Boosz*. Quelques mois plus tard, en 1959, il fut élu, contre toute attente, au conseil municipal de Strasbourg, le parti ayant gagné un sixième siège dans la foulée de sa résistance à la vague gaulliste et d’une campagne contre le logement insalubre. Face au maire Pierre Pfimlin qui intégra les élus socialiste dans sa majorité, la fraction communiste dirigée par A. Boosz* intervint sur des dossiers concrets : le budget, les dépenses de prestige, l’urbanisation de l’Esplanade et le Plan d’urbanisme, les cantines scolaires, alors inexistantes à Strasbourg ("Je ne vous laisserai pas bolcheviser les enfants d’Alsace" s’écria P. Pflimlin en dépit d’un rapport alarmant du médecin scolaire sur la malnutrition des enfants du quartier de la Robertsau). La presse locale taisait systématiquement tout ce qui était dit ou fait par les communistes, mais les idées avançaient. Ainsi par exemple le grand complexe nautique olympique projeté par Pflimlin fut annulé après un vote de 18 voix contre 18 : on finit par lui préférer une grande piscine et 4 piscines de quartiers, proposées par les communistes. Le centralisme du pouvoir bourgeois avait été battu en brèche.

Le parti, avec les universitaires, prit ouvertement position contre l’OAS active à Strasbourg ; au conseil municipal, P. Pflimlin bloqua toute condamnation de ce mouvement, sous prétexte de ne pas ‘diviser les Français’. La préfecture fit toutefois surveiller par la police l’appartement des Tabouret, menacé de plasticage.

Andrée Tabouret fut déléguée au XIV° congrés du PCF en 1962, René Tabouret fut délégué au XV° congrès en 1963. Il montra dans son intervention comment Pflimlin mettait en place à Strasbourg des structures annonçant le capitalisme monopoliste d’État. Il fit remarquer aussi que le parti ne se servait pas suffisamment des compétences des intellectuels et que lui-même souhaitait une réflexion sur les ingénieurs comme alliés et non adversaires de la classe ouvrière. Seule la première partie de son intervention fut reproduite dans le compte rendu du congrès. Cette position, d’abord reprise dans un article de la Nouvelle Critique, fit l’objet d’une conférence sous la présidence de Waldeck Rochet en 1966.

Leur position permit à René et Andrée d’organiser des rencontres entre personnalités chrétiennes et communistes, avant le Concile, ainsi que contre la guerre d’Algérie.
René Tabouret assura pendant plusieurs années le cours d’économie politique de l’Université nouvelle. Dans la fédération du Bas-Rhin, les discussions politiques portaient beaucoup sur le rôle respectif de la CGT et du parti dans les entreprises. René Tabouret lança dans plusieurs entreprises (chocolaterie Suchard, Forges, Grands Moulins de Strasbourg) une enquête sur la productivité, pour dénoncer le mot d’ordre patronal « augmentez le gâteau, chacun aura une plus grosse part ». Les résultats montrèrent qu’à la chocolaterie Suchard, la production avait doublé sans autre changement d’organisation technique que l’accélération progressive mais imperceptible des cadences des machines. Organisée par le parti, une réunion sur la productivité rassembla des militants de près des deux tiers des entreprises alsaciennes et contribua à repositionner la CGT en terme de classes. René Tabouret rédigea un article pour France Nouvelle.

Il fut candidat suppléant de Boosz aux législatives de 1967. En 1968, la cellule universitaire approuva dès le départ du mouvement la revendication d’autonomie des universités. Paris intervint, en envoyant Pierre Juquin pour recadrer le mouvement. La tension était très vive, les étudiants de Strasbourg, encore inspirés par le gauchisme des situationnistes, se montrant violemment anticommunistes. René Tabouret fut chargé de faire le lien entre l’université et les Ateliers SNCF de Bischheim, où les camarades étaient hostiles à la venue des étudiants dans l’entreprise. La manifestation du 13 mai tombait le lendemain d’un dimanche où, dans les villages et les cités, les familles ouvrières catholiques étaient occupées à fêter les ‘communions’, l’organisation de la grève se fit toutefois avec succès. 15 000 manifestants défilèrent sans incident dans les rues de la ville.

Dans les années 1970 René Tabouret reprit contact avec le comité central sur des questions d’urbanisme, mais le poids de l’Amicale des élus communistes freina toute tentative de réflexion originale. Le mot d’ordre d’union populaire lui semblait sans assise dans la situation concrète. Il souhaitait que le parti réfléchisse à des positions théoriques collectives, défendait la notion d’intellectuel collectif fondé sur des expériences concrètes et dénonçait le système des "résolutions" qui bloquait toute possibilité d’adaptation. En vain. Il ne quitta cependant jamais le parti et participa aux initiatives de réflexion sur une nouvelle politique municipale à l’occasion de la liste du Front de gauche, aux élections de 2013.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172581, notice TABOURET René, Jules, Robert, Amand par Françoise Olivier-Utard, version mise en ligne le 29 juin 2015, dernière modification le 2 juin 2016.

Par Françoise Olivier-Utard

SOURCES : entretiens des 25 septembre 1998, 18 novembre 1998 et 3 juin 2015. — Humanité d’Alsace et de Lorraine, 18 avril 1953. — Archives du comité fédéral du Bas-Rhin. — Archives du comité national. — État civil.

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