BRUNSCHVICG Cécile [née KAHN Cécile]

Par Cécile Formaglio

Née le 19 juillet 1877 à Enghien-les-Bains (Val d’Oise), morte le 5 octobre 1946 à Neuilly (Hauts-de-Seine) ; militante féministe, secrétaire générale puis présidente de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes, présidente de la section Travail du Conseil National des Femmes Françaises, co-fondatrice de l’École des surintendantes d’usine, directrice de La Française, membre du parti radical, sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale (5 juin 1936-21 juin 1937).

Cécile Kahn est issue de la très grande bourgeoisie parisienne juive, d’une famille active dans le textile. Elle poursuivit des études jusqu’au brevet supérieur qu’elle obtint en 1894. En 1899, elle épousa le normalien et philosophe Léon Brunschvicg, ensuite professeur à la Sorbonne, avec qui elle a quatre enfants. Dans les premières années de son mariage, Cécile Brunschvicg s’engagea dans des associations philanthropiques laïques et fut active à la Ligue sociale d’acheteurs, à l’Abri et à la Société des visiteurs. Confrontée à l’exploitation du travail des femmes dans ces associations, elle évolua vers le féminisme. En 1908, elle adhèra ainsi à la section Travail du Conseil national des femmes françaises, dont elle fut élue secrétaire la même année. Entre 1910 et 1913, elle y fut plus particulièrement chargée de la campagne pour faire interdire le travail de nuit des enfants dans les verreries mais y milita aussi pour la syndicalisation des femmes. En 1916, elle succèda à Gabrielle Duchêne à la présidence de la section. Désireuse d’améliorer la condition féminine, Cécile Brunschvicg fut convaincue par son mari de l’utilité d’obtenir le droit de vote pour les femmes et s’engagea dans la lutte suffragiste. En 1909, elle participa activement à la création de l’Union française pour le suffrage des femmes, où elle anima un groupe de propagande qui organisa des conférences dans toute la France. En 1911, elle fut élue secrétaire générale de l’UFSF et structura l’organisation en groupes locaux et organisa la propagande parlementaire. Elle devint présidente de l’association en décembre 1924, après le décès de Marguerite de Witt-Schlumberger. Comme beaucoup de féministes réformistes, Cécile Brunschvicg donna la priorité à l’Union Sacrée à la déclaration de la guerre et se consacra aux œuvres d’aide. En décembre 1914, elle créa l’Œuvre Parisienne pour le Logement des Réfugiés, qui lui permit de loger environ 20 000 personnes réfugiées. Cette action de grande ampleur lui valut de devenir en décembre 1920 chevalier de la Légion d’honneur.

Cependant, la section Travail n’avait pas interrompu son action durant le conflit et c’est pour remédier aux difficiles conditions de travail des femmes dans les usines de guerre, que Cécile Brunschvicg participa en 1917 à la création et au fonctionnement d’une école pour la formation de surintendantes d’usines. À partir de 1923, elle fut la vice-présidente du conseil d’administration de l’Association des surintendantes. Au sein de la section Travail, qui soutint l’action du Bureau international du Travail, elle milita aussi plus largement en faveur d’une législation destinée à protéger la maternité ouvrière, tout en préservant le droit au travail des femmes. Dès lors, Cécile Brunschvicg devint une actrice à part entière du secteur du travail social, en plein développement et s’appliqua au CNFF à faire ouvrir de plus en plus de professions sociales aux femmes. En 1921, elle fut la secrétaire générale d’un Congrès des institutions d’assistance et d’hygiène sociales qui se tint à Paris. Membre du comité d’entente des écoles de service social créé en 1927, elle participa, en tant que vice-présidente de la commission qui se créa à cet effet en 1930, à la reconnaissance d’un diplôme d’État créé en 1932 donnant accès à toutes les professions du service social.

Cécile Brusnchvicg soutint aussi le programme pacifiste du mouvement féministe et milita en faveur de la Société des Nations. En juillet 1920, elle participa à la création de l’Union Féminine pour la Société des Nations, qui fut membre de la Fédération française des associations pour la Société des Nations. Elle se fit l’écho de la propagande pacifiste et des questions du désarmement dans La Française. Antifasciste précoce, même si elle ne remit pas en cause son programme pacifiste, Cécile Brunschvicg participa activement en 1933 à l’accueil en France et au secours des Juifs chassés d’Allemagne. Elle créa et dirigea la Commission de service social et médical du Comité national de secours aux victimes de l’antisémitisme en Allemagne, qui fédèra toutes les organisations d’aide aux réfugiés juifs. Les années vingt virent aussi Cécile Brunschvicg s’investir davantage dans le mouvement féministe international. Entre 1911 et 1945, elle participa aux Congrès de l’Alliance Internationale pour le Suffrage des Femmes et du Conseil international des femmes et dirigea le comité d’organisation du congrès de l’AISF qui se tint à Paris en 1926. Ce sont les questions du travail et du suffrage des femmes qui la mobilisèrent particulièrement : à l’AISF, elle fut membre de la commission pour l’égalité des conditions de travail entre homme et femmes, et fut à partir de 1929, la vice-présidente de la commission du suffrage ; au CIF, elle fut la vice-présidente de la commission du travail et présidente de la commission du suffrage à partir de 1938. Elle vit dans ce travail une source de progrès social ainsi qu’un instrument de la paix entre les peuples.

La dimension éducative du féminisme de Cécile Brunschvicg, qui se doit, selon ses vues, de former des militantes formées à l’action commune, capables de s’élever au-dessus des barrières politiques, l’incita à reprendre en juillet 1926 la direction du journal La Française, auquel elle collaborait déjà en tant que journaliste. Elle dirigea seule l’hebdomadaire à qui elle assigna un rôle d’éducation des futures électrices, de préparation des femmes à la vie publique, tout en les tenant au courant de l’avancée de la cause féministe et des mesures prises en faveur des femmes en France et dans le monde.

À partir de 1924, devant les échecs répétés des revendications suffragistes au Parlement, Cécile Brunschvicg orienta différemment la propagande de l’UFSF et recommanda à une élite de femmes d’intégrer les partis politiques pour faire comprendre aux hommes la valeur de la collaboration féminine et faire avancer les revendications sociales et suffragistes des associations féministes. Au parti radical où elle adhèra la même année, elle défendit les questions féministes et sociales au sein de la commission mixte et de la commission sociale dont elle fut la vice-présidente à partir de 1929 et lors des congrès du parti où elle présenta des rapports sur les sujets qui la mobilisaient depuis des années : la lutte contre la dénatalité et la mortalité infantile, la protection de l’enfance (elle fut membre du conseil d’administration du Comité national de l’Enfance créé en 1923), la lutte contre la prostitution réglementée, qui était au programme des associations féministes ou encore la lutte anti-alcoolique, qu’elle avait lié à l’obtention du suffrage des femmes dès 1911. Sans être décisive sur l’évolution de la doctrine du parti radical sur la question du suffrage des femmes, son action au parti radical lui permit au moins d’illustrer par l’exemple la valeur de la collaboration féminine. Si cette adhésion au parti radical avait été reprochée à Cécile Brunschvicg notamment au sein du mouvement féministe, cette dernière ne la concevait pas comme un acte d’allégeance mais comme un moyen de propagande supplémentaire.

Dans les années trente où la crise économique fragilisa la position des femmes sur le marché du travail, Cécile Brunschvicg se donna comme priorité la défense du travail des femmes et en particulier des femmes mariées et le maintien de l’ouverture des concours de la fonction publique aux femmes. Au CNFF la section Travail multiplia les démarches officielles qui furent relayées dans La Française et Cécile Brunschvicg y mit en place en novembre 1935 un comité de défense du travail féminin plus large qui réunit syndicats et associations féministes.

Le 4 juin 1936, Léon Blum la convia à faire partie de son gouvernement en tant que Sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale auprès de Jean Zay, aux côtés de Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie. Le sous-secrétariat de Cécile Brunschvicg, qui se voulait elle-même la Surintendante du ministère, se vit confier des questions sociales intéressant à la fois l’enfance et les femmes : hygiène scolaire et vie sociale des enfants, orientation professionnelle et entraide sociale des jeunes filles et des femmes. Cette expérience ne dura qu’un an, jusqu’à la chute du gouvernement le 21 juin 1937 mais Cécile Brunschvicg put prolonger son action à la vice-présidence du Conseil Supérieur de la Protection de l’Enfance (CSPE) où elle fut nommée le 30 septembre 1937 puis à la vice-présidence du Conseil Supérieur d’Hygiène sociale à partir de janvier 1938. Choisie par les radicaux parmi les femmes du parti, sans doute en raison de son expertise sur les questions sociales, Cécile Brunschvicg développa surtout son action en direction de l’enfance scolarisée en développant les cantines scolaires. Elle créa aussi une formation destinée aux instituteurs et institutrices, désireux d’enseigner aux enfants déficients, ainsi qu’une formation pour les moniteurs éducateurs des instituts publics d’éducation surveillée. Sur les questions féministes, qui ne fut pas la priorité du gouvernement, son action était plus limitée mais elle œuvra pour faire accélérer le vote de la réforme du Code Civil en vue de supprimer l’incapacité de la femme mariée et obtint la suppression de l’obligation de l’autorisation maritale pour l’obtention d’un passeport. À ce titre, elle fut associée aussi aux travaux de la SDN au sein de la délégation française : en décembre 1936, elle participa à la Commission des experts pour l’alimentation de la jeunesse et en avril 1938, à la commission consultative des questions sociales.

À partir de 1938, Cécile Brunschvicg, sans remettre en cause le programme pacifiste de l’UFSF se prépara à l’éventualité d’un conflit armé et créé en mai 1938 « Les Françaises au service de la nation », destinée à mobiliser les femmes pour la défense passive. Parallèlement, avec la section française du Comité mondial des femmes contre la guerre et la fascisme, elle participa avec l’UFSF à l’organisation de la « Conférence internationale des femmes pour la défense de la paix, de la liberté, de la démocratie » qui se tint à Marseille du 13 au 15 mai 1938, sous la présidence de Germaine Malaterre-Sellier. Jusqu’en juin 1940, elle participe à la défense passive avant de quitter Paris, pour se réfugier à Aix-en-Provence avec son mari. Mais menacés par la Gestapo qui s’est emparée de leur hôtel particulier en octobre 1940, les Brunschvicg décidèrent de passer dans la clandestinité et de se séparer après l’invasion de la zone libre en novembre 1942. Après le décès de Léon Brunschvicg à Aix-les-Bains en février 1944, Cécile Brusnchvicg se réfugia à Valence sous le nom de Madame Léger à l’École des Baumes où elle enseigna jusqu’à la Libération. En octobre 1944, elle retourna à Paris où elle reprint toutes ses activités féministes : elle relança La Française, ainsi que l’UFSF qui devint l’Union française des électrices lorsque les femmes obtinrent le droit de vote. Plus pacifiste que jamais, elle participa à l’Association Française pour les Nations Unies et reprend sa place au sein des associations féministes internationales. Elle dirigea la délégation française au congrès de l’AISF à Interlaken en août 1945. Cécile Brunschvicg n’ignorait pas non plus les nouvelles associations féminines qui se créérent en dehors des réseaux féministes d’avant-guerre, issues en particulier de la résistance comme l’Union des femmes françaises, dans la mouvance du parti communiste. Elle fait partie du comité provisoire chargé de préparer le congrès fondateur de la future Fédération internationale des associations féminines, la Fédération démocratique internationale des femmes et fut élue à son conseil et comité exécutif lors du premier Congrès de Paris en décembre 1945. Seule la maladie mit un coup d’arrêt au militantisme de Cécile Brunschvicg qui s’éteignit à Neuilly-sur-Seine le 5 octobre 1946.
Ses archives privées, revenues de Russie en 2000, qui témoignent de ses nombreuses activités associatives, sont aujourd’hui consultables au Centre des Archives du féminisme à Angers. Elles montrent que cette militante profondément républicaine a consacré sa vie à la cause féministe, étroitement liée au progrès social des femmes.

Principales féministes dans le Maitron
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Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172356, notice BRUNSCHVICG Cécile [née KAHN Cécile] par Cécile Formaglio, version mise en ligne le 19 avril 2015, dernière modification le 4 décembre 2016.

Par Cécile Formaglio

ŒUVRE : Rapport sur la protection du travail de l’enfant. La suppression du travail de nuit pour les adolescents, par Mme Léon Brunschvicg, s.l.n.d., 29 p. — « L’Union Française pour le Suffrage des Femmes », dans Actes du Congrès féministe International de Bruxelles, Bruxelles, Imprimerie Charles Bulens, 1912, p. 136-141. — « Conférence à l’Association des anciennes élèves de Fontenay », dans Le Monde féminin, 08/1912, p. 17. — « Le suffrage des femmes en France », dans Les Documents du Progrès, deuxième semestre 1913, p. 297-301. — De l’opportunité du suffrage des femmes. Causerie de Mme Brunschvicg faite le 10/02/1918 à l’Association amicale des anciennes élèves de l’École Sophie-Germain, Paris, Impr. de Bernard, 4 p. — Le Congrès de l’Alliance Internationale pour le suffrage des femmes, Genève 6-12 juin 1920, Editions de la revue politique et littéraire (Revue bleue) et de la revue scientifique, 1920, 23 p. — Compte-rendu général du Congrès des Institutions d’assistance et d’hygiène sociales, Paris, 1-7 juillet 1921, au journal La femme et l’Enfant, Paris, 1921, 390 p. — Les groupes départementaux de l’Union française pour le suffrage des femmes, Lisieux, Impr. de Morière, 1923, 16 p. — « Les mœurs, l’habitude, le besoin. », dans Les Écrits pour et contre. L’éducation sexuelle, Paris, Delpeuch, 1924, p. 29-36. — « Les résultats du suffrage des femmes dans le monde, l’état de la question en France. La nécessité de donner une éducation civique aux femmes comme aux hommes », dans La Vie publique dans la France contemporaine. Conférences d’éducation politique et sociale…, Paris, Librairie Alcan, 1925, p. 1-15. — (et al.), La femme émancipée, Paris, Montaigne, 1927, p. 17-20. — « La lutte contre l’alcoolisme », dans L’Hygiène sociale, Les Cahiers du Redressement français, n° 17, Editions de la S.A.P.E., Paris, 1927, p. 91-105. — La question de l’alimentation au ministère de l’Éducation nationale. Les Cantines scolaires, Villeneuve Saint-Georges, Union typographique, 1937, 84 p. — « Le suffrage des femmes en France », dans International Archief voor de Vrouwenbeweging Jaarboek, t. II, Leiden, E. J. Brill, 1938, pp. 17-26. — « Le statut de la femme », dans Cahiers de Radio Paris, 10e année, n° 5, mai 1939, p. 559-567. — Collaboration régulière à La Française et très ponctuelle à L’Action féminine, Le Radical.

SOURCES : Fonds Cécile Brunschvicg, Centre des Archives du Féminisme, Angers (1AF). – État civil. – Fonds du Conseil national des femmes françaises, Centre des archives du féminisme, Angers (2AF). – Archives privées Marianne Baruch. – Fonds Jane Misme, Bibliothèque Marguerite Durand, Paris. – Fonds Marie-Louise Bouglé, Bibliothèque historique de la ville de Paris. – Fonds de la Ligue des droits de l’Homme, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Nanterre. – Fonds Gabrielle Duchêne, BDIC, Nanterre. – Arch. Nat AJ38/161, AJ38/2596, AJ38/5365, 312AP/2, 667AP/2, 667AP/58, 667AP/136, 667AP/137. – Archives Léon Brunschvicg, IMEC, Saint-Germain -la-Blanche-Herbe. – Archives Legrand-Falco, Musée Social, Paris. – Fonds de la Commission de récupération artistique, Archives diplomatiques. – Archives du Conseil international des femmes, Centre d’archives pour l’histoire des femmes, Bruxelles. – Compte rendus des assemblées générale de l’Association des surintendantes d’usines et des services sociaux. – Compte-rendus des congrès du parti radical. – Cécile de CORLIEU, Carnets d’une Chrétienne moderniste de 1898 à nos jours, Paris, Privat, 1970, 168 p. – Marcelle KRAEMER-BACH, La Longue route, Paris, la Pensée universelle, 1988, 273 p. – Suzanne NORMAND, Rencontres, Paris : Éditions du tambourin, 1930, 256 p. – Louli SANUA, Figures féminines 1909-1939, éditions Siboney, 1949, 205 p. – Louise WEISS, Combats pour les femmes, 1934-1939, Albin Michel, 1980, 270 p.
Travaux universitaires :
Juliette Aubrun, Cécile Brunschvicg (1877-1946). Itinéraire d’une femme en politique, mémoire de DEA, IEP Paris, 1992, 166 p. – Anne Cova, « Cécile Brunschvicg (1877-1946) et la protection de la maternité », dans Colloque sur l’Histoire de la Sécurité Sociale, Actes du 113e Congrès national des sociétés savantes, Strasbourg, 1988. Paris, Association pour l’Etude de l’Histoire de la Sécurité Sociale, 1990, p. 75-104. – Cécile Formaglio, « Féministe d’abord ». Un engagement militant : Cécile Brunschvicg (1877-1946), Thèse d’histoire, Université d’Angers, 2011, 591 p. – Siân Reynolds, « Women and the Popular front in France : the case of three woman ministers [Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacore] », dans French History, 1994, vol. 8, n° 2, p. 196-224. − Siân Reynolds, « Trois dames au gouvernement (1936) », dans Bard (Christine) (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999, p.193-204.

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