SIVADON Jeanne [Jane], Lucie, Eugénie. Pseudonyme dans la Résistance : Janette, Jeannette

Par Anne-Marie Pavillard

Née le 26 juin 1901 à Toulouse (Haute-Garonne), morte le 31 août 1995 à Muret (Haute-Garonne) ; assistante sociale, sous-directrice puis directrice de l’École des surintendantes d’usine (1933-1942) ; résistante (Combat), déportée.

Jeanne Sivadon était fille du pasteur Daniel Sivadon, qui créa au cours de son ministère de nombreuses œuvres, notamment des foyers pour les jeunes, et de Leila de Verbizier, descendante d’une très ancienne famille de gentilshommes verriers ariégeois. Jeanne a eu trois frères, dont deux médecins : André Sivadon fut un des pionniers de la médecine du travail ; Paul Sivadon, psychiatre, médecin-chef à l’hôpital de Ville-Evrard, fut un des grands réformateurs de la psychiatrie française après la guerre.

Après ses premières années à Moncoutant (Deux-Sèvres), elle fit ses études, jusqu’au diplôme de fin d’études secondaires, à Clermont-Ferrand, où son père avait été nommé pasteur, puis suivit ses parents à Roquecourbe (Tarn). Durant sa jeunesse elle se consacra beaucoup à la musique (elle obtint le premier prix de piano et de solfège au Conservatoire de Clermont-Ferrand) et s’engagea également dans la Fédération française des Éclaireuses. Elle participa aussi aux activités de la paroisse de son père, qui lui confia notamment l’organisation des groupes de jeunesse scouts et la responsabilité de différentes initiatives paroissiales (fête de Noël, ventes de charité, etc.). Il l’encouragea néanmoins à poursuivre ses études afin d’avoir un "vrai métier". Marquée par la devise du scoutisme « Aider les autres en tout temps », elle opta pour une carrière d’assistante sociale et suivit la formation de l’École des surintendantes d’usine, à Paris.

Cette école avait été fondée en pleine guerre, en 1917, par Cécile Brunschvicg, alors présidente de la section Travail du Conseil national des femmes françaises (CNFF), et quatre autres femmes engagées dans le secteur social (Marie Diemer, Renée de Montmort, Marie Routier et Henriette Viollet). Sur le modèle des « Ladies Superintendantes » anglaises, l’objectif de cette école était d’améliorer la situation des femmes qui avaient été appelées à venir remplacer les hommes dans les usines de guerre. Les surintendantes étaient chargées de veiller à la santé physique et morale des ouvrières et devaient jouer en même temps le rôle de « médiatrice » entre la direction et le personnel. La formation théorique des élèves s’accompagnait obligatoirement de stages en usine, dont un comme ouvrière, de façon anonyme. Au lendemain de la guerre, quand les hommes vinrent reprendre leur place dans les usines, l’école élargit son champ d’intervention à l’ensemble de l’activité industrielle. Autre nouveauté pour l’époque, cette école était laïque, et réputée pour sa largeur d’esprit.

À la sortie de l’école, en 1932, Jeanne Sivadon fut nommée à la direction de l’École de plein air de La Motte-les-Bains, une maison pour l’enfance en difficulté, dans les environs de Grenoble. Mais, attachée aux méthodes pédagogiques Montessori et Decroly, elle se trouva rapidement en désaccord avec les autres dirigeants et préféra quitter ce poste. Elle fut contactée, en juillet 1933, par Cécile Brunschvicg, vice-présidente du Conseil d’administration de l’Association des surintendantes d’usine, qui procédait alors à la réorganisation de l’École des surintendantes et lui proposa le poste de « monitrice générale ». Jeanne Sivadon accepta tout de suite et fut nommée dès septembre 1933 sous-directrice, puis directrice en septembre 1939.

Dès 1933, elle se vit confier la responsabilité de la marche de l’école (organiser le programme des cours, accueillir les élèves, les conseiller et les guider tout au long de leurs études, les aider à trouver des stages en entreprises, recruter des professeurs), la directrice Hélène Vialatte étant chargée des relations extérieures en vue d’obtenir des subventions ainsi que la reconnaissance officielle, par la Direction de l’Enseignement technique, du diplôme délivré par l’école.

En juin 1936 Jeanne Sivadon reçut ainsi, parmi les candidates venues demander leur inscription, Berty Albrecht, qui expliqua qu’elle voulait que sa vie « serve à rendre service à ceux qui auraient besoin [d’elle] ». Jeanne Sivadon accorda tout de suite un avis favorable à cette demande et se chargea alors d’obtenir auprès du ministère une dérogation pour l’inscription de cette candidate qui, âgée de 43 ans, dépassait l’âge limite d’entrée à l’école. Des liens d’amitié très forts les rapprochèrent ensuite, et Berty lui confia un jour que l’une des raisons qui l’avait poussée à choisir cette école était la croix huguenote que Jeanne portait au cou.

Aussi, lorsque Berty Albrecht s’engagea aux côtés d’Henri Frenay dans la construction du mouvement de résistance Combat, elle ne tarda pas à en parler à Jeanne Sivadon, qui donna aussitôt son accord et accueillit dès février 1941 Robert Guédon, chargé du mouvement en zone occupée. Et très vite elle réussit à gagner de nombreuses collègues et anciennes élèves, chargées à leur tour de la propagande (diffusion du journal Les Petites Ailes de France notamment) et de la recherche de renseignements sur la fabrication de machines et d’armes dans les usines réquisitionnées par les Allemands, certaines caractéristiques de la profession d’assistante sociale pouvant faciliter ce genre d’activités (possibilités de se déplacer souvent dans l’usine, permanences où elles recevaient les personnels individuellement, secret professionnel pour tout leur courrier, etc.) L’École des surintendantes, située au n° 1 rue Princesse dans le 6e arrondissement de Paris, devint ainsi un « nid de la Résistance » : au milieu des allées et venues quotidiennes des professeurs et des élèves, des visites de parents d’élèves ou de collègues et des nombreux appels téléphoniques, il était facile de recevoir des visiteurs clandestins ou de passer d’autres coups de téléphone. Parmi les toutes premières militantes de ce mouvement on peut citer Odile Kienlen, la secrétaire de l’école, Anne-Marie Boumier, surintendante à l’UIMM et déléguée technique auprès de la directrice de l’école, le Docteur Anne Noury, chargée des visites médicales des élèves, Denise Lauvergnat, autre assistante sociale, … Pour Henri Frenay, qui fit connaissance de Jeanne Sivadon lors d’une réunion rue Princesse, fin avril 1941, ces bureaux furent « la plaque tournante » des activités du mouvement Combat en zone nord, Jeanne en étant la secrétaire générale et « la cheville ouvrière ».

Durant l’été 1941, ce groupe fusionna avec un petit groupe né autour d’Élisabeth Dussauze et de son frère Paul, et le mouvement continua à se développer, souvent sans tenir compte des règles de sécurité les plus élémentaires. Anne-Marie Boumier et Anne Noury furent arrêtées dès le 25 octobre 1941, mais cela n’éveilla pas les soupçons des autres membres du groupe, qui furent presque tous arrêtés quelques mois plus tard, dénoncés par un agent double : Jeanne Sivadon, qui habitait dans l’immeuble de l’école, fut arrêtée la première, dans la soirée du 2 février 1942, et emmenée à la prison de la Santé après une perquisition de plusieurs heures dans les dossiers de son bureau ; les autres furent arrêtés entre le 3 et le 6 février. Après ce vaste coup de filet, le groupe ne put se reconstituer en zone nord.

Jeanne Sivadon passa quatre mois au secret à la Santé, puis dix-sept mois à la prison de Sarrebruck, toujours au secret, sans livre ni courrier. Elle retrouva ses camarades lors de leur procès, le 12 octobre 1943, au Tribunal de Sarrebruck. Les 42 détenus furent accusés d’être « à l’origine d’un mouvement qui [avait mis] en danger la sécurité de l’armée allemande ». Accusation qui suscita leur fierté face aux Allemands, car cela leur apprenait que leur action n’avait pas été vaine, que la relève avait été assurée. 17 hommes et 6 femmes (dont Jeanne Sivadon, Élisabeth Dussauze et Odile Kienlen) furent condamnés à mort, les autres à des peines d’emprisonnement de plusieurs années. Après le procès, les détenus furent transférés à la prison de Cologne, avec les menottes jour et nuit. Les hommes condamnés à mort furent exécutés en janvier 1944 ; pour les femmes, la peine de mort fut commuée en travaux forcés, aux côtés de celles qui avaient été condamnées à la prison : d’abord dans les forteresses de Lübeck et de Cottbus puis, le 15 novembre 1944, au camp de Ravensbrück et, le 2 mars 1945, celui de Mauthausen. Plusieurs moururent en déportation, parfois quelques jours seulement avant la libération. Jeanne Sivadon fut libérée le 22 avril 1945 par la Croix-Rouge internationale.

Bien que revenue très affaiblie, elle participa dès son retour, avec Élisabeth Dussauze et plusieurs autres déportées, au « Bureau de travail provisoire » qui prépara la création de l’association des Anciennes Déportées et Internées de la Résistance (ADIR), dont elle présida l’assemblée constitutive le 4 novembre 1945, l’ouvrant par ces mots : « Vous avez devant vous un Gouvernement provisoire que vous allez, cet après-midi, transformer en Gouvernement définitif. » Elle fut élue par l’assemblée au Conseil d’administration de l’ADIR et en fut la présidente jusqu’en 1949. Cette année là elle démissionna de ses responsabilités, qui devenaient de plus en plus incompatibles avec ses obligations professionnelles : à son retour, elle fut d’abord sollicitée par le ministère du Travail pour créer une nouvelle École des conseillères du travail. Mais elle se heurta assez vite aux pesanteurs administratives et hiérarchiques de ce ministère, auxquelles ses années passées à l’École des surintendantes ne l’avaient guère préparée. Elle préféra quitter ce poste et fut alors chargée par le ministère de la Défense nationale de fusionner les services sociaux des différentes armes (Terre, Air, Marine, Armement), ce qu’elle fit après avoir visité systématiquement tous les postes d’assistantes, soit près d’un millier, en France métropolitaine, outre-mer et territoires d’occupation.

Après son départ en retraite, elle se retira dans la maison de famille au Mas d’Azil où elle créa avec ses cousins, en 1975, l’association La Réveillée dans le but de rassembler tous les membres de leurs familles, descendants de gentilshommes verriers huguenots et ariégeois. Elle est décédée à Muret (Haute-Garonne) bien que les hommages situent sa disparition au Mas d’Azil.

Le 7 novembre 1995 l’École supérieure de travail social (ETSUP, nouveau nom de l’École des Surintendantes d’usines depuis 1990) organisa une cérémonie en hommage à Jeanne Sivadon qui réunit un grand nombre de personnes, membres de sa famille, anciennes élèves et collègues, camarades de résistance et de déportation.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172348, notice SIVADON Jeanne [Jane], Lucie, Eugénie. Pseudonyme dans la Résistance : Janette, Jeannette par Anne-Marie Pavillard, version mise en ligne le 22 juin 2015, dernière modification le 9 août 2017.

Par Anne-Marie Pavillard

SOURCES : Arch. Nat. 72 AJ/47 Combat. — Arch. Musée de la Résistance et de la Déportation, Besançon, Fonds Germaine Tillion et Fonds Abbé de La Martinière. — Arch. BDIC, Fonds ADIR. — Arch. École supérieure de travail social (ETSUP), Fonds École des surintendantes d’usines et de services sociaux. — Bibliothèque Marguerite Durand, Recueil Jane Sivadon. — Marie Granet et Henri Michel, Combat. Histoire d’un mouvement de résistance de juillet 1940 à juillet 1943, PUF, 1957. — Henri Frenay, La Nuit finira, Laffont, 1973. — Nous, les assistantes sociales. Naissance d’une profession : trente ans de souvenirs d’Assistantes sociales françaises (1930-1960), présentés par Yvonne Knibiehler, Aubier Montaigne, 1980. — Armelle Mabon-Fall, Les Assistantes sociales au temps de Vichy, L’Harmattan, 1995. — État civil en ligne cote 1E597, vue 1372.

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