ROUYER Jacques, Albert, Eugène

Par Alain Dalançon, Jean Lafontan

Né le 17 février 1939 à Houilles (Seine-et-Oise/Yvelines), mort le 18 février 2010 à Raizeux (Yvelines) ; professeur d’éducation physique et sportive ; militant syndicaliste, secrétaire général du SNEP (1979-1997), militant « Unité et Action » de la FEN puis de la FSU ; militant communiste, adjoint au maire de Malakoff (Hauts-de-Seine).

Jacques Rouyer
Jacques Rouyer
Manifestation FSU

Fils d’un ajusteur-mécanicien, chef d’atelier, et d’une ancienne commerçante (crémière), Jacques Rouyer avait une sœur ainée, Colette Rouyer, qui devint institutrice. Il entra comme élève maître à l’École normale d’instituteurs d’Auteuil où il eut comme professeur de philosophie Guy Besse dont l’enseignement le marqua beaucoup. Il milita à l’Union de la Jeunesse communiste en 1956 puis adhéra au Parti communiste français en 1957.

Très sportif, gymnaste, il intégra en 1958 l’École normale supérieure d’éducation physique de garçons (promotion 1958-1961) et devint membre du secrétariat de la section du Syndicat national de l’éducation physique en 1959-1960 (elle comptait 202 syndiqués sur 207 étudiants). Il était en même temps un des responsables de la cellule communiste de l’ENSEPS et militait à l’Union nationale des étudiants de France, présidant en 1960-1961 le cartel des ENS, très impliqué dans la lutte pour la fin de la guerre d’Algérie. Il fut aussi délégué à la sous-commission des ENS de la Fédération de l’Éducation nationale et l’un des organisateurs de la grève des élèves en 1961-1962 pour obtenir le maintien du statut d’école normale supérieure des ENSEPS.

Il avait épousé en juillet 1960 à Malakoff (Hauts-de-Seine) une institutrice, Françoise Marie ; ils eurent cinq enfants dont l’une adoptée.

Passionné de philosophie, Jacques Rouyer engagea très tôt un travail de réflexion et de recherche sur l’éducation et le sport, en cherchant à établir le lien entre théorie et pratique, dans le prolongement des approches de la « sportivisation » de l’éducation physique initiée par Maurice Baquet, Jean Guimier et Robert Mérand. Dès 1962, il créa ainsi avec René Deleplace, Yvon Adam et René Moustard la section EPS du Centre d’études et de recherches marxistes, et publia en 1965, dans la revue Recherches internationales à la lumière du marxisme, un article auquel il resta très attaché : « Recherches sur la signification humaine du sport et du loisir ». Ce qui le préoccupait, à partir de l’ancrage profond dans la lutte de classe, c’était l’analyse des rapports entre loisirs de classe, travail aliéné et étapes de développement du sport, avec l’objectif de répondre à la question suivante : « Quel peut être en France le contenu d’une organisation sportive démocratique ? » avec le souci « de ne pas abstraire la réalité essentielle du sport : le processus compétitif ». Cet article fut repris en 1966 dans les Cahiers du CERM, puis dans L’École et la Nation en novembre 1966, et servit en 1967 à la rédaction du chapitre sur l’éducation physique du programme du PCF : « Pour une réforme démocratique de l’enseignement ». Après 1968, Jacques Rouyer fut en outre l’un des principaux rédacteurs du numéro spécial de L’École et la Nation sur « Le PCF et les activités sportives et physiques » (juin 1969). Il semble notamment avoir été un des concepteurs de l’analyse selon laquelle l’éducation physique « formaliste » viendrait de la « division du travail physique et intellectuel selon les classes sociales ».

Il militait en même temps activement au plan politique à Malakoff où il résidait. Avec la Fédération sportive et gymnique du travail, il aida à organiser un « stage Maurice Baquet » d’observation théorique sur le sport, en mars-avril 1964. Puis il fut élu en 1965 conseiller municipal, adjoint au nouveau maire communiste Léo Figuères.

Professeur au lycée François Villon à Paris, il était aussi membre du bureau régional du SNEP. En 1969, aux élections pour le renouvellement de la commission administrative nationale, il fit partie de la liste « Unité et Action » conduite par Marcel Berge, opposée à la liste « autonome » dirigée par le secrétaire général Philippe Néaumet et à celle de la tendance dite « du Manifeste ». Jacques Rouyer n’y figurait qu’en tant que suppléant, accaparé qu’il était par ses fonctions électives à Malakoff. Au congrès de Nice de 1969 la liste U-A devint majoritaire et put mettre en place une direction homogène à la suite du refus des élus des deux autres listes d’y participer. Il devint alors secrétaire-adjoint du secrétaire pédagogique, Yvon Adam, qu’il remplaça quelques années plus tard, en 1974. Il combattit aussi bien la conception abstraite des APS (activités physiques et sportives) de l’ancienne majorité autonome que les thèses de critique radicale du sport défendues par la tendance du « Manifeste » exposées notamment par Jean-Marie Brohm dans la revue Partisans à partir de 1968.

En même temps, Jacques Rouyer continuait de participer aux débats dans le PCF, notamment dans la commission de l’enseignement dépendant du Comité central, en se montrant le défenseur des stages Maurice Baquet, et il resta membre du comité de rédaction de l’École et la Nation jusqu’en 1979. Guilhem Véziers put ainsi le caractériser comme un « communiste syndicaliste théorisant en matière de pédagogie ».

En 1979, au congrès national du SNEP à Lyon, il succéda à Marcel Berge comme secrétaire général et assuma cette responsabilité jusqu’en 1997, date de sa prise de retraite au grade d’agrégé obtenu par promotion interne.

Jacques Rouyer joua un rôle déterminant pendant près de 30 ans dans la vie du SNEP et de la FEN jusqu’à l’exclusion de son syndicat en 1993, et dans la naissance et le premier développement de la Fédération syndicale unitaire.

Il fut d’abord un des principaux artisans d’un projet syndical de développement d’une éducation physique et sportive humaniste, à contenu culturel et social, situant les enjeux de l’EPS dans la vie de la cité, en ne se limitant pas au débat pédagogique interne à la profession. L’EPS devait être incluse dans un ensemble plus large du rapport de l’homme avec son corps, avec le sport et les loisirs, en tant que pratique sociale. Le syndicat devait donc inventer une formation des enseignants en EPS permettant cette professionnalisation dans le cadre de la société globale, mais incluse dans le service public laïque de l’Éducation nationale.

Une telle approche signifiait une implication forte du SNEP dans une réflexion globale sur les enjeux de l’École, la Fonction publique, l’organisation sociale en général et dans la participation aux actions syndicales unitaires pour transformer la société. L’action du SNEP dut pour cela s’exercer dans un champ politique large, tenant compte de rapports de force mouvants, aussi bien dans la profession et les milieux du sport qu’au plan politique général, et dans la FEN, notamment face à la majorité « Unité, Indépendance et Démocratie ».

Jacques Rouyer fut un animateur infatigable de la lutte pour la reconnaissance de l’EPS au sein du système éducatif et son rattachement à l’Éducation nationale obtenu en 1981, et ensuite pour éviter toute assimilation aux disciplines en place. Les deux décennies de ses mandats furent ponctuées de pétitions, grèves, manifestations, journées d’études... Les deux luttes les plus emblématiques furent celles menées contre la loi Mazeaud (1975) (tentative de démantèlement de l’EPS) puis contre le plan Soisson (1978-1980) instaurant une cure sévère de moyens donnés à l’EPS : grèves reconductibles – pour la première fois en 1979 –, mobilisation massive et durable de la profession avec une immense manifestation, le 13 octobre 1979, qui rassembla les deux tiers des professeurs à Paris. C’est à partir de ce substrat que le SNEP amplifia ses propositions pour l’EPS et le sport et appela à voter François Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle en 1981, après une réunion, le 29 avril au SNEP, avec Jean Glavany*, Pierre Bérogovoy et Louis Mexandeau, pour préparer les réponses du candidat Mitterrand au journal L’Équipe qui l’avait sollicité.

Le « virage de la rigueur » à partir de 1982-1983, fit passer au second plan la création de l’agrégation d’EPS et entraîna la relance d’une « nouvelle bataille de l’EPS » marquée par la grève du SNEP seul, le 27 janvier 1983, suivie de deux autres en 1983 et 1984. Il fallut ensuite combattre le retour de « l’animation sportive » dans la circulaire Calmat-Chevènement, à laquelle le SNEP opposa en 1985 les conclusions de son colloque « Promotion de l’EPS et didactique des APS ».

Jacques Rouyer poursuivit aussi la coopération de son syndicat avec le Syndicat national des enseignements de second degré qui resta durablement un allié, non sans discussion entre les deux partenaires. Ils initièrent colloques et actions communes sur les grands sujets, intersyndicaux ou fédéraux (formation des maîtres, revalorisation du métier, projet éducatif, salaires, droits et libertés…), nourrissant de la sorte les analyses et les initiatives de la tendance U-A au plan fédéral. Jacques Rouyer participait d’ailleurs activement au secrétariat U-A fédéral et écrivit plusieurs éditoriaux à partir de 1987 dans la revue U&A, après le départ à la retraite d’Alfred Sorel* comme porte-parole, et son remplacement par Raphaël Szanjfeld*.

Ainsi à la suite des actions du début de l’année 1989 organisées par le SNES et le SNEP, notamment de la grève et manifestation nationale du 4 mars, le ministre Lionel Jospin fut conduit à confirmer les catégories de professeurs existantes, certifiés et agrégés, à revaloriser leurs carrières, à augmenter les recrutements externes et à créer les concours internes du CAPEPS et de l’agrégation. L’élévation de 3 à 4 H de l’horaire d’EPS en classe de 6e en juin 1994, à la suite d’une campagne lancée en 1993 sur le thème « Donnons du corps aux études », en solidarité avec le SNES, constitua un « dernier progrès », suivi en 1995 par le retrait du projet de programme de cette classe et la parution de nouveaux programmes en 1996.

Membre de la CA de la FEN puis du nouveau bureau fédéral national à partir de 1981, Jacques Rouyer travailla inlassablement à rendre la FEN plus combattive sur tous les dossiers de sa responsabilité. C’est à ce poste qu’il participa au premier plan à la lutte contre l’exclusion du SNEP et du SNES de la fédération en 1992-1993 et pour éviter sa scission. Il joua ensuite un rôle important dans la naissance de la FSU et son ascension, assurant la coordination du collectif fédéral U-A et animant la revue de la tendance. Il quitta ses fonctions de secrétaire général au congrès de Grandcamp-Maisy (Calvados), du 2 au 28 mars 1997, transmettant le témoin à une équipe de dirigeants plus jeunes qui avaient longtemps travaillé à ses côtés.

Durant ses mandats, la direction U-A du SNEP, conquise de justesse en 1969, s’affermit, et le syndicat continua de s’affirmer comme ultra représentatif de la profession, obtenant des scores se situant toujours aux alentours de 80 % aux élections professionnelles, et passant de 5 600 syndiqués en 1971 à près de 11 000 en 1999, alors que tous les autres syndicats enseignants connaissaient dans le même temps une baisse de leurs effectifs.

En 1995, Jacques Rouyer avait entrepris la création du Centre national d’étude et d’information « EPS et Société » accompagnée de sa revue Contre Pied. EPS. Sports. Cultures. À partir de cette époque, il revint à son plaisir favori de poursuivre la réflexion théorique et, en débatteur passionné à la grande liberté de parole et de ton, il ne repoussa pas les polémiques. La plus fameuse fut celle entamée avec Jean-Luc Martin, celui-ci contestant au SNEP son peu d’attachement, pour des raisons opportunistes, au rattachement à l’Éducation nationale, revendication certainement la plus emblématique de la profession. Mais au-delà, Jacques Rouyer revint à ses hypothèses qu’il avait défendues en tant que militant communiste et qu’il avait mises de côté lors de son élection au secrétariat général du SNEP. Lors d’une interview par Guilhem Véziers, en 2007, il précisait : « Je continue à penser que le concept d’éducation physique comme matière d’enseignement est une erreur. Je le pense depuis quarante-cinq ans. Mais seulement j’ai mis de côté ma conviction personnelle, parce que dans le cadre syndical, c’était un élément de division. » Dans la revue qu’il fonda, il revint sur ces questions.

Il participa aussi à l’organisation du Centre de recherches de l’Institut de la FSU qui publia plusieurs ouvrages en collaboration avec le Centre EPS, dont celui dirigé par Gérard Couturier, A l’épreuve de la Guerre d’Algérie. Des profs d’EPS témoignent (Syllepse, 2005) et la thèse de Guilhem Véziers, dont il fut membre du jury.

Toujours militant au SNEP et au PCF, n’ayant rien perdu de son optimisme, de sa bonne humeur et de son franc-parler, il était sollicité pour des interventions dans les STAPS et des jurys de thèse et siégeait au jury du prix Maitron, quand il disparut brutalement.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article172209, notice ROUYER Jacques, Albert, Eugène par Alain Dalançon, Jean Lafontan, version mise en ligne le 9 avril 2015, dernière modification le 14 avril 2015.

Par Alain Dalançon, Jean Lafontan

Jacques Rouyer
Jacques Rouyer
Manifestation FSU
Marche sur Paris, décembre 1979
Marche sur Paris, décembre 1979
A. Sorel à gauche

SOURCES : Arch. Comité national du PCF. — Arch. SNEP. — Arch. IRHSES (dont bulletins syndicaux ; Arch. U-A ; interview avec Marcel Berge en 2005). — Guilhem Véziers, Une histoire syndicale de l’éducation physique, 1880-2002. La force du militantisme, Syllepse, 2007. — Jacques Rouyer, « Notes sur l’histoire du rattachement de l’EPS au MEN », étude du 13 octobre 2003 ; « Action syndicale et histoire de l’EPS 1969-2000 », bulletin SNEP, mars 2004. — Témoignages et nombreuses conversations avec l’intéressé. — Notes de Jacques Girault.

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