BOIS Pierre, dit Arnaud, dit Caral, dit Vic, dit Vauquelin

Par Robert Kosmann

Né le 3 mars 1922 à Fère-en-Tardenois (Aisne), mort le 11 février 2002 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ; ouvrier spécialisé, puis employé dans la métallurgie ; membre de l’Union communiste ; animateur de la grève de 1947 chez Renault, puis fondateur du Syndicat démocratique Renault ; cadre dirigeant du groupe Voix ouvrière, puis de l’organisation Lutte ouvrière.

Pierre Bois
Pierre Bois

Pierre Bois était le fils de Prosper Bois, ouvrier agricole puis maçon, et d’Elvire Lamy, qui fut employée de maison puis ménagère. Issu, par ses grands parents paternels, d’une famille nombreuse et pauvre de métayers limousins, il connut très tôt à la maison une ambiance militante. Son père, qui avait fait sept ans d’armée malgré lui, pendant la Première guerre mondiale, en était revenu antimilitariste et adhéra à la Section française de l’Internationale Communiste (SFIC) en 1923. Il travailla alors dans le bâtiment comme maçon, adhéra à la CGTU puis à la CGT. Prosper Bois devint ensuite secrétaire du syndicat du bâtiment sur sa localité à Goussainville en 1935 et, sans devenir trotskyste, accepta mal le virage patriotique du PCF au moment du Front Populaire. Marié religieusement par convenance, il fit baptiser son fils Pierre pour les mêmes raisons ; mais sans conviction, il pratiqua plutôt à la maison un sentiment antireligieux qui s’exprimait dans les positions communistes de l’époque en participant à des manifestations anticléricales.

Pierre Bois, très jeune, distribua les convocations du syndicat du bâtiment et se sensibilisa à la musique comme à la politique en pratiquant la « Fanfare de Goussainville », qui circulait dans les meetings ouvriers et les manifestations. Bon élève à l’école, il réussit le CEP avec mention et continua encore deux ans pour atteindre le niveau du Brevet élémentaire. Il prit sa carte aux Jeunesses communistes (JC) en 1937, devint responsable de la bibliothèque et de la diffusion du journal L’Avant-Garde et de la revue Notre Jeunesse. Il commença à travailler la même année, avec son père, comme apprenti maçon chez un petit patron jusqu’en 1939, puis se fit embaucher pour trois ou quatre mois à Creil, chez Brissonneau et Lotz (qui fabriquait des locotracteurs et des wagons de métro). Entre-temps, il avait passé un concours pour entrer aux chemins de fer, et devant les risques de guerre, choisit un emploi moins rémunéré mais plus sûr. Il devint alors élève-bureau à la SNCF où il fut employé à partir d’août 1939 à la gare de Survilliers puis à celle de Saint Denis.

Ce fut en 1941 qu’un copain d’école, Mathieu Bucholz*, qui avait rejoint peu de temps auparavant le groupe Barta*, issu par Barta-Korner du Parti ouvrier internationaliste, entreprit Pierre Bois et son frère Jean, et arriva à les convaincre de rejoindre le groupe. L’étude des classiques et abrégés du marxisme prit une part prépondérante dans les activités du groupe trotskyste. Ils réussirent, avec de fausses cartes, à fréquenter la bibliothèque nationale et Sainte Geneviève : Pierre Bois se souvint d’avoir lu à ce moment des romans sociaux et des classiques (Salaire, prix et profit, des condensés du Capital, Trotsky et Lénine dont, notamment, L’État et la révolution et L’impérialisme, stade suprême du capitalisme). En 1943, il reçut un ordre de réquisition SNCF qui devait l’envoyer en Allemagne pour faire des embarquements de troupes comme cheminot, à Hambourg. Le groupe décida de refuser la réquisition, et Pierre Bois devint réfractaire (carte 4 454) et entra alors dans la clandestinité jusqu’à la Libération. Le groupe, qui avait commencé à quelques individus s’était sensiblement renforcé et compta entre dix et vingt militants, suivant les fluctuations, pendant la durée du conflit. Sur le plan politique, il caractérisa la Seconde guerre mondiale comme une guerre inter-impérialiste, envisagea des insurrections prolétariennes à la suite du conflit mondial, combattit le nationalisme des » social-patriotes » et refusa l’unité avec les autres groupes trotskystes dont il dénonça « les moeurs petites-bourgeoises et l’attitude ambiguë vis-à-vis du nationalisme ». Le groupe présenta ses positions dans une feuille ronéotypée, La Lutte de Classes, organe de l’Union communiste (UC), qui parut à partir de 1942.

En 1944, le groupe eut quelques contacts avec le milieu des JC, mais la direction du PCF s’en inquiéta. Pierre Bois fut arrêté par des membres du PCF portant le brassard FFI alors qu’il donnait un cours d’éducation à un cercle de la JC à Suresnes mais après quelques palabres, il fut rapidement libéré et son frère Jean arrêté lui aussi le 21 septembre 1944 parvint à s’échapper au bout de quelques jours. À la fin du conflit, Pierre Bois se fit embaucher comme OS dans la métallurgie, d’abord chez Citroën (du 4 décembre 1944 au 28 septembre 1945) à Saint-Ouen, sur presses à l’usine des Épinettes, puis à Levallois, à la rectification des vilebrequins, et enfin à l’usine Citroën de Clichy, aux fonderies, dans des conditions pénibles et insalubres. A Levallois, Pierre Bois rédigea un bulletin qu’il signa « un groupe d’ouvriers », et en même temps, il participa avec un militant du Parti communiste internationaliste, section française de la quatrième internationale (PCI-SFQI), à la commission Jeunes de la CGT, ce qui lui permit d’accéder à la commission exécutive du syndicat, où il défendit la revendication de l’échelle mobile des salaires. La Fédération métallurgie CGT repoussa le mot d’ordre et exclut Pierre Bois de la Commission exécutive. Sans perspective de développement politique, il quitta l’entreprise sur décision de son organisation, et effectua des petits boulots avant de réussir à se faire embaucher chez Renault le 13 mai 1946 comme OS au département 6 (secteur Collas), qui fabriquait les pignons pour les boîtes de vitesse. Pierre Bois, qui s’était syndiqué à la CGT dès qu’il était entré dans le bâtiment en 1937, avait interrompu par la force des choses ses activités syndicales pendant la guerre, puis les avait reprises chez Citroën. Chez Renault, il prit une carte CGT en 1946 et fut exclu rapidement pour désaccord politique.

Dès l’été 1946, l’agitation ouvrière renaissait en France, annonçant l’ébranlement de l’Union sacrée productiviste en place depuis la Libération. On enregistra chez les rotativistes et les postiers d’abord, puis dans la métallurgie et chez Renault, des mouvements de grèves limités, souvent en opposition à la CGT. Pierre Bois et son groupe préparèrent la grève dans le secteur où ils étaient implantés, firent élire un comité de grève sur deux départements (6 et 18) et déclenchèrent le mouvement dans leur secteur le 25 avril 1947. La CGT s’y opposa dès l’origine, mais devant l’extension à toute l’usine, rejoignit la grève devenue totale à partir du 30 avril. Les grévistes demandèrent une augmentation de salaire uniforme et le paiement des jours de grève. Un compromis fut trouvé avec le gouvernement le 9 mai, et les grévistes décidèrent la reprise dans une proportion des deux tiers. Le secteur où travaillait Pierre Bois resta seul en grève jusqu’au 16 pour l’obtention du paiement des jours de grève, ce qu’il obtint par l’intermédiaire d’une prime pour toute l’usine, son secteur ayant paralysé l’usine faute de pièces. Si la grève fut prise en charge par tous les militants de l’UC, une polémique opposa, en 1975, Barta et Pierre Bois sur la responsabilité de ce dernier dans la direction du mouvement. En dehors des dénonciations « policières » du fait du PCF, une polémique secondaire opposa, dès 1947, l’UC et le PCI (SFQI) sur la nécessité de l’extension de la grève. Celle-ci prit une importance exceptionnelle dans la période : le poids numérique de la Régie Renault symbolisait la rupture avec le consensus social qui existait depuis 1945, c’est la relance de nombreuses grèves ouvrières. C’est aussi, sous la pression internationale, le prétexte choisi par Ramadier pour exclure les ministres communistes du gouvernement qui avaient été contraints, par le mouvement gréviste, de se désolidariser de sa politique salariale.

Après le mouvement, la CGT refusa de reconnaître la section syndicale du secteur Collas, qui se transforma en comité d’action, puis en syndicat : le Syndicat Démocratique Renault (SDR). La vingtaine de militants de l’UC s’y investit totalement, et le syndicat fut enregistré à la Préfecture de la Seine en juillet 1947, comptant environ 1 300 membres ; mais il n’obtint sa reconnaissance officielle qu’en mai 1949, ce qui lui permit de se présenter aux élections dans un contexte différent ; et de recueillir 1 283 voix aux élections de délégués (contre 17 368 à la CGT). Pierre Bois devint le secrétaire du SDR et son principal animateur. L’UC, malgré son investissement militant, fut incapable de dégager une relève ouvrière, tant pour son organisation que pour le SDR, qui ne recueillit plus que 492 voix aux élections de 1950, et disparut peu après. L’échec toucha également l’organisation trotskyste, qui s’était totalement investie dans le SDR. Devant le peu de résultats, la critique d’une déviation économiste du groupe et l’analyse progressive que le prolétariat en France n’était pas prêt à un affrontement révolutionnaire, le fondateur du groupe, Barta, se sépara de l’organisation, s’opposant à Pierre Bois sur les perspectives et les rythmes de développement de l’organisation. Dans un premier temps, il laissa le SDR et s’occupa du journal La Lutte de Classes, puis progressivement, les contacts se distendent, avant que la scission n’atteigne fin 1949 le conseil du SDR. Malgré des contacts postérieurs au moment de la guerre de Corée et en 1964, l’unité ne put se rétablir, les militants de l’ex-SDR exigeant une autocritique sur son comportement de la part de Barta, et celui-ci refusant d’y accéder. Ce dernier dissout d’ailleurs l’UC au début des années cinquante.

Sur le plan professionnel, Pierre Bois décida de « quitter les manivelles » et demanda à la Régie un poste moins dur que celui d’OS de production. Il postula à un emploi de contrôleur à la production, mais faute de CAP, ne fut pas accepté. La RNUR lui proposa alors d’être employé des services techniques au suivi des travaux (14 mars 1951), puis agent commercial, ce qu’il accepta à partir de juillet de la même année. Il fut alors employé à la vente des autorails pour la SNCF, puis au service « vente directe et marchés », qui fournisait des véhicules à des sociétés. Il devint employé principal le 1er mai 1959, travailla essentiellement à Billancourt et dans un bureau de la RNUR à Paris. Il quitta Renault le 31 mars 1973.

Sur le plan politique, Pierre Bois resta en contact avec quelques anciens camarades du SDR ou de l’UC ; il fit circuler quelques comptes rendus d’actualité à ces camarades en 1951, participa à un petit journal, Démocratie Prolétarienne, avec des membres du PCF en rupture de parti, et tenta de sortir un bulletin, La Lutte Révolutionnaire, qui ne parut qu’une fois, le 8 décembre 1951. En avril 1953, il édita un nouveau bulletin, Le Travailleur Émancipé, dont il parut sept numéros d’avril à novembre 1953. En avril 1954, il fut contacté par des militants de Socialisme ou Barbarie, dont Daniel Mothé et Raymond Hirzel*, qui lui proposèrent de participer au journal Tribune Ouvrière, qui voulait donner la parole à des ouvriers révolutionnaires à l’échelle de la Régie Renault. Le premier numéro sortit en mai 1954. Progressivement, Daniel Mothé et Raymond Hirzel étant souvent absents, Pierre Bois prit la direction du journal et infléchit son contenu qui, à la fin, ressemblait plus aux anciennes publications de La Lutte de Classes qu’à une expression spontanée de travailleurs sans organisation.

En 1956, d’anciens camarades de Pierre Bois, qui avaient milité à l’UC, publièrent eux aussi une Tribune Ouvrière chez Citroën et dans quelques entreprises. Les désaccords avec Raymond Hirzel incitèrent Pierre Bois à rompre avec ce dernier et la Tribune Ouvrière (qui se maintint jusqu’en avril 1960), pour créer avec quelques dizaines de camarades le bulletin Voix Ouvrière. Le 14 novembre 1956 paraît La Voix Ouvrière du département 37 à Renault, puis la Voix Ouvrière des bureaux à Renault le 23 janvier 1957. Parallèlement, des Voix Ouvrières furent créées dans plusieurs entreprises, où elles furent animées par des camarades de Pierre Bois, anciens de l’UC. Ce groupe atteignit une cinquantaine de militants à l’échelle nationale, moins d’une centaine dix ans plus tard, peu de temps avant les grèves de mai-juin 1968. Interdit le 12 juin de cette même année, avec l’ensemble des organisations d’extrême gauche, le mouvement se reconstitua le 26 sous le nouveau nom de Lutte ouvrière et accéda progressivement, à partir de ce moment, à une audience nationale.

Pierre Bois est resté célibataire, sans enfant, en suivant ses convictions et la morale de son organisation. Membre fondateur du SDR, de Voix Ouvrière puis de Lutte Ouvrière, il est resté, selon son témoignage, majoritaire dans ces organisations et a été, sans interruption, depuis 1950 jusqu’à 1998, un membre influent de leurs directions.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17060, notice BOIS Pierre, dit Arnaud, dit Caral, dit Vic, dit Vauquelin par Robert Kosmann, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 22 août 2017.

Par Robert Kosmann

Pierre Bois
Pierre Bois

ŒUVRE : Nombreux articles dans La Voix des Travailleurs (bulletin inter-usines de l’opposition syndicale Lutte de classe), octobre 1945 à avril 1946 ; dans La Voix des Travailleurs de chez Renault (organe de lutte de classe), 15 février 1947 au 17 septembre 1947, publication qui devient La Voix des Travailleurs jusqu’au 14 avril 1948 ; dans Le Bulletin du SDR, août 1947 à octobre 1950 ; dans Tribune Ouvrière, La Lutte de Classes, Voix Ouvrière et Lutte Ouvrière. — Un article signé Pierre Bois dans La Révolution Prolétarienne (revue syndicaliste révolutionnaire) numéro 304, juin 1947 : « La grève des usines Renault ». — Brochure de Lutte Ouvrière, signée Pierre Bois, 1971 : « La grève Renault d’avril-mai 1947 », 92 p.

SOURCES : Entretiens avec Pierre Bois à Presles (Val d’Oise) en juin 1998 et à Paris en septembre 1998. — Archives du CERMTRI. — Publications de la Société d’Histoire du Groupe Renault (notices biographiques n° 3 établies à partir du fichier du personnel). — État civil de Fère en Tardenois, pas de mention de mariage.

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