BOGLIOLO Jean

Par Alain Dalançon

Né le 21 avril 1915 à Maison-Carrée (Algérie), mort en 1994 à Tenerife (Iles Canaries-Espagne) ; professeur de lettres ; militant syndicaliste en Algérie de la FEN-CGT, secrétaire de la section académique du SNES (1948-1955), militant de l’OAS expulsé d’Algérie en 1962.

Jean Bogliolo
Jean Bogliolo
extrait d’une photo de classe au lycée Gautier en 1951.

Jean Bogliolo ne connut jamais son père, Jean-Baptiste Guillaume Bogliolo, né le 20 février 1888 à Alger, instituteur à Guyotville, car ce dernier fut tué le 29 novembre 1914 au combat d’Ecurie (Pas-de-Calais) sur le front d’Artois, alors qu’il était lieutenant au 2e Régiment de zouaves. Il fut donc pupille de la nation et vécut avec sa mère, restée veuve, et ses grands-parents maternels ; les modestes ressources de la famille n’étaient alimentées que par la retraite du grand-père, petit pensionné d’État, et par la faible pension de la veuve de guerre. Il effectua sa scolarité primaire à Alger, (la famille habitait alors dans le centre, chemin Edith Cawell) et passa avec succès le concours des bourses qui lui permit d’effectuer ses études secondaires au lycée d’Alger. Après l’obtention du baccalauréat, il fut élève en première année de khâgne au « Grand lycée » Bugeaud d’Alger en 1932-1933, où il eut pour condisciple Albert Camus et pour professeur de philosophie Jean Grenier, avec lesquels il garda des contacts amicaux et dont il célébra plus tard la mémoire dans un poème intitulé « Tipsala ». Il obtint cette année-là le prix d’excellence et le premier prix de philosophie devant Camus. Puis il « monta » à Paris pour sa deuxième année de khâgne. Non admis à l’ENS et à l’agrégation, il obtint une licence de lettres à la Sorbonne.

Jean Bogliolo fut mobilisé en 1939 comme aspirant pilote dans l’Armée de l’Air. Peu après sa démobilisation en juillet 1940, il rejoignit Londres où il fut affecté dans les Forces françaises libres aériennes (dans la défense anti-aérienne puis un groupe de bombardiers) et y resta jusqu’en 1944. Après la guerre, il revêtait sa tenue de pilote, veste de cuir avec col en peau de mouton, une fois par an dans sa classe, comme un rituel.

À la Libération, il fut nommé professeur de lettres à Constantine puis à Oran et enfin au lycée E.F. Gautier d’Alger où il enseigna comme professeur certifié de 1948 à 1962. « Bogli », comme le surnommaient ses élèves, était un professeur rigoureux, très pédagogue, d’une grande culture qu’il savait faire partager, et d’une certaine sévérité qui n’excluait pas beaucoup d’humour.

Tout au long de sa vie, Jean Bogliolo fut un homme passionné et entier dans ses engagements. Militant de la Fédération de l’Éducation nationale et du Syndicat national de l’enseignement secondaire, il fut un partisan de l’union rapide entre le SNES et le Syndicat national des collèges modernes. Dans sa longue intervention très remarquée au congrès du SNES de mars 1948, il défendit l’école laïque et républicaine en Algérie, afin de donner à la « scolarisation de la masse analphabète musulmane » l’impulsion nécessaire. Pour lui, l’unité de la France et celle de la CGT relevaient d’une même nécessité : « Quitter la CGT, affirmait-il, c’est faire une œuvre raciste, antimusulmane, c’est dresser les Européens contre les musulmans, c’est laisser la masse musulmane inculte aux mains des fauteurs de guerre civile, c’est alimenter toutes les convoitises étrangères [….]. Nous devons être les guides d’une masse qui nous fait confiance parce que nous représentons les véritables traditions de la culture française. » En rappelant que c’était la révolution de 1848 qui avait scellé l’union des intellectuels et du Peuple, il ne voulait pas que cette union fût rompue et il s’associa à la proposition de Louis Guilbert de la double affiliation, en terminant avec humour : « il y a des ménages à trois qui ne sont peut-être pas moraux mais qui sont durables. »

Lors de l’organisation de la FEN-CGT, il devint donc membre de sa commission administrative nationale en 1949 et un des responsables de la fédération en Algérie. Dans les années qui suivirent, il fut régulièrement candidat titulaire à la CA nationale du SNES sur la liste « B » des « cégétistes », de 1949 à 1952, mais ne fut jamais élu en raison de son éloignement de Paris, et occupa la responsabilité de secrétaire de la section académique (S3) d’Alger, de 1948 à la fin de l’année 1955. Il demeura secrétaire de la FEN-CGT jusqu’en janvier 1953.

Jean Bogliolo resta toujours fidèle aux thèmes de son intervention au congrès de 1948. En 1952, il participa à la rédaction du plan de revendications du S3 défendu par son adjoint Weiler au congrès national, qui demandait des « crédits spéciaux » pour le développement de la scolarisation dans le primaire, y compris des fillettes musulmanes, ce qui ne devait pas réduire celui du second degré et du supérieur, afin que l’Algérie puisse former ses maîtres et ses cadres pour préparer un « avenir plus harmonieux et plus fraternel ». En 1953, il signa dans L’Université syndicaliste (n° 99 du 1er mars 1953) une très longue tribune libre suite au blâme voté par le bureau du S3 à l’encontre de la condamnation par le bureau national de la répression au Maroc et au cap Bon. Il estimait que le syndicat devait en effet rester neutre sur les questions politiques et tenir compte du point de vue des syndiqués d’Afrique du Nord. Il procédait néanmoins à une analyse des deux visages du « colonialisme » : celui « des effroyables conditions d’existence du prolétariat-nord-africain » qui était le « visage du capitalisme traditionnel », question qui se posait aussi bien en France qu’en AFN ; mais il y avait aussi le colonialisme des « défricheurs et des constructeurs […], des cantonniers et des instituteurs » qui ne « nous donne pas mauvaise conscience ». Il contestait le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » que les populations algériennes ne demandaient pas. Car « pour les masses laborieuses de l’AFN, la seule garantie de progrès, c’est la présence française ». Celle-ci, concluait-t-il, « ne peut donc trouver de légitimation et de fin que dans une évolution sociale révolutionnaire ». Il fallait donc « lutter sur deux fronts : contre les revendications politiques des partis nationalistes musulmans (Messali Hadj notamment) que soutiennent à la fois le communisme soviétique et l’impérialisme américain » et « contre les profiteurs capitalistes du régime et toutes les minorités européennes ou arabo-berbères de privilégiés, car leurs abus sociaux inhumains servent de prétexte, de façade aux revendications précédentes et signifient régression sociale. » Il s’attira une réplique cinglante de Ghouti Benmerah, Algérien d’origine musulmane, secrétaire du S3 de Paris, estimant que l’Université française ne pouvait se taire devant le massacre et le mensonge, et critiquant sévèrement ses « élucubrations ». La motion votée au congrès national, préparée par Paul Ruff, un autre « Algérien » d’origine, réaffirma les grands principes de l’égalité des droits et de devoirs dans l’Union française, la liberté syndicale et politique pour tous les habitants d’AFN, condamna la répression, le racisme, l’injustice, mais sans faire référence au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui entraîna l’abstention de Guilbert et de ses camarades. Cet épisode marqua la rupture avec la FEN-CGT de Bogliolo qui ne figura pas sur la liste B aux élections à la CA de 1953 et qui écrivit en 1954 un « Programme des XII points pour prévenir la naissance d’un Spartacus algérien ». Plus largement les débats de 1953 marquaient le début des incompréhensions entre le S3 d’Alger et les responsables métropolitains qui n’allaient que s’aggraver après 1954. Partisan du maintien de la France en Algérie à tout prix, comme l’immense majorité des responsables du SNES et de la FEN, il abandonna la direction du S3 en décembre 1955 à Weiler et manifesta sa violente opposition à l’intervention soviétique à Budapest en 1956.

Par la suite, il prit de plus en plus de distance vis-à-vis du syndicat et opta pour l’OAS (Organisation de l’armée secrète) dont il devint militant. Contraint par les autorités françaises de partir d’Algérie au début de l’année 1962, il fut assigné à résidence en France métropolitaine. Il vécut ensuite, selon son témoignage, volontairement en dehors du territoire français. Une fois l’indépendance de l’Algérie acquise, il revint enseigner jusqu’en 1968 dans son lycée algérois rebaptisé Victor Hugo. Il termina sa carrière au lycée Français de Madrid et continua après sa retraite de donner des cours dans des établissements privés français d’Espagne. Il s’était en effet marié avec une Espagnole auprès de laquelle il fut inhumé à Buendía-Cuenca, ainsi qu’auprès de sa seconde épouse.

Pétri de culture classique, il avait toujours voulu se consacrer à la littérature depuis sa jeunesse pour participer à l’existence d’une littérature algérianiste. Il écrivit plusieurs romans, nouvelles et poèmes ; il fut également lauréat de l’Académie Française en 1975 (Prix du Dr Binet-Sangle) pour un tome de L’Algérie de Papa, grande fresque nostalgique de l’Algérie française en 17 volumes (nouvelles, poésies et récits autobiographiques) qu’il publia à compte d’auteur à Madrid. Il apporta aussi sa contribution au CDHA (Centre de documentation historique sur l’Algérie) qui lui demanda d’écrire les biographies des écrivains « algériens » pour le dictionnaire L’Algérie de A à Z., notamment celles de Jean Grenier et Robert Randau.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17037, notice BOGLIOLO Jean par Alain Dalançon, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 27 janvier 2017.

Par Alain Dalançon

Jean Bogliolo
Jean Bogliolo
extrait d’une photo de classe au lycée Gautier en 1951.

ŒUVRE : Mon Bled. Paris, Les Livres nouveaux, 1940, 195 p. ; Broussailles (recueil de nouvelles), Alger, Charlot, 1946, 230 p. ; Les Nouveaux Débarqués. Eglogues algériennes (roman). Alger, Koechlin, 1956, 216 p. ; Petit-Jésus de Bab el Oued (roman), Alger, Koechlin, 1956, 222 p. ; L’Algérie de Papa, 17 volumes, publiés à compte d’auteur à Madrid entre 1972 et 1985 ; Regain de plume ou les Quatre cent-quatre coups, 1988.

SOURCES : Arch. Nat. : F17/ 17778, 17820, France Outre-mer, Aix-en-Provence, ALG, 91 3 F/66. – Arch. IRHSES (S3 d’Alger, L’Action syndicaliste universitaire, L’Université syndicaliste).— SGA-Mémoire des hommes, ministère de la Défense. — Souvenirs de Jacques Prat, élève de J. Bogliolo, publiés en 2006, esmma.free.fr/mde4/jp/bogliolo/bogliolo.htm‎. — www.aurelia-myrtho.com/article-albert-camus-au-lycee-d-alger-7064552...— Récits autobiographiques dans L’Algérie de Papa. — Cercle algérianiste, www.cerclealgerianiste.asso.fr/contenu/lettres303.htm. — Témoignage de son fils sur internet. — Notes de Louis Botella et Jacques Girault.

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