BODY Marcel [BODY Jean, Alexandre, dit]

Par Jean-Michel Brabant, Jean Maitron, Anne Manigaud

Né le 23 octobre 1894 à Limoges (Haute-Vienne), mort dans la nuit du 11 au 12 novembre 1984 à Chatou (Yvelines) : ouvrier typographe ; membre de la mission militaire française à Petrograd, rallié aux Bolcheviks ; militant du Parti communiste puis oppositionnel ; traducteur de nombreux ouvrages et textes russes.

Marcel Body, sa fille et Marius Giraud au Centre culturel La Ferme de Boussy-Saint-Antoine en juin 1980
Marcel Body, sa fille et Marius Giraud au Centre culturel La Ferme de Boussy-Saint-Antoine en juin 1980

Né dans une famille ouvrière, fils d’un ouvrier céramiste-tourneur de creux plus tard co-fondateur de l’Union coopérative de Limoges et d’une couturière, Marcel Body eut deux frères céramistes et deux soeurs couturières. M. Body fréquenta l’école communale et obtint le Certificat d’études primaires. Apprenti typographe en 1907 à l’Imprimerie ouvrière (imprimerie coopérative), il adhéra en 1909 à la Fédération du Livre et, en août 1914, à la Fédération socialiste de la Haute-Vienne en réaction à l’assassinat de Jaurès. Il se mit à aimer la Russie en lisant Résurrection de Léon Tolstoï et le hasard fit qu’il rencontra un Russe émailleur à Limoges avec qui il apprit les rudiments de la langue, espérant un jour lire Tolstoï dans le texte original. Appelé sous les drapeaux le 21 août 1916, il n’hésita pas alors à se porter volontaire pour partir en Russie. En février 1917, il débarquait à Mourmansk. Un an plus tard, en mars 1918, il était versé à la Mission militaire française à Moscou dirigée par le capitaine Jacques Sadoul. Avec Sadoul, Pierre Pascal et Robert Petit, il se prononça contre la politique interventionniste du gouvernement français en Russie. Dès le mois d’août 1918, il rompait avec la Mission et adhérait début septembre au groupe communiste français de Moscou, rattaché à la Fédération des groupes communistes étrangers, elle-même annexe du PC russe.

Rédacteur avec Jacques Sadoul et Pierre Pascal de la Troisième Internationale, hebdomadaire publié en français à Moscou, il le fut également, avec Jacques Sadoul, du Drapeau rouge à Kiev puis à Odessa (mars-août 1919). Il utilisait le pseudonyme de J. Laurens. En même temps, il créait dans ces deux villes un groupe communiste français. L’agit-prop prenait différentes formes toutes dirigées vers les Français sur place (prisonniers ou militaires des troupes d’intervention). Le 21 août, il dut fuir Odessa occupé par Denikine. Ayant rejoint les troupes soviétiques, il fit retraite à travers l’Ukraine jusqu’à Jitomir puis, en octobre, ce fut le retour à Moscou.

Entre octobre 1919 et février 1920, le GCF traversa une période de conflits internes (rivalités entre Sadoul et Guilbeaux et dissensions de Sadoul avec Pascal et Body). Body accepta alors de partir pour Petrograd où il fonda un groupe communiste français et collabora avec Victor Serge* aux publications de la Troisième Internationale en qualité de traducteur. Il assista au IIe et au IIIe congrès de l’Internationale communiste et publia avec Victor Serge un bulletin d’information après chaque séance. En 1921, il fut versé dans les services diplomatiques et envoyé à Christiania (Norvège) comme secrétaire particulier du Représentant plénipotentiaire soviétique. En 1923, il était nommé Premier secrétaire de ladite Représentation ainsi que de la Représentation commerciale que dirigeait désormais Alexandra Kollontaï arrivée en octobre 1922 et à laquelle il fut très lié. Début 1924, Body livra ses « impressions d’un exilé » au Travailleur du Centre-Ouest. Fin décembre 1925, il quitta la représentation plénipotentiaire et revint en France afin de régulariser sa situation militaire. En avril 1926, il retourna en U.R.S.S. et reprit une place de responsable au comité exécutif de l’Internationale communiste en qualité de traducteur officiel de Lénine mais refusa de rester dans le service diplomatique. C’est en février 1927 qu’il put retourner définitivement en France avec son épouse russe et sa fille.

Dès son arrivée à Limoges (mars 1927), il écrivit des articles dans Le Travailleur du Centre-Ouest et intégra rapidement l’équipe dirigeante du PC local. Délégué de Limoges à la Conférence nationale du PCF tenue du 26 au 28 juin 1927, il refusa de ratifier la sanction d’exclusion prononcée contre Trotsky et Zinoviev, bien qu’affirmant son accord pour condamner la politique de l’Opposition russe. Sa rupture devint totale lors de l’application de la ligne « classe contre classe » et, à la Conférence nationale réunie du 30 janvier au 1er février 1928, il s’opposa à l’exclusion d’Albert Treint. Au second tour des élections législatives le 29 avril, il appela à voter pour le candidat socialiste resté en lice et placarda, dans les rues de Limoges, une affiche disant « je vote pour Dubant ». Exclu du PC, M. Body, polémiquant avec lui, se lança dans la parution d’un petit journal La Voix d’un militant qui n’eut que trois numéros. M. Body ne fut pas seul : quatre autres exclusions furent prononcées en un mois. La Voix d’un militant fut immédiatement suivi par La Vérité (15 numéros), toujours publié à Limoges mais dont l’écho fut national avec les collaborations de Lucien Laurat, Pierre Monatte*, Boris Souvarine*, Robert Louzon*, Alfred Rosmer*, Jean-Jacques Soudeille*, Gérard Rosenthal*, Marcel Martinet*, Maurice Paz* et Pierre Naville*. Laurat et Souvarine ont utilisé des pseudonymes. La liste de ces collaborateurs très divers, montre le caractère large et éclectique du journal qui ne cherchait pas à proposer une ligne politique alternative à celle du PC mais voulait surtout se faire l’écho des critiques de tous les groupes oppositionnels. Les thèmes abordés étaient, par exemple, l’unité d’action et le développement du syndicat comme structure d’action. M. Body créa autour de son journal une petite organisation l’« Union des travailleurs révolutionnaires » à l’existence éphémère. Son attitude, dénuée de sectarisme, ne l’amena cependant pas à rechercher le regroupement des oppositionnels et, en juin 1928, il refusa notamment de participer à la Conférence nationale des opposants proposée par le groupe « Contre le courant » dirigé par Maurice Paz*.

Interrompant la parution de La Vérité, M. Body quitta Limoges et s’installa à la fin de l’année 1929 à Paris. Il devint alors correcteur et fut admis en janvier 1931 au syndicat de cette corporation. Mais, à temps partiel, il travailla à des traductions pour Trotsky et pour les éditions communistes et ce jusqu’en 1934. Il correspondit avec Alexandra Kollontaï jusqu’en 1936. Il se situait alors dans ce que l’on pourrait appeler la mouvance syndicaliste révolutionnaire, entretenant en particulier des contacts avec La Révolution Prolétarienne. En 1933, il publia dans Masses. Entre la fin de l’année 1934 et juillet 1935, il écrivit des articles dans L’Émancipation, journal local animé par Jacques Doriot qui venait d’être exclu du PCF. Il ne refusait pas de participer à des conférences et à des meetings contradictoires contre le fascisme (en Creuse avec Marius Giraud* et Joseph Burguet* en 1933 et 1934). Notons qu’il a été membre de la section socialiste de Chatou en 1937-38. Il se consacra dès lors avant tout à la traduction de nombreux ouvrages russes.

En 1940, il fut mobilisé à Limoges. Après sa démobilisation, il partit pour Lyon où il travailla comme correcteur à Paris-Soir jusqu’en 1942. Revenu à Limoges, il entra à « La Fraternelle » en qualité de directeur d’exploitation forestière. De retour à Paris en 1946, il travailla à nouveau comme correcteur à Libération notamment et à des traductions - il prit sa retraite en 1960. Il collabora à différents journaux ou revues en tant qu’auteur ou membre de l’équipe de publication (Preuves, Le Contrat social) et fit une série de conférences et d’articles pour La Révolution prolétarienne à l’occasion du Cinquantenaire de la révolution russe. À partir de 1956, il contribua à la publication des archives Bakounine par Arthur Lehning sous l’égide de l’Institut international d’Histoire sociale d’Amsterdam. Enfin, à partir de 1974, M. Body apporta sa collaboration au Réfractaire, journal d’esprit libertaire dont le fer de lance était son amie May Picqueray*. Il y fit nombre d’articles contre la guerre et pour les libertés quelles qu’elles soient. Il croyait qu’à côté du stalinisme et du réformisme, il existait une troisième voie ouverte au mouvement ouvrier. Il nourrissait alors son analyse de socialisme d’avant-guerre et de communisme libertaire. Même lors de ses dernières conférences, à plus de quatre-vingt cinq ans ans, il scandait son propos de coups de poing sur la table tandis que sa voix roulait avec une sorte d’accent du siècle dernier qui suffisait à convaincre de l’intensité de son caractère militant.

En 1984, Bernard Baissat (avec Alexandre Skirda) lui a consacré un film : http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/01/03/26060699.html

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article17015, notice BODY Marcel [BODY Jean, Alexandre, dit] par Jean-Michel Brabant, Jean Maitron, Anne Manigaud, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 21 juin 2018.

Par Jean-Michel Brabant, Jean Maitron, Anne Manigaud

Marcel Body, sa fille et Marius Giraud au Centre culturel La Ferme de Boussy-Saint-Antoine en juin 1980
Marcel Body, sa fille et Marius Giraud au Centre culturel La Ferme de Boussy-Saint-Antoine en juin 1980
Marcel Boddy soldat
Marcel Boddy soldat

ŒUVRE : Collaborations et traductions dont quelques unes citées dans la biographie. Un piano en bouleau de Carélie (mes années de Russie, 1917-1927), Éditions Hachette, 1981.

SOURCES : RGASPI, Moscou, dossier personnel série 495 et fonds français, dossier 517 1 17 mfm 1, 2, 3. — Archives nationales F7/13015, rapport Annemasse, 25 septembre 1923, et F7/13091.— BDIC Le Drapeau rouge. — Arch. Dép. Haute-Vienne, 1M180 et 1M183, La Vérité I/L 228 et La Voix d’un militant I/L 238, Le Travailleur du Centre-Ouest, 5 avril 1924.— Arch. IISG carton 112. - L’Humanité, 30 juin 1927. — Y. Blondeau, Le Syndicat des correcteurs de Paris et de la région parisienne, 1881-1973, Syndicat des correcteurs, 1973. — F. Dabouis, Le Parti ouvrier et paysan, mémoire de maîtrise, Paris VIII, 1971.— Anne Manigaud, Marcel Body : Limoges - Moscou - Limoges. Itinéraire bouleversé par la révolution russe, mémoire de maîtrise, Paris I, 1994. — Témoignage autobiographique de M. Body.

ICONOGRAPHIE : Un piano..., op. cit.

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