BESANÇON Alain

Par Nathalie Moine

Né le 25 avril 1932 à Paris (Seine) ; agrégé d’histoire (1957) et docteur en science politique, professeur aux lycées de Montpellier, de Tunis puis de Neuilly, détaché au CNRS (1960-1965), maître assistant (1965), sous-directeur (1971) puis directeur d’études (1975) à l’École des Hautes études en sciences sociales ; spécialiste du monde russe et soviétique, membre du comité de rédaction des Cahiers du monde russe depuis 1964, de Commentaire ; membre du PCF entre 1951 et 1957 puis universitaire libéral anti-communiste.

Alain Besançon était le fils de Justin Besançon, professeur de médecine et de Madeleine Besançon, née Delagrange. Issu d’une famille de la haute bourgeoisie parisienne catholique, il fit sa scolarité à Stanislas, puis au lycée Louis-le-Grand. Étudiant à l’IEP en 1949-1952, il suivit, entre autres, les cours de membres actifs du PCF comme le géographe Pierre George*, l’historien Jean Bruhat* ou l’économiste Jean Baby*. Il suivit parallèlement un cursus d’histoire à la Sorbonne.
Il prit sa carte au PCF en janvier 1951, et milita dans la cellule d’histoire de la Sorbonne, au sein de la section du Ve arrondissement, aux côtés, notamment, de François Furet*, Denis Richet*, Claude Mazauric*, Annie Becker (Annie Kriegel*) et Arthur Kriegel*.
Au cours de ces années de militantisme, il effectua deux voyages dans les nouvelles démocraties populaires : en Pologne à Pâques 1951 et, la même année, en Roumanie, à l’occasion du Festival mondial de la jeunesse et de la paix. Renonçant à son sursis, il entama au printemps 1954 un service militaire qui, en raison de la guerre d’Algérie, dura deux ans au lieu des dix-huit mois prévus. Il fut d’abord affecté dans l’armée de l’air, puis à Paris, dans le service de l’Action sociale des Forces armées. Il épousa le 26 octobre 1954 Marie Goldstyn, alors employée aux écritures, juive issue d’un milieu très modeste, dont il avait fait la connaissance quelque temps avant son départ à l’armée. Leur première fille naquît en 1956 et ils eurent trois autres enfants, nés en 1958, 1963 et 1964.
Libéré au printemps 1956, il décida de passer l’agrégation, en suivant une préparation offerte par le Parti, sous la direction de Paul Boccara*. Il commença cependant à prendre ses distances avec le PCF, notamment à partir de la publication du Rapport Khrouchtchev. Résidant alors dans le XIIe arrondissement, et militant dans la cellule Picpus, il présenta, avec Vanoli, journaliste à Économie et politique, un rapport qui, contredisant la ligne officielle du Parti sur le thème de la paupérisation absolue, fut rejeté en assemblée de section. La lecture d’analyses trotskistes de la Révolution russe constitua pour lui une première voie de sortie du communisme stalinien. Il finit par quitter le PCF en 1957, après les événements de Hongrie.
Reçu à l’agrégation d’histoire (1957), il fut nommé professeur de lycée à Montpellier, où il retrouva Emmanuel Le Roy Ladurie* auquel il fit lire Isaac Deutscher. Il fut ensuite nommé au lycée Carnot de Tunis, puis au lycée Pasteur de Neuilly. En 1960, il obtint un détachement au CNRS. Décidé à se spécialiser dans l’étude du monde russe et soviétique, il fit partie, avec Marc Ferro, Hélène Carrère d’Encausse, Jean-Louis Van Regenmorter, précédés par François-Xavier Coquin et René Girault, des thésards partis faire des recherches en URSS au début des années 1960. Ayant entamé une thèse sur l’intelligentsia russe sous la direction de Roger Portal, il y effectua un séjour de quelques mois en 1960-1961, comme hôte de l’Académie des Sciences d’URSS. Ce travail fut partiellement publié en 1974 sous le titre Éducation et société en Russie dans le second tiers du XIXe siècle. Il y avait également rencontré la veuve du peintre Robert Falk. Il publia après son retour en France plusieurs articles consacrés à la peinture russe et soviétique.
À cette époque, il fit la connaissance de Marc Raeff et Martin Malia, dont l’analyse des régimes totalitaires comme produit du primat de l’idéologie le marqua profondément, ainsi que de Boris Souvarine, rencontré par l’intermédiaire de Kostas Papaioannou. En 1964, il passa à Columbia comme Research Associate et il conçut son projet de thèse de 3e cycle publié en 1967 : Le tsarevitch immolé. La symbolique de la loi dans la culture russe. Sa fréquentation des milieux universitaires anglo-saxons se poursuivit tout au long de sa carrière et dès 1968 il fut, quelques mois, Visiting Professor à la Rochester University, New York.
En 1965, il fut élu maître-assistant à la VIe section de l’EPHE, puis sous-directeur d’études en 1971, enfin directeur d’études en 1975. Spécialiste de la culture russe, il s’investit dans l’histoire de la Russie d’abord auprès de Roger Portal, au sein de l’EPHE devenue l’EHESS. Il fut membre du comité de rédaction des Cahiers du monde russe depuis 1964. Son enseignement et sa recherche se centrèrent alors sur l’art et l’histoire intellectuelle de la Russie. Un troisième aspect, présent dès le début des années 1960, l’accapara de plus en plus : une enquête sur l’idéologie qui s’inscrivait dans ses réflexions sur histoire et psychanalyse. Le cas russe n’était pour lui qu’une application, c’est pourquoi il travaillait avec des universitaires spécialistes d’autres cultures, notamment Léon Poliakov, s’éloignant ainsi d’une histoire sociale de la Russie représentée par Roger Portal. S’il renia par la suite cette approche psychanalytique, elle n’en constitua pas moins un axe important de quelques-uns de ses travaux universitaires majeurs. Une inflexion se fit jour dans son séminaire dans la deuxième moitié des années 1970, désormais ouvertement tourné vers l’analyse très contemporaine du monde communiste et consacré tour à tour au phénomène du samizdat en Russie ainsi qu’en Pologne, à la diplomatie soviétique, puis, à partir de l’automne 1989, aux voies de sortie du communisme. Dès lors, son séminaire est fréquenté tant par des universitaires (Wladimir Bérélowitch, Jutta Sherrer, Claire Mouradian), que par des intellectuels dissidents, voire des experts.
De fait, son travail universitaire se conjugua avec une intense activité d’essayiste et de chroniqueur, engagé dans la dénonciation du monde communiste. Il s’était familiarisé avec la pensée libérale à travers la fréquentation des cercles de la revue Preuves, créée en 1951 sous les auspices du Congrès pour la liberté de la Culture, dans laquelle il publia des articles à partir de 1966. La rencontre avec son futur directeur de thèse, Raymond Aron, dont il suivit le séminaire à partir de 1968, achèva de l’inscrire dans le courant libéral. Il fit partie du petit cercle qui le soutint dans son appel à fonder un comité de défense et de rénovation de l’université française, publié le 11 juin 1968 dans Le Figaro. C’est sous sa direction qu’il rédigea sa thèse de sociologie politique publiée en 1977 sous le titre Les origines intellectuelles du Léninisme. Par ailleurs, dès le tout début des années 1970, il publia des essais politiques remarqués, notamment la préface en 1970 à l’ouvrage d’Andréï Amalrik, L’Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ?, puis, en 1976, son Court traité de soviétologie à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses, préfacé par Raymond Aron. Il écrivit encore dans Contrepoint, la revue héritière de Preuves, née dans les milieux de la droite étudiante de l’IEP. En novembre 1973, il participa à la table ronde organisée par Esprit (« Où va le régime soviétique »). Il fut également présent au colloque consacré aux événements hongrois et polonais de 1956, organisé en 1976 par Pierre Kende et Krzyszstof Pomian, qui marqua un moment important dans la constitution d’un mouvement anti-totalitaire au sein des intellectuels français, et dans lequel se retrouvaient les tenants du courant libéral et les représentants d’une gauche non communiste. En 1978, il fit partie du groupe fondateur, autour de Raymond Aron, de Commentaire qui succèdait à Contrepoint. Membre du comité de rédaction, puis du comité de direction à partir de 1986, il y publia plusieurs articles où il développa le thème du néo-stalinisme qui gouvernait selon lui l’URSS contemporaine, idée présente également dans ses essais, notamment Anatomie d’un spectre paru en 1981. Prenant la succession de Raymond Aron dans les colonnes de L’Express, il y fut éditorialiste entre 1983 et 1988. Ses textes furent aussi traduits et publiés dans des revues anticommunistes comme Dissent, Commentary, Survey, L’Autre Europe, repris dans des samizdats, surtout polonais, du fait de ses relations avec les milieux d’oppositions et la revue Znak de Cracovie, développées à la faveur des conférences qu’il donna tant à Varsovie qu’à Cracovie à partir du milieu des années 1970. Il intervint également sur les ondes de Radio Free Europe. De fait, son engagement proatlantiste ne se démentit pas. Visiting Scholar au Wilson Center (Kennan Institute, Washington) en 1979, à la Hoover Institution à Stanford (1982-1983), à Princeton en 1995, il fut membre de la New Atlantic Initiative, créée à Prague en mai 1996 sous les auspices de l’American Enterprise Institute (Washington), un réseau qui réunissait think-tanks, grands dirigeants d’entreprises, journalistes, personnalités de la politique et de la culture. Il fut également conseiller scientifique, aux côtés d’E. Leroy Ladurie et de Claude Harmel, de l’Institut d’Histoire sociale, fondé en 1935 par Boris Souvarine et présidé depuis 1998 par Jean-François Revel.
Le 11 décembre 1996, Alain Besançon fut élu à l’Académie des Sciences morales et politiques, en section Morale et Sociologie, au fauteuil du grand rabbin Jacob Kaplan (il fut transféré ensuite dans la section Philosophie au fauteuil de Jean Guitton). Auteur de réflexions sur l’Église (cf. Les trois tentations de l’Église), il fut invité par Jean-Paul II à participer au synode des évêques. En 1999, il retourna en Russie pour remettre le Prix de l’Académie à Soljenitsyne. En 2001, il fut fait docteur honoris causa par Iouri Afanassiev, recteur du RGGU (Université Russe des Sciences Humaines).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article16565, notice BESANÇON Alain par Nathalie Moine, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 octobre 2008.

Par Nathalie Moine

ŒUVRE : Le tsarevitch immolé : la symbolique de la loi dans la culture russe, Plon, 1967. — Histoire et expérience du moi, Flammarion, 1971. — Éducation et société en Russie dans le second tiers du XIXe siècle, La Haye, Mouton, 1974. — Court traité de soviétologie, à l’usage des autorités civiles, militaires et religieuses, préface de Raymond Aron, Hachette, 1976. — Les origines intellectuelles du léninisme, Calmann-Lévy, 1977. — La confusion des langues. La crise idéologique de l’Église, Calmann-Lévy, 1978. — Présent soviétique et passé russe, Le Livre de Poche, 1980. — Anatomie d’un spectre : l’économie politique du socialisme réel, Calmann-Lévy, 1981. — La falsification du bien. Soloviev et Orwell, Julliard, 1985. — L’image interdite : une histoire intellectuelle de l’iconoclasme, Fayard, 1994. — Trois tentations dans l’Église, Calmann-Lévy, 1996. — Le malheur du siècle : sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah, Fayard, 1998.

SOURCES : Nicolas Baverez, Raymond Aron, un moraliste au temps des idéologues, Flammarion, 1993. — Alain Besançon, Une génération, Julliard, 1987. — Sabine Dullin, « Les interprétations françaises du système soviétique », Michel Dreyfus, alii (dir.), Le siècle des communismes, Les Éditions de l’Atelier, 2000, p. 47-65. — Pierre Grémion, Intelligence de l’anti-communisme. Le Congrès pour la Liberté et la Culture à Paris, 1950-1975, Fayard, 1995. — Laurent Jalabert, Le Grand débat. Les universitaires français — historiens et géographes — et les pays communistes de 1945 à 1991, Toulouse, GRHI, 2000. — Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris—Montpellier. PC-PSU. 1945-1963, Gallimard, 1981. — Rémy Rieffel, notice « Commentaire », in J. Julliard, M. Winock (ed.), Dictionnaire des intellectuels français. Les personnes, les lieux, les monuments, Seuil, 1996 et notice « Alain Besançon » in idem, éd. revue et augmentée, 2002. — Rémy Rieffel, La tribu des clercs. Les intellectuels sous la Ve République, 1958-1990, Calmann-Lévy, 1993 — Notice biographique du Who’s who in France, 1997-1998. — Notice in J. Revel, N. Waechtel (dir.), Une école pour les sciences sociales : de la Ve section à l’EHESS, Paris, Cerf, 1996. — Entretien avec Alain Besançon, 2 mai 2003. — Dossier administratif (d’enseignant) d’Alain Besançon, archives EHESS.

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