BERRY Henri

Par Patrick Mortal

Né le 25 novembre 1944 à Roanne (Loire) ; secrétaire général de la Fédération national des travailleurs de l’état (CGT) de 1975 à 1995 ; militant communiste.

Henri Charles Berry est l’héritier d’une longue tradition d’ouvriers de l’État. Son grand-père paternel, graveur sur matrice et chef d’équipe à la Manufacture d’armes de Saint-Étienne (MAS), a été muté à l’Arsenal de Roanne (ARE) peu après sa création. Son père,
Nicolas Berry, né à Saint-Étienne, fait partie de la première promotion de l’École de formation technique de l’ARE. Henri et son frère aîné Louis y entrent à leur tour, mais ce dernier suivra ensuite une autre voie. La solidarité familiale continue cependant à marquer la vie d’Henri. Le départ de son frère pour la guerre d’Algérie est la raison immédiate de son engagement au sein des Jeunesses communistes en 1960. Il faut dire que la famille a déjà payé un lourd tribut à la Grande Guerre et que le père a échappé de justesse au sort d’un de ses proches compagnons d’atelier et de Résistance (FTPF) arrêté et déporté. À vingt ans, Henri Berry épouse Claudette Pigat, employée aux Papeteries de Navarre. Le couple aura deux fils et lorsque Louis et son épouse décèdent prématurément, en 1981, il prend en charge leurs deux enfants, à peine adolescents. Ce couple militant assure ainsi de front de lourdes responsabilités familiales et politiques. Les embûches dressées par l’administration sur le chemin de la promotion professionnelle du jeune Henri décident très tôt de son complet engagement militant : puisqu’on ne veut décidément pas qu’il entre à l’École Technique Nationale ni comme formateur à l’école d’apprentissage bien qu’il soit brillant apprenti puis ajusteur à la qualification reconnue, il consacrera toute son énergie à la cause commune. Sa carrière militante est au carrefour d’un héritage -encore- et du renouvellement des équipes qui suit Mai 1968. Du côté de la tradition, deux rencontres semblent avoir compté : celle de Marius Thévenoux, un des fondateurs du Parti communiste dans la Loire, et celle de Jacky Fournier, qui a repris à l’Arsenal le flambeau de la CGT, en 1954, dès le lendemain -au sens strict- de la révocation de tout le bureau du syndicat après une manifestation contre la guerre d’Indochine. Animateur en 1963 d’une grève de sa promotion à la sortie d’apprentissage, Henri Berry suit l’école de base du Parti communiste et devient secrétaire de la cellule de son atelier. La section communiste de l’Arsenal compte alors une centaine de militants qui distribuent le bulletin Notre Voix. Parallèlement, il milite à la CGT. La grève de Mai 68 ne dure ici que 8 jours, mais si l’immense établissement n’est pas occupé, les piquets permanents à chaque entrée et les grands meetings contribuent à modifier l’ambiance. Surtout, l’accord professionnel du 4 juin élargit les droits syndicaux : deux réunions annuelles sur le temps de travail pour tous les salariés, deux heures par mois pour les membres des bureaux syndicaux. Les locaux syndicaux deviennent une référence dans la vie des établissements. L’élargissement des équipes dirigeantes est alors nécessaire et possible. À la fin de l’année Henri Berry entre avec plusieurs jeunes militants au secrétariat du syndicat de l’ARE, en même temps qu’à celui de la section communiste. C’est le début d’une ascension où l’investissement interprofessionnel précède souvent les responsabilités professionnelles, et où les fonctions politiques accompagnent chaque étape : de 1969 à 1972 Henri Berry devient successivement membre de la direction de l’UL de Roanne, du Comité fédéral du PCF de la Loire, de la Commission exécutive de l’UD, du Centre départemental des jeunes de la CGT et du Centre confédéral de la jeunesse, et enfin secrétaire du syndicat de l’Arsenal.
Il faut toutefois l’intervention personnelle de Georges Marchais en marge du congrès communiste de 1972 pour convaincre Henri Berry de s’arracher à ses racines et aux débats locaux du parti. Il devient alors secrétaire de la Fédération Nationale des travailleurs de l’État, en charge de la coordination de l’activité. Le couple s’installe en région parisienne, non sans douleur : il faut vendre la maison, et Claudette, embauchée au siège de la CGT, doit recommencer une seconde carrière. En fait, il s’agit de préparer le remplacement de Michel Warcholak, appelé à des responsabilités confédérales. En juin 1975, Henri Berry entre à la Commission exécutive confédérale de la CGT, et le congrès fédéral de décembre le désigne comme secrétaire général.
Les vingt ans de secrétariat général d’Henry Berry sont marqués par des événements décisifs. Le document d’orientation du congrès de 1975 annonce qu’avec le programme commun de la gauche « la lutte des classes prend une dimension nouvelle « . Mais la rupture de l’Union de la gauche en 1977 et la politique d’austérité du gouvernement Barre viennent refroidir cette ardeur : le refus d’appliquer les « décrets salariaux « qui sont au coeur du statut des travailleurs de l’État contraignent la Fédération à la défensive. Deux grèves longues, unitaires et dures font finalement reculer le gouvernement en 1978 et 1979, mais le statut est néanmoins écorné. La violence des affrontements, notamment à Brest et Cherbourg, suivant celle du conflit de la sidérurgie, n’est pas pour rien dans la défaite de la droite en 1981. Mais si la présidence de F. Mitterrand s’ouvre sur une loi d’amnistie qui permet de reconstituer les carrières des révoqués des années 1950, la pérennité des arsenaux d’État demeure en péril. En 1989, le ministre de la Défense nationale J-P. Chevènement transforme les arsenaux de terre en société nationale : GIAT-Industrie.
Henri Berry ne se contente pas, durant cette période, d’organiser la résistance par l’action. Il contribue à une élaboration déjà engagée à son arrivée au secrétariat, mais qui prend avec les événements une tournure dramatique. Cette réflexion trouve ses sources dans plusieurs institutions. Henri Berry renoue les contacts abandonnés depuis des années avec la FSM, et entre dès 1976, au congrès de Varsovie, à la Commission administrative de l’Union internationale des syndicats de la métallurgie. S’il n’y rencontre pas de vrais représentants des complexes industrialo-militaires de l’Est, prudemment reclus par leurs gouvernements, il y trouve une source d’information sur les industries d’armement de l’ouest, dont les salariés adhèrent souvent aux syndicats de métallurgistes, et l’occasion d’échanges appréciés des syndicats d’établissements avec les syndicats cubains. En 1977-1979, il est par ailleurs auditeur à l’Institut des hautes études de la Défense nationale. Enfin, il entre dès 1975 à la Commission de Défense nationale du PCF et suit en 1979-1980 l’école de cadres de Choisy.
Cette soif de comprendre facilite la publication d’une ultime version de la position de la FNTE sur les questions d’armement, somme toute fidèle à sa tradition, un lointain écho des propositions d’Albert Thomas en 1918 et de Charles Tillon en 1946. En juin 1977 paraît un opuscule signé par le Comité exécutif fédéral : « Démocratisation de la gestion des arsenaux et établissements de l’État « . Un conseil supérieur de gestion doté de vastes compétences aurait pour mission d’appliquer les décisions du parlement et du gouvernement. Sa composition est ébauchée : « le paritarisme pourrait être retenu à la condition que les représentants élus des personnels disposent d’un droit de veto suspensif afin qu’ils puissent exercer un véritable contrôle. « Il travaillerait en liaison avec des comités de gestions locaux, régionaux, de branches et s’appuierait sur des commissions de travailleurs. Il serait associé à l’élaboration du budget et désignerait un représentant au Commissariat au plan, chargé des productions civiles réalisées par les arsenaux. Par ailleurs les activités sociales et culturelles seraient gérées par un comité composé uniquement de civils élus, avec un seul représentant du ministère de la Défense, et des comités d’établissements seraient créés, qui seraient propriétaires du patrimoine social dont ils assureraient la gestion. Les arsenaux et les sociétés nationalisées retrouveraient le monopole de la production d’armement, tout en développant des productions civiles. En revanche, les objectifs de « l’autre politique de défense  » souvent évoquée par les tracts de l’époque restent vagues - la défense de l’indépendance nationale, mais comment ? Contre quelle menace ? Avec quel contenu ? Cela, sans doute, est considéré comme étant du ressort des partis politiques et des institutions de la République. En attendant, l’on mène campagne pour conserver aux arsenaux leurs productions fondamentales, par exemple pour que le fusil d’assaut français soit fabriqué par la MAS. Henri Berry est par ailleurs le seul dirigeant d’une fédération syndicale à participer à l’élaboration du programme propre du PCF sur ces questions, perpétuant ainsi la tradition d’une courroie de transmission du syndicat vers le parti initiée à l’époque d’Albert Thomas.
Alors que la majorité des productions d’armement est réalisée en dehors des arsenaux, cela conduit toutefois à une position qui suppose les nationalisations achevées. La proposition de loi déposée par les députés communistes le 1er août 1978 stipule que « la nation a la charge de fournir « à la Défense les moyens dont elle a besoin. « Il faut en finir avec la loi du profit dans [ce] domaine » et « les décisions générales en matière de politique industrielle et de fabrication d’armement [doivent être] prises par le Parlement sous forme de loi de programmation militaire « . Recherche et production « relèvent en priorité de la compétence des arsenaux et établissements de l’État ».
C’est Henri Berry qui explique le sens de cette loi dans le numéro de janvier 1979 des Cahiers du Communisme. Il la présente comme une réponse aux projets d’intégration européenne, décrits comme une réédition de la Communauté européenne de défense de 1954, visant essentiellement à intégrer la défense européenne à l’OTAN. Cette position est toutefois tout autant une réplique aux projets surgis de la contradiction entre la crise économique et les objectifs de défense des états européens sous la pression remarquée des États-Unis, alors qu’un « Groupe européen indépendant de programme « explore des voies de coopération industrielle entre états permettant de rentabiliser les investissements du secteur. Rétrospectivement, cette position de la FNTE et du PCF apparaît comme la prise de conscience par les militants des arsenaux de l’actualité brûlante de la contradiction entre leur statut national et la dynamique européenne, voire celle de la globalisation. Elle va dès lors contribuer à entretenir la méfiance entre militants communistes et socialistes, et surtout entre la CGT et la CFDT clairement européiste. La question cesse dès avant 1991 d’être celle de l’affrontement est-ouest, mais cela ne change rien, pour des raisons évidentes ! Le 5 mars 1979, entre deux grèves massives, mais après la rupture de l’unité de la gauche, le secrétaire général Henri Berry alerte les syndicats dans une note d’analyse du discours d’un rapporteur du budget de la Défense, le député apparenté UDR Cabanel. Il cite notamment : « [...] on peut se demander si une réflexion d’ensemble sur les arsenaux ne s’impose pas et si en réalité une transformation juridique de leur statut ne doit pas être conduite rapidement ». Dans ce contexte, l’attaque contre les décrets/coeur du statut prend une autre dimension. Henri Berry passe de ce constat à la double affirmation suivante :
- 1) « C’est pourquoi notre fédération CGT dit non à l’intégration européenne en matière d’armement [et] non à l’élargissement de l’Europe capitaliste, car ces deux projets sont porteurs de la perte des statuts des personnels et de ceux de nos établissements « 
- 2) « Aujourd’hui, pour mener d’une façon conséquente et cohérente le combat revendicatif, il n’est pas possible de ne prendre en charge qu’une partie des objectifs revendicatifs en oubliant de lutter contre les données fondamentales qui les remettent en cause. « 
Le 37e congrès fédéral entend un rapport détaillé sur cette question. D’une façon plus générale, la Fédération analyse le retrait de FO et ce qu’elle perçoit comme les tergiversations de la CFDT à travers ce prisme : ceux qui sont pour l’Europe sont réticents dans la défense du statut des établissements et des décrets qui en sont la conséquence. Aussi la FNTE fera-t-elle le choix d’une résistance opiniâtre à la « nationalisation « de 1989, à la différence de la CFDT qui accompagnera le changement de statut.
Autour de cette défaite, le secrétaire général sera confronté à une fronde multiforme : les militants communistes sont désorientés successivement par la politique de désarmement de Gorbathev, par la « nationalisation » par le « nouvel ordre mondial « . Des délégués réclament au congrès fédéral de 1992 des prises de positions « moins partisanes ». Le secrétaire général tire lui même le bilan de cet affrontement de portée historique : il décrit « l’aggravation brutale de la casse [...] au profit des grands groupes privés français et étrangers pour poursuivre la course au surarmement », l’émergence d’un « monde profondément bouleversé : [...] l’effondrement des pays de l’Est et l’échec de cette forme de socialisme dénaturé au fil des années par le bureaucratisme, l’autoritarisme et la main mise du parti au pouvoir sur tout  », et au moment même de la « guerre du Golfe », une « dérive supranationale en matière de défense ». La « loi de liquidation du GIAT » montre que cette transformation est « un drame humain, social, et un fiasco économique, industriel et financier. » Il prévoit cependant un avenir au « syndicalisme de classe », en rappelant que la CGT a « pris sa place dans la lutte pour la paix et contre la guerre ». Et il termine : « Certes nous avons pris des coups. Mais nous avons opposé une sacrée résistance et, à ce sujet, convient-il de rappeler que le GIAT d’après le plan secret de 1989 ne devrait plus compter que 6 000 à 8 000 personnels actuellement ? Or il y a encore plus de 12 000 salariés. » Au total « les faits, la vie ont tranché entre ceux qui par leur analyse de classe ont dit la vérité aux travailleurs et les ont appelés à lutter pour se défendre et ceux qui ont caché cette vérité pour capituler dans leur dos et accompagner les décisions gouvernementales ». Mais les réductions d’effectifs sont alors loin d’être suspendues. Au cours de ces années, la FNTE a préservé sa première place en nombre d’électeurs et d’adhérents, malgré un lent recul qu’accentue le changement de statut, l’élection par catégories au Comité d’entreprise devenant la référence. Un cycle achevé, la fédération meurtrie mais stabilisée, Henri Berry demande à se retirer et quitte en 1995 ses responsabilités syndicales, tout en conservant jusqu’en 2001 son mandat aux relations internationales. Il aura également été conseiller municipal communiste de sa ville d’adoption près de Paris, Stains, de 1983 à 1989.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article16470, notice BERRY Henri par Patrick Mortal, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 octobre 2008.

Par Patrick Mortal

SOURCES : Le Travailleur de l’État, du N° 225 d’octobre 1975 au N° 415 de juin 1995 ; tracts et circulaires fédéraux conservés par le syndicat de la MAS ; H. Berry, « Prémices à la Communauté européenne militaire « , Les cahiers du Communisme, janvier 1979, entretien avec Henri Berry le 22 décembre 2004 — Référence : P. Mortal, Ss. dir. J-F Eck, Des armes et des hommes, les travailleurs des arsenaux de terre en France (1 800-fin du XXe siècle), thèse soutenue à Lille 3 Charles de Gaulle, septembre 2004, 1047 p.)

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