Né le 29 août 1894 à Marissel (Oise), mort le 10 août 1975 à Paris ; écrivain et journaliste.

Fils d’un ancien avocat à la Cour de cassation et au Conseil d’État, Charles-Nicolas Bernier, Jean Bernier fit ses études au lycée Buffon. Licencié en droit, diplômé de l’École libre des Sciences politiques où il a été l’ami de Raymond Lefebvre*, il fut mobilisé le 4 septembre 1914 avec la classe 14, à l’âge de vingt ans. Affecté au 117e RI, il partit pour le front en novembre 1914 et y resta treize mois ; il prit part à la bataille de Champagne et fut blessé le 8 décembre 1915. Après trois mois d’hôpital, quatre mois de convalescence ou de dépôt, il fut affecté aux chemins de fer de campagne en juin 1916. Détaché au ministère des Affaires étrangères d’octobre 1916 à l’armistice, il fut réformé en 1919 avec pension et promu lieutenant. Il était décoré de la croix de guerre.
Jean Bernier appartenait à cette jeune génération marquée par l’expérience et la haine de la guerre et qu’un profond sentiment de révolte contre la société conduisit à adhérer au communisme naissant et à rejoindre l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC).
Après la guerre, Jean Bernier s’orienta vers le journalisme et la littérature. Ami de Jean Galtier-Boissière*, il collabora au Crapouillot et y tint en 1919 la première rubrique des concerts. Il écrivit aussi dans L’Europe nouvelle et Monde nouveau.
En 1920, Jean Bernier obtint le prix « Clarté » pour La Percée, roman autobiographique où il était représenté par Jean Favigny, âgé de vingt ans ; à plusieurs endroits du récit, le héros dénonçait le voile jeté sur le sort et les souffrances des combattants. Comme son personnage, Jean Bernier pouvait dire : « Celui qui n’a pas compris avec sa chair ne peut vous en parler. » L’historien américain Jean Norton Cru, dans Témoins, plaçait La Percée au premier rang de tous les romans de guerre, au point de vue documentaire ; il considérait même que le tableau de la guerre qui en ressortait était supérieur pour la véracité à celui du Feu.
Jean Bernier collaborait au Journal du Peuple, aux Cahiers d’aujourd’hui, aux Cahiers idéalistes français, mais c’est dans la revue Clarté qu’il donna la mesure de ses qualités d’écrivain et de journaliste. Membre du comité directeur de novembre 1921 jusqu’en 1926, il fit partie de la petite équipe qui en assura réellement la parution. Il fut de ceux qui voulurent faire de la revue Clarté, héritière du mouvement fondé par Henri Barbusse* en 1919, la tribune d’une génération marquée par la guerre. Rompant progressivement avec les idées qui avaient été à la base du mouvement « Clarté », la revue (dirigée nominalement jusqu’en 1923 par H. Barbusse) s’attacha surtout à une œuvre de critique : la dénonciation de la culture et des valeurs bourgeoises avec comme perspective l’espoir d’une révolution proche. J. Bernier s’occupait essentiellement de la rubrique « La Vie intellectuelle ».
Il fut un des artisans des numéros spéciaux lancés en août 1922 et en juillet 1924 pour lutter contre « l’oubli de la guerre ». En mai 1922, Jean Bernier avait démissionné de l’Association des Écrivains combattants, en même temps que Paul Vaillant-Couturier*, pour protester contre la vision officielle de l’histoire de la guerre. Il collabora aux pamphlets lancés par « Clarté » en 1924 après la mort de Maurice Barrès*, puis celle d’Anatole France*, occasions pour la revue de dénoncer à la fois le rôle de l’intelligence de droite et celle de gauche durant la guerre ; ainsi le vit-on faire le procès de l’homme qui incarna la France de l’Arrière (« J. Jolinon contre Barrès. La Réponse des Soldats » Clarté, 1er janvier 1924), comme celui d’Anatole France (« Contre Anatole France. Cahier de l’Anti-France », pamphlet) du 15 novembre 1924.
Dans ce dernier numéro, Jean Bernier saluait avec sympathie le pamphlet des surréalistes contre Anatole France, « Un Cadavre » (octobre 1924) et y appelait André Breton* « l’esprit peut-être le plus fanatiquement honnête de toute sa génération » ; en revanche, il relevait une phrase du texte de son ami Louis Aragon* sur « le tapir Maurras et Moscou la gâteuse » qui entraîna en décembre 1924 une polémique entre Aragon et Clarté sur la portée de la révolution russe.
Ami de P. Drieu La Rochelle qu’il ne put faire évoluer vers le communisme, Jean Bernier commenta dans Clarté chacun de ses livres. Il donna ainsi en 1922 un article sur État civil, en 1923 une longue étude sur Mesure de la France (« Les angoisses d’un jeune bourgeois », Clarté, 15 mars 1923). Si les œuvres de Drieu La Rochelle trouvèrent un écho à Clarté, ce fut bien parce qu’un même sentiment d’angoisse devant une société en ruine unissait ces jeunes écrivains combattants.
À l’été 1925, une crise éclata à la direction de Clarté provoquant la démission le 2 juin 1925 de Jean Bernier (lettre de démission publiée dans le numéro de juin), démission reprise en août. À partir de l’été 1925, après le rapprochement intervenu au moment de la guerre du Rif, Jean Bernier poussa à un rapprochement avec le groupe surréaliste, ouvrit la revue à Louis Aragon*, Robert Desnos*, Paul Eluard*, Leiris. Jean Bernier justifiait cette ouverture par l’adhésion des surréalistes à la révolution sociale (déclaration commune Clarté- - groupe surréaliste publiée dans l’Humanité, le 8 novembre 1925) : « Nous nous préparons - écrivait-il - à mener une activité que nous estimons communiste en dehors des organisations politiques communistes. » Cependant, Jean Bernier qui, à l’origine, au sein de Clarté, avait été le plus proche des surréalistes, n’avait pas la confiance de Breton, et ce fut Victor Crastre* qui fut chargé de mettre au point le projet de revue commune entre Clarté et les surréalistes. Après l’échec de la revue commune Clarté - groupe surréaliste (La Guerre civile), le nom de Jean Bernier n’apparut plus dans Clarté qui reparut sous la responsabilité de Marcel Fourrier* et de Pierre Naville. À l’été 1925, il rencontra Colette Peignot et vécut aaec elle une relation douloureuse dont témoignent les textes publiés dans L’Amour de Laure.
En 1924, Jean Bernier entra à l’Humanité à la rubrique « La Vie sociale ». Après avoir interrompu un temps sa collaboration à l’Humanité, il la reprit en 1926. Il y demeura jusqu’en 1929, chargé des questions sportives sous le pseudonyme de Robert. J. Bernier avait en effet consacré un livre au rugby, Tête de Mêlée (1924) ainsi qu’un autre au football.
À partir de 1929, Jean Bernier s’éloigna du communisme officiel, se rapprocha des militants d’opposition, milita dans les milieux syndicalistes et libertaires et rompit définitivement avec le surréalisme.
En mars 1931, Jean Bernier signa l’appel du Cercle communiste démocratique (voir Boris Souvarine*) en faveur de David Riazanov, le directeur de l’Institut Marx et Engels, arrêté et condamné dans le cadre du procès des menchéviks.
De 1931 à 1936, il fit partie du « Cercle communiste démocratique » fondé par Souvarine en 1926 et collabora à La Critique sociale de Souvarine, notamment à la Revue des livres de 1931 à 1933 ; il s’y signala par des articles témoignant de son intérêt pour la psychanalyse (« Sur Freud et la religion », n° 6, septembre 1932, « Sur la thèse de Jacques Lacan : De la psychose paranoïaque », n°- 7, septembre 1933). Ce fut dans La Critique sociale également que Bataille et Bernier s’opposèrent à propos de l’interprétation des thèses de Krafft-Ebing sur la sexualité. En 1933-1934, il écrivit dans le journal communiste oppositionnel le Travailleur communiste syndical et indépendant de Belfort.
Lié depuis la guerre avec Gaston Bergery*, il le suivit à Front commun (1933), fit partie du conseil exécutif de Front commun et il collabora à La Flèche. Cependant il fut bientôt en désaccord politique avec Bergery et, en avril 1935, Jean Bernier et Lucie Colliard* démissionnaient de « Front social », l’ancien « Front Commun » (voir La Révolution prolétarienne, 10 mai 1935).
Il fit partie du comité provisoire d’organisation (en juillet 1935) de la « Conférence nationale contre la guerre » dont le secrétaire fut Robert Louzon* et qui se réunit à Saint-Denis (10-11 août 1935). Jean Bernier participa au groupe Contre-Attaque lancé par Georges Bataille* et André Breton en septembre 1935. Les Cahiers de Contre-Attaque annoncèrent la parution d’une étude rédigée par Bataille et Bernier, La vie de famille, texte qui ne fut pas publié alors. Selon Henri Dubief (Textures, 1970-6), Jean Bernier aurait collaboré, avec Bataille et Lucie Colliard, à la rédaction du tract « Travailleurs, vous êtes trahis ! » (avril 1936) lancé par Contre- Attaque après l’occupation de la Rhénanie. Cette initative allait entraîner la rupture avec André Breton* et les surréalistes.
Après avoir adhéré à la CGT en 1935, Jean Bernier participa avec Nicolas Lazarévitch* et Raymond Guilloré* à la fondation du Cercle syndicaliste « Lutte de classes » et à la rédaction du Réveil syndicaliste (1937-1939). Il était alors correcteur d’imprimerie (il avait été admis au Syndicat des correcteurs le 8 mai 1936).
Jean Bernier écrivit dans Le Libertaire (1936-1937) ; il y publia une suite d’articles, « La révolution espagnole et l’impérialisme », qui furent réunis en brochure. Il cherchait à y éclairer les contradictions dans lesquelles se débattait la révolution espagnole dans ses rapports avec l’Europe impérialiste. Bernier voyait la clé de la situation dans les rapports germano-russes : l’Allemagne voulait réaliser un néo-Locarno excluant l’URSS et l’URSS voulait empêcher toute détente entre impérialismes « démocratiques » et impérialismes « fascistes ». En ce qui concernait l’intervention soviétique en Espagne, Jean Bernier dénonçait le danger, pour les gouvernements de Madrid et de Barcelone, d’une mainmise qui aboutirait à l’avortement bureaucratique de la révolution ; d’autre part, écrivait-il, en « s’abandonnant à la Russie et, par conséquent, en faisant sienne la stratégie impérialiste, la révolution espagnole, propageant et cautionnant le mythe stalinien et hitlérien du conflit international entre la démocratie et le fascisme, se livrerait pieds et poings liés à l’impérialisme et empêcherait toute réaction du mouvement ouvrier d’Occident contre le social-patriotisme des organisations « communistes », « socialistes » et « syndicales ».
Jean Bernier continua à collaborer au Crapouillot, il participa notamment en janvier 1938 au numéro spécial sur « L’Anarchie », avec Victor Serge* et Alexandre Croix*. Il y donna deux articles, « Espagne rouge et noire » et « Actualité de l’Anarchisme » ; dans ce dernier il se prononçait, devant la faillite du réformisme occidental et du bolchevisme russe en faveur d’un anarcho-syndicalisme fédéraliste. « Ce n’est pas, semble-t-il, faire preuve de partialité que de penser que, mieux qu’aucune tendance du mouvement socialiste en déroute, l’anarchisme (non conformiste et antidogmatique par nature), le communisme libertaire (riche de la tradition bakouninienne et de l’expérience anarcho-syndicaliste d’Espagne, si faussée que celle-ci ait été par le jeu impérialiste, si décevante qu’elle puisse paraître à certains égards) sont qualifiés maintenant pour procéder à la révision nécessaire des principes d’organisation et de tactique mis en œuvre par le réformisme et le bolchevisme.
A cet égard, l’union des idéaux anarchistes (que rien, à la limite, ne sépare des idéaux marxistes) avec le syndicalisme révolutionnaire, tel qu’il s’élaborait avant la guerre dans les pays latins, tel qu’il vit en Espagne, tel qu’il resta latent en France, revêt une importance extrême. »
Jean Bernier collabora avec d’autres pacifistes de gauche à « Septembre 1938 ».
J. Bernier fit six mois de « drôle de guerre » en Lorraine puis passa quatorze mois en captivité (de juin 1940 à août 1941). Rallié à Pétain, quoique hostile à la « Révolution nationale », il fut secrétaire de l’organisation des prisonniers de guerre en zone occupée (octobre 1942) ; il démissionnait quelques mois après, avec la quasi-totalité du Comité directeur, malgré la menace d’internement administratif. Il sera, en mars 1945, avec André Malraux* le seul homme que Drieu La Rochelle à la veille de son suicide souhaitait à son enterrement et il s’occupera de faire éditer son Récit secret.
Après la Seconde Guerre mondiale, il s’éloigna de la vie politique, se définissant comme « syndiqué et ennemi de tout totalitarisme ». Il se cantonnait à l’étude de la politique internationale et collaborait au Journal de Genève (1949-1952), au Bulletin de l’Union des Cercles d’études syndicalistes. Il tenait la rubrique des livres politiques dans le Crapouillot (1947-1949) puis continua à écrire dans Le Petit Crapouillot (1949-1966), dirigé par son ami Galtier-Boissière.
Il s’était marié avec Mlle Torisson et n’eut pas d’enfants.

ŒUVRE CHOISIE : La Percée, Paris, A. Michel, 1920, 256 p. — Tête de Mêlée, Paris, Éditions Clarté, 1924. — La Révolution espagnole et l’impérialisme, Paris, Éditions JAC (s.d.), 32 p. Les Cahiers libertaires, n° 2. — L’Anarchie par Victor Serge, Alexandre Croix, Jean Bernier, Crapouillot, n° spécial, janvier 1938, 66 p. — « Le Témoignage du Crapouillot » Le Crapouillot, mai 1965, pp. 29-31. — L’Amour de Laure. Textes réunis et préfacés par D. Rabourdin. Postface de J. Peignot, Flammarion, 1978.

SOURCES : RGASPI, Moscou, 495 270 8064. — Arch. Nat. F7/12952. — Arch. PPo. 96, classement provisoire et B A/1715. — Les Cahiers de l’Anti-France. « Clarté ». Ses initiateurs.Raymond Lefebvre, Vaillant-Couturier, Barbusse, n° 4, Éditions Bossard, 1922. — Jean Norton Cru, Témoins essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants, édités en français de 1915-1928, Les Étincelles, 1929. — « Dictionnaire des contemporains », Le Crapouillot, 1950, t. I, p. 24. — Alexandre Croix, « Jean Bernier, l’itinéraire d’un bourgeois révolté », La Révolution prolétarienne, août-septembre 1975. — Nicole Racine, « Une revue d’intellectuels communistes dans les années vingt : « Clarté (1921-1928) », Revue française de science politique, juin 1967, p. 484-519. — Yves Blondeau, Le Syndicat des Correcteurs de Paris et de la région parisienne : 1881-1973, Paris, Syndicat des correcteurs, 1973. — L’amour de Laure, op. cit. — Georges Bataille, Œuvres complètes, I, Gallimard, 1970. — André Thirion, Révisions déchirantes, Le Pré aux clercs, 1987. — Anne Roche, Christian Tarting (dir.), Des années trente. Groupes et ruptures, Éd. du CNRS, 198 ?. — Anne Roche, Boris Souvarine et la Critique sociale, La Découverte, 1990. — « Vers l’action politique. De la Révolution d’abord et toujours ! (juillet 1925) au projet de la Guerre civile (avril 1926) », présenté et annoté par Marguerite Bonnet, Archives du surréalisme publiées sous l’égide d’Actual, n° 1, Gallimard, 1988. — « Adhérer au Parti communiste. Septembre-décembre 1926 », présenté et annoté par Marguerite Bonnet, Archives du Surréalisme, 3, Gallimard, 1992. — F. Marmande, « La passe de Jean Bernier », Des années trente : groupes et ruptures, CNRS, 1985. — Notes de J.-L. Panné.

ICONOGRAPHIE : Frédéric Grover, Drieu La Rochelle, Gallimard, 1962 t. 112. — Hommage au Crapouillot, Crapouillot, n° 66, mai 1965.

Nicole Racine

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