QUILLIOT Roger, Adolphe, Aurèle

Par François Lafon

Né le 19 juin 1925 à Hermaville (Pas-de-Calais), mort le 17 juillet 1998 à Clermont-Ferrand ; professeur agrégé ; militant socialiste successivement dans le Maine-et-Loire, la Seine-et-Oise puis le Puy-de-Dôme ; membre du comité directeur de la SFIO (1963-1969) puis du Parti socialiste (1969-1971, 1977-1979) ; secrétaire de la fédération socialiste du Maine-et-Loire (1955-1957) puis du Puy-de-Dôme (1966-1973) ; conseiller municipal d’Angers ; maire de Clermont-Ferrand (1973-1997) ; conseiller général de Clermont-Ferrand-Nord, puis Nord-Ouest (1973-1979, 1985-1989) ; sénateur (1974-1981 ; 1983-1986 ; 1986-1998) ; député (1986) ; ministre du Logement dans le gouvernement Mauroy 1 (22 mai 1981-22 juin 1981), ministre de l’Urbanisme et du Logement des Gouvernement Mauroy 2 et 3 (23 juin 1981-4 octobre 1983) ; président de la Fédération nationale de l’Office HLM.

Roger Quilliot est né à Hermaville, dans le Pas-de-Calais, le 19 juin 1925, où ses parents étaient instituteurs. Parmi ses ascendants, l’un de ses grand-père était mineur. Comme il aimait à le confier, il fut éduqué dans un « scepticisme actif qu’on peut aussi bien qualifier de réformiste ». A la suite de ses études, il fut reçu au concours d’agrégation de Grammaire en 1949. Il enseigna successivement au lycée David d’Angers, puis au lycée de Savigny, enfin comme assistant à la faculté de Lettres de Clermont-Ferrand.

Après avoir adhéré en 1946 aux Étudiants socialistes, Quilliot fut membre de l’éphémère Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) de Jean-Paul Sartre et David Rousset. En 1950, il rejoignit la SFIO à Angers où il venait d’être nommé professeur au Lycée David. Il est l’un des 5 socialistes élus en 1953 lors de l’élection municipale, la ville demeurant gérée par le RPF.

Bien que proposé comme membre de la commission administrative fédérale (CAF) du Maine- et-Loire en février 1954, son élection fut contestée par le fédéral Maurice Cormier au motif qu’il n’aurait pas encore 5 ans d’ancienneté, position soutenue par le secrétaire général adjoint Georges Brutelle. Néanmoins il devint secrétaire fédéral du Maine-et-Loire en mai 1955 et conserva cette fonction en 1956. Au cours de son mandat il prôna un rapprochement avec les communistes qu’il concrétisa par des accords locaux avec le PC. Il critiqua également la méfiance émanant de la SFIO à l’égard de Pierre Mendès France. Lors du congrès national de la SFIO de 1955, Guy Mollet l’exécuta verbalement lui reprochant d’avoir « personnalisé le débat » : « Il n’y a pas de « politique de Guy Mollet » camarade Quilliot ! Il y a seulement celle qui a été fixée par le Parti ! »

À la suite de sa mutation professionnelle pour le Lycée de Savigny, il candidata à la CAF de la Seine-et-Oise en 1956. Compte tenu de sa « célébrité » acquise lors du congrès de 1955, il ne fut pas élu. Il publia néanmoins cette même année un article dans la Revue Socialiste intitulé « la mort des idéologies » dont il confiait que « ce fut au sein du parti un véritable tollé ».

Néanmoins, bien que très marqué par la politique algérienne, même s’il n’intervint quasiment pas sur cette question – un peu à la manière d’Albert Camus auquel, en 1956, il avait consacré un pénétrant essai La mer et les Prisons – sa fidélité au parti socialiste l’emporta sur la tentation de la rupture.

En effet, membre de la commission chargée d’étudier la situation en Algérie lors du décisif conseil national de la SFIO des 3 et 4 mai 1958 qui acta la rupture du parti socialiste avec Robert Lacoste et adhérant à l’UFD dans l’été 1958, il refusa de suivre les minoritaires qui devaient fonder le PSA lors du congrès de Montrouge en septembre 1958.

Membre à partir de décembre 1958 du groupe d’études doctrinales de la SFIO, il y développa son influence, bien que battu lors de l’élection au comité directeur lors du congrès de 1959, après avoir été nommé à la commission d’études chargées d’étudier le problème algérien lors du Conseil national des 10-11 janvier 1959. Progressivement, il fut perçu comme l’idéologue de la SFIO. Voilà pourquoi, nonobstant ses critiques antérieures vis-à-vis de Guy Mollet, il devint le responsable de la confrontation idéologique avec le PC, dans laquelle Guy Mollet, par le biais discret de Claude Fuzier, engagea la SFIO à partir de l’automne 1962. Participant à ces contacts, Roger Quilliot a toujours voulu minimiser son rôle, exposant qu’il avait principalement été la plume de ses deux camarades. Néanmoins, il joua un rôle de premier plan dans la préparation de la visite de la SFIO à Nikita Khrouchtchev en 1963. À cette occasion il lui avait été demandé de lire Lénine afin de soutenir le débat idéologique avec les communistes soviétiques. C’est que la démarche socialiste d’alors pensait qu’un accord avec le PC présupposait la mise à plat de l’ensemble des différends idéologiques, et que l’influence de Monsieur K pourrait s’avérer décisive à cette fin. Comme Quilliot l’écrivit alors dans un important essai Les communistes et nous : « Si demain, socialistes et communistes devaient susciter de grands espoirs et de grandes craintes – par l’établissement d’un programme commun –, ce ne pourrait être que pour aller au-delà d’un réformisme de circonstance et pour avancer dans la voie du socialisme. Mais il leur faudrait alors s’accorder sur l’objectif lui-même et les moyens d’y atteindre, donc s’élever au niveau des principes. » C’est peu de dire que la réponse de Khrouchtchev avait quelque peu douché les enthousiasmes lorsqu’il avait expliqué qu’il n’avait pas lu Marx et que cela ne le gênait pas pour diriger l’Union soviétique.

Quoi qu’il en soit, Quilliot était devenu incontournable sur ces questions comme en atteste son élection à la commission désignée par le conseil national des 19-20 mai 1962, chargée de rédiger le programme fondamental de la SFIO, avant d’être élu au comité directeur en 1963.

Il participa à ce titre aux colloques socialistes organisés par Georges Brutelle en 1964, et progressivement il s’affronta à Guy Mollet dont il trouvait qu’il était mû par un paradoxe : en même temps qu’il « était en train de faire un vrai parti « social-démocrate », il voulait maintenir un langage guesdiste. C’est pourquoi nous avons raté le virage qu’il était possible de négocier : celui d’un parti qui s’accepte comme réformiste. ».

C’est à cette occasion qu’il fit la connaissance de François Mitterrand, duquel il se rapprocha lors de l’expérience Horizon 80. Fait peu connu en effet, Mitterrand a participé à l’animation d’une réunion en faveur de Gaston Defferre à Bordeaux en compagnie de Roger Quilliot. Bien que très présent dans la campagne de Defferre, Roger Quilliot constata que la démarche du maire de Marseille de Grande Fédération ouverte vers le centre était vouée à l’échec du fait de la surenchère permanente exercée par Joseph Fontanet et Jean Lecanuet. Dans ces conditions il stigmatisa l’attitude de Guy Mollet lors de la réunion du 15 juin 1965 qui prit le risque d’apparaître aux yeux de l’opinion comme responsable d’un échec en réalité causé par l’intransigeance, notamment sur la question de la laïcité, des courants démocrates chrétiens et centristes.

Battu aux élections cantonales de 1964 à Savigny-sur-Orge, il s’était installé à Clermont-Ferrand où il avait été nommé enseignant à la faculté de Lettres en 1963 au moment où il était en train de réaliser l’édition des œuvres d’Albert Camus dans la Pléiade.

Membre suppléant du comité exécutif de la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste, créée le 6 décembre 1965, il fut rapporteur pour les questions d’éducation nationale dans le contre-gouvernement présidé par François Mitterrand au lendemain de l’élection présidentielle de décembre 1965. Parallèlement il fut désigné par le comité directeur de la SFIO le 16 mars 1966 pour organiser le dialogue avec le PC.

Secrétaire fédéral du Puy-de-Dôme, du 13 mars 1966 à 1968, Roger Quilliot poursuivit, jusqu’en 1973, cette fonction dans le Nouveau Parti Socialiste dont Alain Savary était devenu le Premier secrétaire. Dans le processus de disparition de la SFIO au profit du NPS, Quilliot avait été signataire en décembre 1968 de la motion Defferre « Pour le nouveau parti démocrate socialiste ».

Encaissant « tant bien que mal » le choc de la désastreuse campagne présidentielle Defferre-Mendès, il se lança dans la bataille pour les élections municipales de 1971 au côté de l’inamovible maire depuis la Libération, Gabriel Montpied. Ainsi, il fut élu 8e maire-adjoint de Clermont-Ferrand en juin 1971, chargé des affaires culturelles, de la jeunesse et de l’information, avant de devenir maire le 9 avril 1973, après le retrait de Gabriel Montpied. Parallèlement, ses travaux sur Albert Camus lui avaient permis d’obtenir le titre de docteur es lettres en 1970.

Roger Quilliot consolida son implantation locale en étant élu en 1973 conseiller général PS de Clermont-Ferrand-Nord, avec 69 voix seulement d’avance sur le candidat de la majorité, maire-adjoint de Chamalières, proche de Valéry Giscard d’Estaing. Il fut néanmoins battu dans ce canton en 1979, avant d’être réélu en 1985 dans le canton de Clermont-Ferrand-Nord-Ouest. Parallèlement il avait été élu président du syndicat intercommunal de l’agglomération clermontoise.

Depuis le congrès d’Epinay, Quilliot soutenait François Mitterrand, dont il signa la motion lors du congrès de Grenoble en 1973. Tout naturellement Mitterrand le désigna comme délégué départemental lors de sa campagne présidentielle de 1974. Le 22 septembre 1974, il fut élu sénateur du Puy de Dôme, poste qu’il occupa jusqu’à son entrée dans le gouvernement en 1981

Avant son élection au Sénat, il était également devenu président du syndicat intercommunal de l’agglomération clermontoise. Vice-président de l’Association des maires du Puy-de-Dôme à partir de 1974, Quilliot devint secrétaire général adjoint de l’Association des maires des grandes villes de France en 1974, puis président de juin 1977 à avril 1983 et vice-président de l’Association des Maires de France à partir de 1979. Parallèlement, il présidait la Commission permanente de la région Auvergne.

Au sein du Parti socialiste, Quilliot joua un rôle non négligeable, étant notamment nommé délégué national à l’Éducation nationale du PS, fonction qu’il occupa de 1975 à 1977 et qu’il retrouva en 1978.

Lors du Congrès de Metz, il soutint la motion de Pierre Mauroy, partageant avec ce dernier l’idée que la confusion avec le débat de la future élection présidentielle initiée par Michel Rocard avait fortement nui à la démarche.

Voilà pourquoi, après le 10 mai 1981, Roger Quilliot entama jusqu’en octobre 1983 un long séjour dans les divers gouvernements Mauroy. D’abord ministre du Logement dans le gouvernement homogène socialiste radicaux de gauche, il vit son ministère élargi au poste de l’Urbanisme et du Logement dans les gouvernements d’Union de la Gauche. Il démissionna de ce poste le 4 octobre 1983 et fut remplacé par Paul Quilès. Roger Quilliot était particulièrement qualifié pour cette fonction dans la mesure où, après avoir présidé l’office HLM de Clermont-Ferrand, il était à la tête depuis 1978 de la Fédération Nationale des Offices HLM. La Loi qu’il fit adopter le 12 juin 1982, sans pouvoir faire passer la réforme foncière qu’il appelait de ses vœux, privilégiait le logement social : définissant de nouveaux rapports entre propriétaires et locataires, elle déchaîna un tollé à droite et chez les partenaires du logement locatif privé. Bien que bénéficiant d’une substantielle manne budgétaire dans la lignée des grandes réformes sociales du premier septennat de François Mitterrand, elle fut contestée voire sabotée par les investisseurs privés qui firent chuter le nombre de mise en chantier.

Après son départ du gouvernement, Roger Quilliot retrouva la politique locale à Clermont-Ferrand et retrouva son siège de sénateur, sans abandonner la question du logement social puisqu’il prit la présidence de l’Union nationale des HLM en 1985.

Roger Quilliot fut ensuite élu député en mars 1986 au scrutin proportionnel. Il avait en effet estimé que sa notoriété pourrait permettre au Parti socialiste de sauver un siège, qu’il abandonna quelque temps plus tard au bénéfice de Maurice Pourchon pour s’en retourner au Sénat où il fut réélu jusqu’à sa démission le 15 juillet 1998. L’année précédente, il avait démissionné de son poste de maire de Clermont-Ferrand au profit de Serge Godard.

C’est dans cette fonction de maire que Roger Quilliot avait fait son dernier coup d’éclat. Le 14 octobre 1991, il avait annoncé à son conseil municipal qu’il avait remis son mandat au préfet. Il entendait par là même dénoncer l’indifférence financière du gouvernement dirigé par Edith Cresson face aux problèmes d’une agglomération de près de 300 000 habitants, dans une région enclavée et soumise aux choix industriels de Michelin. Il fut alors reçu tant par le Premier ministre que par le président de la République qui le firent revenir sur sa démission moyennant des crédits supplémentaires et il reprit sa démission le 8 novembre 1991. Aux élections municipales du 18 juin 1995, il avait battu Valéry Giscard d’Estaing de 861 voix.

Cet incident illustre plus que tout la haute conception de la politique qui animait Roger Quilliot.

Son suicide, le 17 juillet 1998, deux jours à peine après sa démission de son poste de sénateur, est également révélateur. Ce spécialiste d’Albert Camus fut jusqu’au bout un homme qui mit ses actes en conformité avec ses principes. Il avait, en collaboration avec son épouse Claire, publié un remarquable ouvrage : L’homme sur le pavois. Ils y relisaient tous deux l’épisode du suicide de Roger Salengro, ministre de l’Intérieur du Front populaire.

Roger Quilliot avait également publié en 1972 la première somme resituant, sans la dénigrer a priori, l’action des socialistes français dans la reconstruction de la République après la Seconde Guerre mondiale, initiant par là même une réflexion collective que devaient poursuivre d’autres intellectuels, à commencer par Marc Sadoun. Sans lui, il est improbable de penser que ce courant historiographique se serait constitué.

Son épouse, Claire Quilliot, avait également tenté de mettre fin à ses jours en même temps que son mari. Elle fut néanmoins ranimée. Elle entreprit alors la publication des Mémoires, puis un essai pénétrant, Primo Lévi revisité, paru en 2004. Moins d’un an plus tard, le 12 août 2005, elle aussi parvenait à se donner la mort par noyade à Saint-Avit dans le Puy-de-Dôme qui était devenu leur terre d’adoption.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article163746, notice QUILLIOT Roger, Adolphe, Aurèle par François Lafon, version mise en ligne le 7 septembre 2014, dernière modification le 7 septembre 2014.

Par François Lafon

OEUVRE : ÉCRITS : La Mer et les Prisons (1956), essai sur Albert Camus, édition Gallimard, réédition en 1970, 319 pages. — La société de 1960 et l’avenir politique de la France (1960). — Les communistes et nous (1963, Librairie des Municipalités). — La liberté aux dimensions humaines (1967). — La SFIO et l’exercice du pouvoir : 1944-1958 (1972). — L’Homme sur le pavois (1976). — Une écharpe de maire (1981). — Cent ans d’habitat social : une utopie réaliste avec Roger-Henri Guerrand, Albin Michel, Paris, 1989. — Misères et grandeur des maires de France (1997). — Mémoires, Odile Jacob (1999 et 2001).

SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/219 ; 19890523/4 et 17 ; 19980414-27. — Arch. FJJ/6EF73/2. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1967. — Bulletin intérieur de la SFIO, n° 109. — Bulletin fédéral de la Seine-et-Oise, octobre 1956. — Le Trombinoscope le pouvoir politique, volume 1, La Gazette du Parlement, Paris, 1995. — Notices biographiques, archives de l’OURS. — Entretien privé avec Roger Quilliot du 7 janvier 1986.

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