Née le 18 mai 1928 à Paris (XIIe arr.) ; professeure honoraire d’université, historienne du mouvement ouvrier et des femmes ; féministe.

Michelle Perrot est née à Paris dans le douzième arrondissement. Le côté paternel est rural ; elle a passé les étés de son enfance chez son arrière-grand-père, marchand de bois à Moncontour de Poitou. Du côté maternel, le milieu est républicain, laïc et dreyfusard. Son grand-père, pur produit de la méritocratie scolaire, devint ingénieur des travaux publics rattaché à la mairie de Paris. Son père (Marcel Roux) et sa mère (Andrée Roulleau) se marièrent en 1924, après le premier conflit mondial. Revenu de l’expérience traumatique de la guerre, son père devint foncièrement antimilitariste. Le couple monta un commerce de négociants en cuir et s’installa dans le quartier des Halles, rue Greneta. Michelle Perrot aime d’ailleurs à se souvenir de son enfance parisienne dans ce quartier populaire de Paris. Malgré une certaine indifférence voire une hostilité de ses parents à l’égard de la religion, elle fit sa scolarité au Cours Bossuet, rue de Chabrol. En 1934, elle entra dans cet externat privé tenu par les religieuses de la Retraite qui accueillait alors les filles de la bourgeoisie commerçante des arrondissements du centre de Paris. Dans une ambiance familiale, cette institution s’efforçait en premier lieu de former de bonnes chrétiennes tout en maintenant un esprit de compétition. Le français et le latin y étaient d’ailleurs très bien enseignés. Avec l’ouverture des hostilités, l’institution ferma ses portes pour les rouvrir à l’automne 1940 sous la conduite d’une nouvelle directrice alors que la congrégation entreprenait une réforme morale susceptible d’expier les fautes d’une société considérée comme décadente et responsable de la défaite. À la collégiale de Montmorency, Michelle Perrot se souvient d’ailleurs avoir prié pour le salut de la France avec l’idée que les femmes, plus encore, étaient considérées comme coupables. Durant cette période la jeune fille se renferma dans une sorte de dépression qui l’obligea à quitter le cours en classe de troisième. Elle se réfugia alors dans la littérature se passionnant entre autres pour Tolstoï, Tourgueniev, London, Dos Passos ou Hemingway. En classe de philosophie, en 1945, elle découvrit Bergson mais aussi Simone Weil. Elle fût aussi très influencée par la lecture de La France, pays de mission ? écrit par les pères Henri Godin et Yvan Daniel, aumôniers du mouvement de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Dans cette enquête, les deux auteurs faisaient le constat de la désertion de l’Église par cette classe ouvrière opprimée, vouée au malheur parce que dans une situation matérielle misérable. Il s’agissait donc de reconquérir ces masses populaires perdues de Dieu et pour Dieu. Michelle Perrot dit avoir été interpellée très jeune par cette problématique de la lutte des classes. Juin 1936 fût d’ailleurs l’occasion de conflits au sein de son milieu familial. Elle eut pour la première fois le sentiment d’appartenir au « camp des injustes » (Mauriac) avec une culpabilité redoublée par son éducation chrétienne. L’ouvrier appréhendé dans un premier temps comme cet Autre qu’il fallait aimer et surtout aider allait devenir peu à peu un individu conçu comme un acteur à part entière de son destin. La participation à la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) lui fournit l’occasion de rencontrer par la JOC les aspirations de la jeunesse ouvrière. Quelques années plus tard, alors qu’elle se trouvait être déjà enseignante, elle travailla avec les prêtres de la Mission de France et mena des enquêtes sur les pratiques religieuses, démographiques et culturelles des ouvriers de la Société métallurgique de Normandie près de Caen. Elle y rencontra notamment Jean Cuisenier, futur directeur du musée des Arts et traditions populaires. Elle militait parallèlement dans un groupe de chrétiens progressistes fondé par Jacques Chatagner et diffusa le mensuel du collectif, La Quinzaine. En 1955, lorsque Rome suspendit le mouvement des prêtres ouvriers, Michelle Perrot rompit avec l’Église et la foi de sa jeunesse.
Le bac en poche en 1946, elle s’inscrivit à la Sorbonne pour entamer des études d’histoire alors que son père l’encourageait à embrasser la carrière de médecin. Elle-même opta pour cette discipline faute de mieux : la littérature lui paraissait futile et la philosophie trop immatérielle. Tandis que Fernand Braudel régnait à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Pierre Renouvin et Ernest Labrousse dominaient les études historiques à la Sorbonne. Ce dernier, successeur de Marc Bloch au sein de la prestigieuse université et titulaire de la chaire d’histoire économique et sociale, incarnait la rigueur et la modernité. Partisan d’une histoire quantitative des conjonctures et des structures, il introduisait aussi dans son enseignement l’histoire du mouvement ouvrier. Ce socialiste engagé, représentait le marxisme dans une université qui l’ignorait. Il conseillait d’ailleurs vivement à ses étudiants de lire Marx mais aussi de se familiariser avec les auteurs de L’Année sociologique, Émile Durkheim, François Simiand, Marcel Mauss ou Maurice Halbwachs. Les condisciples de Michelle Perrot, pour la plupart élèves de Labrousse, étaient alors Maurice Agulhon, Alain Besançon, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Jacques Ozouf, Annie Kriegel entre autres. Au moment de choisir un sujet de maitrise, sans doute interpellée par Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir qui venait de paraître (1949), Michelle Perrot proposa à son professeur de faire une recherche sur le féminisme. Peu intéressé par de telles problématiques alors quasi-inexistantes à l’université, Ernest Labrousse lui conseilla de travailler plutôt sur les coalitions ouvrières sous la monarchie de Juillet.
En septembre 1951, l’agrégée d’histoire fut nommée au lycée de jeunes filles de Caen. Elle s’y retrouva avec notamment l’historienne Mona Ozouf et la biologiste Nicole Le Douarin. En 1953, elle se maria avec l’historien Jean-Claude Perrot avec qui elle eût une fille. Tous deux proches des chrétiens progressistes choisirent finalement d’adhérer au parti communiste en 1954. Ils militaient dans une cellule de quartier animée par des ouvriers des hauts-fourneaux aux côtés entre autres du doyen de l’université de Caen, le médiéviste Michel de Boüard. Comme pour beaucoup de jeunes intellectuels, les communistes représentaient le fer de lance de la lutte contre la guerre d’Algérie. Au sein de l’Union des femmes françaises (UFF), organisation féminine de masse du parti communiste, Michelle Perrot parvint, non sans difficulté, à organiser une manifestation contre la guerre d’Algérie rassemblant environ 200 personnes à Caen. Elle s’engagea également dans le combat contre la torture en participant au comité Audin créé en janvier 1958 par Pierre Vidal-Naquet, jeune assistant à l’université dans cette même ville. Elle porta aussi quelques valises pour le réseau Jeanson. Le rapport Khrouchtchev et l’insurrection hongroise de 1956 vinrent sérieusement modifier sa perception du parti communiste. Mutée à Paris à la rentrée 1957, elle et son mari décidèrent de ne pas reprendre leur carte. Ils se rapprochèrent alors du mouvement Tribune du communisme animé par Jean Poperen, un exclu du parti communiste. Ils y retrouvèrent François Furet, Jacques et Mona Ozouf, Serge Mallet, François Chatelet, Olivier Revault d’Allones. L’organisation œuvra activement à la création du PSU né en 1960 de la fusion de l’Union des gauches socialistes (UGS), du PSA (Parti socialiste autonome) et de Tribune du communisme. Michelle Perrot occupa d’ailleurs les fonctions de trésorière pour une section universitaire dans le sixième arrondissement de Paris.
D’une certaine manière, sa conception de l’histoire ouvrière vint aussi mettre en cause les présupposées idéologiques du parti communiste à l’égard des classes laborieuses. En 1962, Michelle Perrot devint l’assistante d’Ernest Labrousse. À l’Institut français d’histoire sociale (IFHS), la petite équipe animée par Jean Maitron voulait fonder une histoire ouvrière « scientifique » pour contribuer ainsi à donner aux ouvriers une histoire digne de ce nom qui les fasse apparaître non plus seulement comme des victimes du système capitaliste mais aussi comme des acteurs à part entière de l’histoire. En 1961, L’Actualité de l’histoire de Jean Maitron devint Le mouvement social, principale revue d’histoire ouvrière française. L’historienne fit partie du comité de rédaction fondateur de la revue et y resta active jusqu’au milieu des années 1980. Cette histoire ouvrière fût très influencée par l’école anglaise : la revue Past and present mais surtout le grand livre de Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, paru en 1963, prenait alors le contre pied aussi bien des historiographies économistes libérales que marxistes orthodoxes. L’auteur démontrait notamment que la classe ouvrière britannique était le résultat d’un processus actif au cours duquel les acteurs concrets eux-mêmes construisaient leur identité dans et par la lutte. Cette école historique préconisait ainsi une histoire par le bas afin de privilégier l’étude des « ouvriers réels » et non plus seulement des recherches plus structurales basées sur l’économique, le social et les organisations politiques et syndicales. La méthode rompait de manière évidente avec les perspectives quantitativistes de l’école des Annales pour saisir les aspects qualitatifs, « les façons de faire et les manières de dire ». Michelle Perrot se trouva donc être à la fois disciple des perspectives intellectuelles chères à Ernest Labrousse et en même temps très influencée par cette histoire ouvrière anglaise. L’étude des grèves permettait de concilier les exigences de la mesure et la saisie de la parole ouvrière. Dans sa thèse d’État, publiée en 1974 sous le titre, Les ouvriers en grève, 1871-1890, elle consigna les résultats de cette énorme enquête dont l’écriture fût également marquée par les évènements de Mai 68. Durant cette même période, elle participait à la mise en place de l’écomusée du Creusot aux côtés de son directeur Marcel Évrard et de spécialistes d’histoire ouvrière comme Madeleine Rebérioux, Rolande Trempé, Louis Bergeron ou Patrick Fridenson.
Au cours de sa thèse, Michelle Perrot rencontra les ouvrières et leur rôle dans la grève. Les recherches de la sociologue Madeleine Guilbert sur le travail des femmes faisaient alors exception. Frappée par la place de minoritaire concédée aux femmes dans l’historiographie du mouvement ouvrier, Michelle Perrot consacra un chapitre de son travail aux mouvements féminins de contestation en en proposant d’ailleurs une analyse plutôt traditionnelle. L’expérience de Mai 68 à laquelle elle participa lui firent également appréhender le monde ouvrier différemment : l’IFHS se transforma en un lieu de rencontre entre ouvriers et intellectuels, elle accéda grâce à certains de ses camarades à une analyse différente des conflits en entreprises, collabora activement à l’élaboration d’un numéro spécial du Mouvement social « La Sorbonne par elle-même » et milita aux Cahiers de mai animés entre autres par Daniel Anselme. Ces évènements modifièrent aussi son questionnement sur la place des femmes. Ces dernières extrêmement présentes au moment de Mai 68 furent amplement reléguées au second plan comme toutes les questions afférentes au rapport entre les genres et à la sexualité. Le mouvement des femmes qui succéda à la crise va irrésistiblement la conduire à se pencher puis à se consacrer à l’histoire des femmes. En 1969, Michelle Perrot opta pour Paris-VII où elle resta jusqu’à son départ à la retraite en 1993. L’université ouverte aux nouvelles formes d’enseignement devint rapidement un formidable laboratoire intellectuel et historiographique et se trouva être l’épicentre du mouvement de libération des femmes. Au sein de cette institution où l’innovation était encouragée, elle proposa avec deux de ses collègues, Pauline Schmitt et Fabienne Bock, de mettre en place un cour sur les femmes, intitulé : « Les femmes ont-elles une histoire ? » Dépourvu de travaux d’historiens, la sociologie fut sollicitée tout d’abord. Dans les souvenirs de Michelle Perrot, l’atmosphère de la première séance animée par la sociologue féministe, Andrée Michel, fût houleuse, chahutée par les étudiants gauchistes masculins pour qui s’occuper des femmes revenait à oublier la révolution. Le trio invita par la suite des historiens comme Pierre Vidal-Naquet, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Jean-Louis Flandrin, Mona Ozouf ou Marc Ferro à venir s’interroger sur la place faite aux femmes dans leurs propres travaux. L’année suivante, le séminaire fonctionna par thématiques : « femmes et famille », « femmes et travail », « histoire des féminismes ». Parallèlement à ces initiatives, Michelle Perrot et Françoise Basch fondèrent le Groupe d’études féministes (GEF), espace de réflexion non mixte où les questions d’avortement, de viol, d’homosexualité, de prostitution, de travail domestique ... étaient abondamment discutées. Au sein de l’université, entre les historiennes et les sociologues appartenant majoritairement au courant égalitariste et le groupe Psych et Po, différentialiste, dirigé par Antoinette Fouque, les débats étaient vifs tout en étant extrêmement productifs. Très rapidement, ce séminaire rencontra un tel succès que nombre d’étudiantes entreprirent des travaux de maîtrises et de thèses, des chercheuses, venues même de l’étranger y affluèrent, créant ainsi un véritable champ de fermentation. Après cette première phase d’accumulation de travaux et de réflexions, vint le temps des premiers colloques : « Femmes et sciences humaines » (1975) ; « Femmes et classe ouvrière » (1978) ; « Une histoire des femmes est-elle possible ? » (1984). À partir de 1979, une revue d’histoire et d’anthropologie des femmes, Pénélope, paraissait également deux fois par an. Pour Michelle Perrot, le féminisme devint clairement un moyen de concilier un engagement politique avec un projet intellectuel. Il s’agissait bien d’écrire une histoire qui rendrait aux femmes leur part, de démonter les mécanismes symboliques, sociaux, politiques et culturelles de la domination masculine. En 1982, lors du colloque de Toulouse portant sur les recherches féministes, un premier état de la recherche sur l’histoire des femmes fût proposé puis une Action thématique programmée fût instaurée au CNRS avant que le ministère des Droits de la femme dirigé par Yvette Roudy obtienne quelques postes d’études féministes à l’université. L’histoire des femmes entrait dans une phase de reconnaissance et d’institutionnalisation. Une phase de reconnaissance toute relative cependant dans la mesure où elle n’a jamais été totalement acceptée et légitimée dans le monde académique. Si dès le départ, il fut clair qu’il s’agissait d’écrire une histoire des relations entre les sexes, la discipline invita peu à peu ses protagonistes à sortir de l’opposition binaire masculin/féminin, à travailler sur les zones d’ombres, les frontières invisibles, à déconstruire systématiquement cette soi-disant naturalité du genre. C’est dans un deuxième temps, avec les historiennes américaines comme Joan Wallach Scott notamment que le genre entra dans une phase de théorisation. Michelle Perrot reconnaît devoir beaucoup d’ailleurs aux Américaines, Nathalie Zemon Davis, Joan Wallach Scott et Louise Tilly. La première l’accueillit d’ailleurs à Berkeley puis à l’université de Princeton. Ce fut avec les deux autres, historiennes du travail soucieuses du genre, qu’elle proposa un thème de séminaire sur « femmes et industrialisation » à la Maison des sciences de l’homme à Paris, en 1978. L’Histoire des femmes en Occident de l’Antiquité à nos jours dirigée par Michelle Perrot et Georges Duby marqua aussi une étape essentielle dans la mise en perspective des recherches en ce domaine. L’équipe de rédaction de cette grande entreprise éditoriale fût formée à l’EHESS autour de Pauline Schmitt, Christiane Klapisch-Zuber, Arlette Farge, Geneviève Fraisse et Françoise Thébaud, la benjamine. Cinq tomes virent le jour en 1991-1992 et à la surprise générale, les quatre mille pages devinrent un best-seller traduit en plusieurs langues.
L’historienne, sollicitée par Georges Duby, dirigea le tome IV de l’ Histoire de la vie privée. Roger-Henri Guerrand, Anne Martin-Fugier et Alain Corbin y participèrent. Elle y retrouva les femmes dans la famille, la maison, l’intimité, les travaux et les jours mais d’une manière plus problématisée. De fait, Michelle Perrot entremêle sans cesse ses objets de recherche. C’est aussi à cette période qu’elle commença à s’intéresser à d’autres oubliés de l’histoire : les peuples des prisons après la Révolution française. Elle publia en 1975 Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle, année également de la parution de Surveiller et punir de Michel Foucault, considéré par Michelle Perrot comme maître-livre sur la naissance de la prison et plus largement sur la généalogie des disciplines. L’historienne et le philosophe eurent souvent l’occasion d’échanger sur ce champ de recherche. C’est d’ailleurs à propos de cet ouvrage qu’elle organisa une rencontre discursive entre le philosophe, certains historiens, très critiques à l’égard de sa conception de l’histoire et d’autres fascinés par cette manière de révolutionner la discipline : ses objets, ses méthodes de recherche et ses problématiques. Cette mise au point de 1978 fût publiée sous le titre L’Impossible prison. Dans cette mouvance, elle développa d’ailleurs avec Arlette Farge, des enseignements sur la criminalité et la pénalité (1976-1979). Ce fût après la mort de Michel Foucault que Robert Badinter lui demanda d’organiser un séminaire à l’EHESS sur les prisons qui durant cinq ans (1986-1991) réunit des historiens, des juristes, des médecins, du personnel pénitentiaire autour de la « prison républicaine », pour essayer de comprendre ce que la République n’avait pas fait pour réformer le système carcéral. Ses engagements publics se déployèrent également à travers sa qualité de membre, pendant dix ans, du Conseil national du Sida, organe consultatif indépendant, créé en 1989, pour aider à la mise en place de politiques publiques. Elle y travailla aux côtés de Françoise Héritier qui fut sa présidente. Elle participa aussi avec Évelyne Pisier au Conseil national des programmes pour tenter d’introduire les problématiques de genre dans l’enseignement. Ses qualités de médiatrice et de chercheuse l’amenèrent à animer pendant vingt-huit ans (1986-2014) Les lundis de l’histoire sur France Culture. Elle consacra aussi une série d’émissions à l’histoire des femmes publiée sous le titre Mon histoire des femmes (2006). Elle collabora aux jeudis des « livres » dans Libération (1983-2003) et présida pendant trois ans les Rendez-vous de l’histoire de Blois. Elle publia en 2009, son livre le plus personnel : Histoire de chambres. Une enquête autour de textes, d’images, de récits considérés pour eux-mêmes, des portraits de chambres qui disent le monde, qui traite du rapport au pouvoir, entre les sexes, les générations, les âges, de la mort, de la naissance… Michelle Perrot prend des libertés au niveau de la pensée et de la mise en récit de cette histoire. L’écriture libère et se libère et l’historienne s’interroge sur les limites, celles un peu floues, qui se posent, et parfois s’interposent, entre l’émotion littéraire et le propos scientifique. L’ouvrage a reçu le prix Femina Essai (2009) et rencontré un succès inattendu. Dans son dernier livre consacré à Lucie Baud (1870-1913), ouvrière en soie du Dauphiné, Michelle Perrot entremêle l’enquête biographique, l’ego-histoire et l’historiographie. Elle restitue le destin d’un être de chair et de sang. Le portrait de cette pionnière oubliée du syndicalisme nous convie toute en sensibilité à partager la mélancolie d’un mouvement ouvrier qui oscille entre exaltation et désillusion.
Spécialiste d’histoire ouvrière, protagoniste de la « nouvelle histoire », initiatrice de l’histoire des femmes en France, Michelle Perrot est assurément une pionnière qui à travers sa quête inlassable d’histoire et son attirance pour les marges rend vie aux silences du passé et interroge continuellement ses écritures. Pour plus d’une génération, elle est une « médiatrice », une historienne engagée à part entière dans les problématiques de son temps. En janvier 2014, Michelle Perrot a d’ailleurs reçu le prix Simone de Beauvoir décerné aux personnes qui se sont illustrées par leur œuvre et leur action à promouvoir la liberté des femmes dans le monde.

ŒUVRES choisies : Les ouvriers en grève, 1871-1890, Paris/La Haye, Mouton, 1974 (réed. EHESS, 2001). — Les ombres de l’histoire : crimes et châtiments au XIXe siècle, Flammarion, 2001. — Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998 ; Histoire de chambres, Seuil, 2009. — Mélancolie ouvrière, Grasset, 2012. — Des femmes rebelles : Olympe de Gouges, Flora Tristan, Georges Sand, Elizad, 2014.

SOURCES : « L’air du temps » dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Gallimard, 1987, pp. 241-292. — « L’histoire de Michelle Perrot », entretien avec Margaret Maruani et Chantal Rogerat, Travail, genre et sociétés, n°8, 2002, pp. 5-20. — « Entretien avec Michelle Perrot. Itinéraire d’une pionnière par Florence Rochefort et Françoise Thébaud », Clio, n°32, 2010 ; Dominique Kalifa, « Michelle Perrot : l’histoire ou la quête des vies perdues » dans André Burguière et Bernard Vincent (dir.), Un siècle d’historiennes, Des femmes, 2014, pp. 233-243.

Séverine Liatard

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