ROMAINS Marthe [ROMAIN Marthe, Valentine, Edmonde, Henriette, Luc], épouse FÉLUMB, puis BENOIST

Par Frédéric-Gaël Theuriau

Née le 14 avril 1915 à Tours, morte le 24 juillet 2002 à Tours ; auteure dramatique, institutrice, journaliste-productrice, poétesse, nouvelliste, romancière, essayiste ; résistante ; membre du Parti communiste français.

Loys Masson et Marthe Romains, en avril 1962 à la Grange de Pavoux, chez Masson.
Loys Masson et Marthe Romains, en avril 1962 à la Grange de Pavoux, chez Masson.

Marthe Romains ne connut pas son père Henri Romain mort à la guerre l’année de sa naissance. Elle vécut ensuite à Monaco avec sa mère qui tenait une boutique de modes et fit ses études au Lycée de Nice (aujourd’hui nommé Albert Calmette) jusqu’en 1930. Elle choisit comme langue vivante l’italien qu’elle parlait assez couramment dans sa jeunesse. Elle se retrouva à Cannes en 1931, puis à Chartres la même année où elle fut placée pensionnaire dans un établissement privé tenu par des religieuses. Elle y obtient vraisemblablement son baccalauréat à seize ans.

La jeune fille était imprégnée d’un enseignement catholique qu’elle rejeta à partir de 1941. Ses précoces effluves se manifestèrent, dès 1923, à travers des poésies réunies par la suite sous le titre Poèmes de jeunesse qui témoignent de ses espérances enfantines et spirituelles restées vaines, de ses difficultés de vivre cloîtrée, de sa soif de liberté, de la solitude de sa vie ainsi que de son romantisme amoureux et son cortège de déceptions. En 1932, elle s’inscrivit à l’École des Beaux Arts de Tours où elle obtint un diplôme supérieur au bout de trois ans avant de s’inscrire à la Sorbonne pour y soutenir, en 1939, une thèse de doctorat de lettres classiques sur Diderot.

Ses séjours à la capitale étaient fréquents. Elle adhéra à un cénacle parisien, Les Jeunesses Littéraires, en 1934, dont les activités étaient publiés dans la revue L’Espoir français. L’effervescence intellectuelle qui y régnait la conduisit à oser se lancer dans la rencontre et l’interview des grands auteurs. Ainsi obtint-elle, par ses propres moyens, un entretien avec Henry Bernstein en 1935 puis avec Paul Valéry le 30 octobre. C’est ce poète qui lui donna l’idée de fonder une association et une revue de jeunes à l’image de l’ancienne La Conque. Ainsi, le 10 mars 1936, alors qu’elle n’avait point encore atteint sa majorité, elle fonda, à Tours, l’Association des Jeunes Littérateurs dont l’objet était de faciliter l’éclosion des œuvres de jeunesse à travers des réunions, des conférences et la publication d’un périodique nommé L’Arc. Le succès fut impressionnant. En effet, Marthe Romains avait une vision qui dépassait largement le cadre d’une simple association régie par la loi de 1901. Dès le départ, elle envisagea des ramifications dans différentes villes françaises dont l’Association tourangelle semblait être le centre névralgique. En quelques mois, se formèrent des groupements à Angers, Lille, Nice, Paris, Poitiers, Cambrai, Sète, Saumur et Neuilly-sur-Seine avec à leur tête et dans leurs rangs des jeunes gens ayant parfois tout juste seize ans tels que Jean-Pierre Giraudoux, Jacques Besse, André Bourin, dont le frère aîné était l’époux de sa mère Luc, et le futur docteur Christian Félumb qu’elle épousa en 1938 et dont elle divorça en 1944. Marthe Romains se révéla une fine auteure dramatique dont certaines pièces et textes critiques étaient publiées dans la revue L’Arc et d’autres mises en scènes et jouées avec comme acteur débutant Jean Carmet qui s’essayait au théâtre. Elle parvenait même à gagner un peu d’argent à travers cette première activité professionnelle grâce aux représentations : Chéribi, comédie en un acte, et Dike, fantaisie en un acte, furent représentées à la salle Balzac à Tours en 1937.

Mais les évènements mondiaux précipitèrent dans l’oubli la fabuleuse ascension intellectuelle de Marthe Romains et ses idéaux. Sa thèse ne fut jamais publiée à cause des restrictions de papier, les documents administratifs relatifs à son parcours scolaire et universitaire furent détruits, son Association et L’Arc périclitèrent du jour au lendemain et sa parole poétique se tarit. C’est alors qu’elle décida de s’improviser institutrice de manière illégale dans la capitale de la Touraine alors sous Occupation allemande. Elle avait renoncé à s’inscrire officiellement dans l’enseignement au lycée car elle était en rapport avec des familles résistantes qui ne voulaient pas inscrire leurs enfants dans une structure visible par l’Occupant. De ce fait, la petite institutrice que l’on payait seulement quand c’était possible, donnait des cours secrètement, dans des lieux discrets de la banlieue de Tours, à des petits groupes d’enfants dont les pères menaient des actions de lutte contre l’envahisseur nazi. En 1941, elle croisa le chemin de la petite Zabeth, treize ans, à qui elle sauva la vie parce que ses parents peu scrupuleux ne se préoccupaient plus vraiment d’elle. Il s’agissait en réalité d’Élisabeth Lefebvre, la future épouse du dessinateur Piem. Ses allées et venues, ses actions, comme déposer des couronnes rouges sur les tombes de juifs tués, paraissaient suspectes. À plusieurs reprises, elle fut interrogée par la Gestapo. Sa petite valise était d’ailleurs toujours prête au cas où… mais rien de fatal n’arriva car elle savait dissimuler ses intentions. Plus tard, elle rencontra peut-être l’écrivain Loys Masson qui se cachait à Thilouze, entre 1943 et 1944. Elle devait en même temps éviter de croiser une partie de la famille Bourin. D’ailleurs, son beau-père ne supportait pas non plus que son jeune frère André adhérât aux groupes France-Allemagne et Collaboration, « ce qui n’a jamais nui à sa carrière ni à celle de son épouse [Jeanne] qui partageait ses convictions », écrivit, bien des années plus tard, Marthe Romains.

En 1946, elle se maria avec le journaliste Paul Benoist qui était veuf, fut elle-même recrutée comme journaliste littéraire et travailla à la radio parisienne UFI pour parler, par exemple, en 1949, d’Anatole France (qui se transforma en l’essai Bonjour, Monsieur France), de Balzac ou de Shakespeare. Elle travaillait en même temps pour divers journaux comme l’Humanité, Le Patriote de Nice et du Sud-Est ou Libération où elle publia, en 1954, avec le dessinateur Jean Vimenet, la bande illustrée Une Vie de chien ou l’histoire de Charlot, republiée à part en 2000. Ses articles étaient signés du pseudonyme de Marthe Romains, avec le « s » ajouté à la fin de son réel patronyme.
Au début des années cinquante, elle se retrouva à la Radiodiffusion-télévision française (RTF, devenue ORTF en 1964) et avait comme collègue Loys Masson qu’elle considérait comme son frère spirituel. Son mari devint producteur d’émissions télévisées. Cependant le travail de fond était en réalité effectué par son épouse à qui il rendit une reconnaissance éternelle en étant violent et caractériel. Ils divorcèrent en 1976. Sa carrière de journaliste fut extrêmement riche en rencontres et amitiés : Henry de Montherlant, André Malraux, Roland Dorgelès, Loys Masson, Charlie Chaplin, Jacques Prévert… Mais elle fut finalement d’assez courte durée car la journaliste et productrice occasionnelle d’émissions fut licenciée de l’ORTF à la suite de la célèbre et massive grève des journalistes de mai 1968 qui voulaient une libéralisation de l’audiovisuel alors sous la tutelle du ministère de l’information. Ce mouvement conduisit au renvoi d’une centaine de personnes contestataires qui souhait que le cordon ombilical entre le politique et le médiatique soit coupé dans un avenir proche. Elle s’inscrivit donc au chômage sans jamais retrouver de travail, avec une indemnité plus faible que prévue puisqu’elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas toujours été déclarée dans les règles. Son nom fut retiré de la plupart des documents officiels de la télévision en dehors de ses archives personnelles (tampons de l’ORTF de l’époque à l’appui) qui prouvent ses activités de journaliste et de productrice car elle travaillait à une époque où les émissions qu’elle concevait n’étaient pas sauvegardées sur pellicule.

Depuis sa ville natale où elle avait réussi à acheter une villa à Sainte Radegonde, elle tenta, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de proposer des émissions que la télévision refusa systématiquement malgré la pertinence des idées qui furent d’ailleurs reprises par d’autres quelques années après. La retraite misérable qu’elle touchait, à partir de 1976, l’obligeait à peu entretenir sa maison et c’étaient des petits écoliers du quartier comme Franck Serrot ou Denis Ragueneau qui peignaient les murs et les portes et entretenaient le jardin moyennant une pièce de 5 francs. Elle poursuivait néanmoins ses créations avec la rédaction de nouvelles, de pièces de théâtre, de scénarios, de projets télévisuels, de romans restés inédits dont Le Voleur ou les lumières de Sanary.

Marthe Romains était également une militante politique engagée et possédait une carte du Parti communiste français depuis la fin du conflit mondial. Elle devint une inconditionnelle de François Mitterrand dont le secrétariat personnel ne manquait pas de l’inviter tous les ans à la garden-party de l’Élysée du 14 juillet entre 1981 et 1994.

Elle disparut le 24 juillet 2002 des suites d’un accident cardiaque sans descendance directe et dans l’indifférence de beaucoup de ses anciennes connaissances qui se refusèrent à tout commentaire. Aucun article nécrologique ne parut dans Le Monde ni aucune colonne dans La Nouvelle République. Son légataire testamentaire et fils spirituel Sylvain Sautière, professeur agrégé d’anglais à Descartes, fit ce qu’il fallut pour conserver le maximum de ses documents qu’il transmit, à partir de 2004, à un universitaire - un ancien « petit écolier » et ami de la journaliste qu’il avait connue presque quotidiennement dans sa jeunesse - pour restaurer son œuvre et entretenir sa mémoire. Ses cendres furent dispersées en mer dans l’île du Levant, sa villégiature favorite.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article162940, notice ROMAINS Marthe [ROMAIN Marthe, Valentine, Edmonde, Henriette, Luc], épouse FÉLUMB, puis BENOIST par Frédéric-Gaël Theuriau, version mise en ligne le 22 août 2014, dernière modification le 4 septembre 2015.

Par Frédéric-Gaël Theuriau

Loys Masson et Marthe Romains, en avril 1962 à la Grange de Pavoux, chez Masson.
Loys Masson et Marthe Romains, en avril 1962 à la Grange de Pavoux, chez Masson.

SOURCES : Frédéric-Gaël Theuriau, d’après les Archives Marthe Romains et les entretiens de 1984 à 1995. – Marthe Romains et F.-G. Theuriau, Bonjour, Monsieur France, Paris-Bucarest-Jérusalem : éd. EST-Samuel Tastet, 2007. – F.-G. Theuriau, Paul Valéry et l’esprit du premier XXe siècle, Paris : éd. Le Manuscrit, 2009. – Idem, Loys Masson : engagement et romantisme, Antibes : éd. Vaillant, 2010.

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