BENDA Julien

Par Philippe Olivera

Né le 26 décembre 1867 à Paris (XIe arr.), mort le 7 juin 1956 à Fontenay-aux-Roses (Seine) ; écrivain, essayiste, chroniqueur ; compagnon de route du Parti communiste des années trente aux années cinquante.

Julien Benda est issu d’une famille de la bourgeoisie d’affaire juive franco-belge en déclin. Son père, Camil (1827-1890), était venu à Paris à la suite de la faillite et du suicide de son propre père, banquier et président du consistoire israélite de Bruxelles. Rejoignant la branche parisienne de la famille, Camil Benda prit alors la direction de la maison d’exportation d’un de ses oncles et épousa sa cousine, Anna Weinschenck, en 1856. Après une fille, Aline, Julien fut le deuxième enfant du couple. La famille habita boulevard Beaumarchais, et Julien Benda fit toute sa scolarité au lycée Charlemagne. Après les deux baccalauréats obtenus en 1885, il fut interne au lycée Henri IV pour une première année de mathématique spéciale, redoublée l’année suivante au lycée Saint-Louis. Il échoua à Polytechnique, mais entra à l’École centrale des arts et manufactures en 1887.
Alors qu’il avait choisi la spécialité de constructeur, il présenta sa démission de l’École en juin 1891, dans l’année qui suivit la mort de son père. Julien Benda vécut désormais en rentier, propriétaire d’une affaire d’exportation gérée par d’autres. Il mena une vie mondaine, voyagea, et s’inscrivit en licence de lettres dans le but de rejoindre le corps diplomatique. Après son service militaire (1891-1892), il obtint en 1894 une licence de lettres option « histoire ». Il avait été particulièrement séduit par « l’école méthodique », alors triomphante dans cette dernière discipline.
Julien Benda entra en politique et en littérature avec l’affaire Dreyfus. Après un premier article dans Le Siècle du 15 janvier 1898 où il posa la question de l’émergence des intellectuels comme catégorie préférant la vérité à l’ordre social, il défendit une position clairement dreyfusarde, notamment à la Revue blanche. Il y donna notamment les articles, repris en 1900 aux Éditions de la revue sous le titre Dialogues à Byzance, en référence à la critique par le général Mercier du « byzantinisme intellectuel ». Posant comme « byzantin », Julien Benda adopta durablement la forme du dialogue et le personnage d’Eleuthère pour mettre en scène le débat intellectuel à la manière de la philosophie antique. Dans ces premiers dialogues, il s’acharna contre Brunetière et mit en avant l’intellectuel (déraciné comme le juif, d’après lui, et disposé comme tel à penser librement) contre le littérateur renvoyé à sa fonction de divertissement.
Entre 1901 et 1910, ce fut presque le silence d’un Benda perpétuel étudiant qui fréquenta les salons, notamment celui de sa cousine Pauline, dite Simone Benda (épouse de François Porché). Après avoir rédigé la préface d’un « Cahier de la quinzaine » de Georges Sorel* en 1907, c’est chez Charles Péguy* qu’il donna en 1910 sa relecture psychologique de l’affaire Dreyfus, Mon premier testament, ainsi que son premier roman, L’Ordination (1911 et 1912). Et c’est encore chez lui qu’il commença sa charge contre Bergson, attaqué pour l’usage qu’en faisaient les mondains (Dialogue d’Eleuthère, « Cahiers de la quinzaine », 1911). Après Le Bergsonisme ou une philosophie de la modernité au Mercure de France (1912), il revint une dernière fois aux « Cahiers de la quinzaine » avec Une Philosophie pathétique (1913). Mais entre-temps, il avait rompu avec Péguy, sans doute à l’occasion de l’affaire du Goncourt manqué de peu par son roman. À cette époque, Benda se rapprocha du milieu d’Émile Borel et il donna trois articles à la Revue du mois entre 1912 et 1915.
Les années 1912-1913 constituèrent (avec la Trahison des clercs de 1927) le tournant majeur dans l’itinéraire de Julien Benda. Au-delà de la rupture avec Péguy, ce fut surtout le moment où l’affaire commerciale dont il tirait ses revenus fit faillite. Désormais à la recherche de revenus, il devint journaliste et commença par entrer au Figaro où l’accueillit son ami Alfred Capus en 1916. C’est là qu’il écrivit pendant la guerre une longue série d’articles favorables à l’« Union sacrée », où l’ancien dreyfusard fit l’éloge de l’armée et où il critiqua la culture allemande. Après 1918, il prolongea cette orientation par la critique du pacifisme et celle des insuffisances d’un traité de Versailles, trop clément pour l’Allemagne. En 1920, Capus lui remit sa légion d’honneur (il sera officier en 1928).
Entre-temps, il connut une première notoriété avec Belphegor (1918), charge contre le mauvais goût et la recherche de la sensibilité opposée au plaisir intellectuel. C’est toujours la même idée qui était développée depuis les attaques de Bergson, mais elle rencontra un certain écho dans le climat intellectuel de l’après-guerre où Benda était rangé du côté de « Minerve », le camp du classicisme incarné notamment par Maurras (bien que les deux intéressés protestèrent de ce rapprochement). Après un deuxième roman raté en 1922, il en écrivit un troisième (La Croix de Roses, 1923) clairement conçu par Daniel Halévy* qui le publia dans les « Cahiers verts » comme le prétexte à la publication d’un nouveau dialogue-préface d’Eleuthère sur le roman. C’est bien avec la forme de l’essai, d’ailleurs, qu’il connut en 1927 la vraie consécration avec La Trahison des clercs dans la même collection.
Le projet de ce livre conçu et rédigé dans le milieu de Daniel Halévy et des « Cahiers verts » remonte à 1924. Le titre fut choisi en 1925 en reprenant ce terme de « clerc » que Benda définissait déjà à l’époque des pamphlets contre Bergson comme celui dont l’activité ne poursuit pas des fins pratiques. Mais alors que jusqu’ici Benda présentait la faillite de la fonction de « clerc » comme une conséquence de l’évolution historique et sociale, désormais il considérait qu’il était le principal responsable de sa déchéance puisqu’il « trahit ». Publié dans la Nouvelle revue française entre août et novembre 1927 avant de sortir en volume en décembre, le livre fut un succès immédiat ce qui obligea Maurras et l’Action française - particulièrement visés - à réagir à partir de février 1928. L’écho de l’ouvrage s’en trouva encore relancé : attaqué par la presse et les revues nationalistes, Benda répondit et se défendit dans les Nouvelles littéraires et la NRF où il prolongea encore le débat avec La Fin de l’Éternel en 1929. Désormais classé à gauche (il se brouilla assez vite avec Daniel Halévy), Benda fut une icône de la NRF dont il avait en quelque sorte fixé le canon politique et où il devient chroniqueur. Il passa au même moment dans l’écurie des auteurs Gallimard.
Ce basculement politique correspondait à l’évolution de ses pratiques d’écritures : après avoir bénéficié comme beaucoup d’autres de la manne bibliophilique des années vingt, il dut se tourner vers le journalisme quand celle-ci se tarit. Alors qu’il n’avait publié qu’une cinquantaine d’articles entre 1918 et 1930, il en plaça plus de six cents jusqu’en 1940 notamment dans La Dépêche de Toulouse, L’Aube, L’Europe nouvelle, L’Ordre (d’après les recensements de P. Chambat et de J. Belpomme). Et après une période de transition au début des années trente où il continua à cultiver son image d’essayiste précieux, il s’engagea beaucoup plus nettement à partir de l’émeute du 6 février 1934.
Dès le 11 février, il signa l’« appel à la lutte » publié dans le Populaire, puis l’appel « aux travailleurs » qui fonda le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) en mars 1934 avant de reprendre son attaque contre l’Action française à partir du mois suivant. Loin de suivre la gauche pacifiste, il ne cessa de la dénoncer jusqu’à la guerre. C’est au titre de cet antifascisme virulent voire belliciste qu’il devint progressivement un compagnon de route du Parti communiste : refusant le marxisme et polémiquant avec un « jeune communiste » (Pierre Hébrard) au sujet de la liberté en Union soviétique, Benda se présenta comme proche des communistes par défaut, par démission de la bourgeoisie. Sans communier dans l’enthousiasme « populaire » de cette époque (voir son intervention au congrès des écrivains pour la défense de la culture de juin 1935), ce chroniqueur au Temps figura au sommaire du premier numéro de Vendredi (novembre 1935) mais rompit un an plus tard à propos du pacifisme. Puis il signa le « Manifeste pour le respect de la loi internationale » publié dans L’Œuvre le 5 octobre 1935 contre l’Italie agressant l’Éthiopie ; il réclama des sanctions aux premières assises de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture en novembre 1935 et à nouveau dans son seul article publié dans l’Humanité le 5 janvier 1936. La Guerre d’Espagne fut une autre occasion d’affirmer son antifascisme : il participa au 2e congrès des écrivains de Valence et Madrid en juillet 1937 et se brouilla en 1938 à ce propos avec L’Aube où il écrivait depuis 1935. Benda était logiquement antimunichois et c’est à cette occasion qu’il rompit en 1938 avec le CVIA et rejoignit L’Ordre d’Émile Buré, un journal de droite.
Julien Benda passa l’Occupation en zone sud : il fut à Carcassonne en août 1940, à Quillan dans l’Aude en mars 1941, et à Toulouse en mai 1944. Alors qu’il était mis à l’index par les listes Bernhard et Otto, les Allemands confisquèrent ses papiers et sa bibliothèque parisienne. Aidé par le Parti communiste pendant la guerre (via Andrée Viollis* selon G. Sapiro), il fut aussi en contact avec Jean Paulhan : c’est en grande partie par ce dernier que passèrent ses publications hors de France (La Grande épreuve des démocraties à New-York en 1942 et les textes donnés en Suisse à Confluence) ou clandestines sous le pseudonyme de Comminges (Le Rapport d’Uriel et Un antisémite sincère). Membre du Comité national des écrivains (CNE) de la zone sud et collaborateur des Étoiles, il écrivit aussi à la Libération dans le Patriote du Sud-Ouest, l’organe du Front national à Toulouse, à partir de septembre 1944.
Après la guerre, il retrouva la posture qui était la sienne dans les années trente : ce compagnon de route anti-marxiste (et anti-existentialiste comme il avait été anti-bergsonien) retrouva sa tribune de L’Ordre en même temps qu’il collaborait aux Lettres françaises. Mais autant cette position pouvait alors paraître singulière, autant elle fut désormais conforme à la ligne du CNE auquel ces deux journaux étaient alors structurellement liés. Certes, il figura au sommaire du premier numéro des Cahiers de la Pléiade (avril 1946) qui succédèrent à la NRF, et signa la pétition de mars 1947 pour défendre Paul Nizan contre ses détracteurs communistes. Mais l’éclatement de la Guerre froide acheva de le ranger du côté communiste : mis en scène dans l’Humanité du 29 octobre 1947, son ralliement alla de pair avec la rupture publique avec Paulhan au sujet de l’épuration. En avril 1948, il fut un des « 12 » qui tinrent à tour de rôle la chronique du « Temps qu’il fait » dans les Lettres françaises avec Claude Aveline*, Bernard, Carco, Jean Cassou*, Louis Martin-Chauffier*, Puget, Raymond Queneau*, Armand Salacrou*, Elsa Triolet*, Vercors*, Charles Vildrac* et il participa en août au 1er congrès des intellectuels pour la paix de Wroclaw. S’il ne signa pas l’appel de Stockholm, il prit publiquement parti en faveur des communistes à l’époque du procès Rajk et de son exécution, dans les Lettres françaises du 13 octobre 1949 et lors du meeting organisé à Paris sur ce thème le 2 novembre 1949. Après avoir publié près de 500 articles depuis 1945, il interrompit ses activités en 1952, à quatre-vingt-cinq ans. Il reçut en 1955 le Premier Prix de l’unanimité du CNE avant de mourir l’année suivante, célébré en « une » de l’Humanité.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article16213, notice BENDA Julien par Philippe Olivera, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 octobre 2008.

Par Philippe Olivera

ŒUVRE : Belphégor. Essai sur l’esthétique de la présente société française, Émile-Paul, 1918. — La Trahison des clercs, Grasset, 1927. — La Fin de l’éternel, Gallimard, 1929 — La Jeunesse d’un clerc, Gallimard, 1936. — Un régulier dans le siècle, Gallimard, 1937. — La Grande épreuve des démocraties, New-York, Maison de la Pensée française, 1942. — Le Rapport d’Uriel, Éditions de Minuit [clandestines], 1943. — Exercice d’un enterré vif, Genève, Éditions des Trois Collines, 1945. — La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure, Gallimard, 1945.

SOURCES : Judith Belpomme, Julien Benda, essayiste et publiciste (1867-1956), thèse de lettres modernes, Université de Paris X, 2000 — Pierre Chambat, Julien Benda, thèse de science politique, Université de Paris I, 1976 — Louis-Albert Revah, Julien Benda, Plon, 1991 — Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, Fayard, 1999 — Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle, Fayard, 1990. — État civil de Fontenay-aux-Roses.

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