Né le 26 novembre 1933 à Paris, mort le 12 décembre 2000 à Paris ; rappelé en Algérie ; organisateur du premier groupement d’anciens rappelés ; coordinateur du réseau après l’arrestation d’Henri Curiel (octobre 1960) ; « partisan » de la révolution des colonisés.

Le grand père paternel avait été déporté au bagne de Cayenne pour avoir tué deux gendarmes dans une vendetta familiale corse ; la famille maternelle est aussi de Corse-du-sud. Georges Mattéi est fils unique. Après avoir bourlingué dans la Marine nationale, le père, réformé par suite d’une blessure au pied qui le rend boîteux, est gérant d’un café près des Grands Boulevards à Paris ; la mère tient le kiosque de la presse et buvette de l’hôpital de la Salpétrière ; tout jeune, Jo Mattéi se mêle aux enfants, dont des handicapés, de l’hôpital.
Dès l’occupation allemande en 1940, le jeune garçon est envoyé en Bourgogne près de Comblanchien, chez un oncle, André Cervi. Ancien des Brigades internationales, communiste, celui-ci est le chef du réseau des résistants FTPF de la région. Connaissant la vie de la campagne, allant garder les vaches après l’école, Jo Mattéi se souvient de l’incendie du village de Comblanchien par l’armée allemande, tuant huit habitants. Les soldats allemands étaient à la recherche des « terroristes » ; l’oncle « terroriste » leur échappe jusqu’à la libération. « J’ai vécu dans ce climat, confie Jo Mattéi à J.-L. Einaudi son ami et biographe, avec des grands mythes : la guerre d’Espagne, la Résistance ». Les sympathies et le vote des parents vont au Parti communiste.
De retour à Paris, la scolarité ne se passe pas très bien, car l’adolescent est pris par le vagabondage ; il est renvoyé du lycée Montaigne. Avec son camarade Gérard Chaliand, il se situe entre anarchisme et trotskisme dans les groupes de jeunes, fréquente surtout la cinémathèque, les autres cinémas et théâtres d’essai, lit Garcia Lorca et les poètes communistes ; petit, véloce et puissant, il se fait sa place comme rugbyman au PUC (Paris-université-club). G. Chaliand et lui font le coup-de-poing dans les manifestations et en dehors. En 1952, lors de la manifestation contre le général Ridgway venant prendre le commandement de l’OTAN, au milieu des grenades fumigènes et des coups, il abat le policier qui va le matraquer, d’un coup de fer à repasser à la face ; c’était son bouclier habituel caché sous le blouson. En dépit de cours de rattrapage, G. Mattéi échoue au bac à la session 1952. Devançant l’appel, il s’engage dans l’infanterie. Il va devenir un spécialiste du mortier, le petit canon que l’on déplace en guérilla ou en contre-guérilla.
Envoyé en Afrique équatoriale puis au Cameroun, quinze mois d’armée confirment son anti-militarisme et son anticolonialisme. De retour à Paris à la fin de l’été 1954, il retrouve Gérard Chaliand qui revient d’un séjour de fugue de six mois en Algérie. Tous deux sont attentifs aux « événements », renoncent au trotskysme, se livrant à leur passion pour le théâtre et d’abord pour Samuel Beckett ; ils écrivent une pièce L’exécution du soldat Slovik, l’histoire d’un soldat américain qui déserte par peur de se battre lors de la Deuxième Guerre mondiale, qu’ils envoient à Jean-Paul Sartre. En janvier 1956, Jo Mattéi vote pour la première fois ; il vote communiste. Il est bientôt écoeuré en mars 1956, par le vote des députés communistes approuvant les pouvoirs spéciaux pour le maintien de l’ordre en Algérie, au gouvernement de Guy Mollet. Il déclare cependant : « La guerre d’Algérie a commencé pour moi en 1956 quand j’ai reçu mon ordre de rappel ».
En effet, Jo Mattéi est rappelé d’une bourlingue en Italie, pour partir en renfort de « pacification » en Algérie. Affecté en Zone opérationnelle de Kabylie, « un des rares à savoir lire et écrire », il prend part aux embuscades ou les subit, voit de ses yeux « les mecs » brûler les maisons, torturer. Sa section fait des prisonniers ; « le problème, c’est que j’ai ramené ces mecs au camp et qu’ils ont été torturés et tués », note-t-il. Il est renvoyé dans ses foyers le 7 décembre 1956. « Je n’étais plus le même ».
En 1957, Jo Mattéi, qui travaille chez l’éditeur Hachette, est reçu avec G. Chaliand par Jean-Paul Sartre. Celui-ci apprécie leur pièce de théâtre et la confie à Roger Planchon au théâtre de la Cité à Villeurbanne. Ce dernier la repassera à Jean-Marie Serreau pour la monter à Paris au théâtre Babylone. Sartre, qui le fait parler de l’Algérie, lui demande de faire état de son expérience en Kabylie dans un article. La revue Esprit vient de publier en avril, « La Paix des Nementchas » de Robert Bonneau et les éditions Julliard, sortir le livre de J-J. Servan-Schreiber, Lieutenant en Algérie. Le numéro des Temps Modernes de juillet 1957 contient le récit de Georges Mattéi : « Jours Kabyles. Notes d’un rappelé ». La revue est saisie, mais le texte, reproduit par ailleurs, sera plus tard repris dans Vérités pour…. Jo et Jean-Paul Sartre sont convoqués par la justice militaire.
L’article concluait : « il y a actuellement en Algérie une vaste entreprise de déshumanisation de la jeunesse française. C’est le temps des bourreaux et des assassins ». Dans le n° 10 du Moudjahid, l’organe du FLN, de septembre, Frantz Fanon s’indigne de voir cet humanisme ne penser qu’à la jeunesse française, à « l’honneur français », quand l’horreur des tortures, des corvées de bois, du viol des fillettes, détruit la jeunesse algérienne. G. Mattéi précise que c’est le racisme qu’il dénonce en cernant les marques de la guerre d’Algérie sur les soldats français, cette fraction de la population des moins de trente ans, qui fait cette « guerre de flics » et se trouve compromise dans « un système de tortionnaires ». C’est ce qu’il nomme : « La génération algérienne » dans l’article que publie Esprit, en mai 1958.
Les témoignages d’appelés et de rappelés arrivent en nombre. La brochure Des rappelés témoignent, sort en mars 1957 avec le concours de Robert Barrat ; le journaliste organise le centre qui publie Témoignages et documents. C’est plus pour assurer les liens entre appelés et rappelés de retour, et dire que la solution de cette guerre criminelle ne peut exister que par l’indépendance algérienne, que se forme autour de Jo Mattéi, un groupe qui prend le nom de Groupement démocratique des rappelés et maintenus en Afrique du Nord, animé par Yves Jamati. L’initiative est entre les mains de ceux qui sont passés par là. Sur la lancée de son livre et par son hebdomadaire L’Express, J-J. Servan-Schreiber veut accéder à la scène politique en s’abritant derrière Pierre Mendès France et sur le parti radical qu’il redéfinit ; il entend prendre la tête du groupement. Le PCF s’efforce d’attirer vers l’ARAC, les anciens d’Afrique du Nord au sein de cette Association républicaine des Anciens combattants qu’il contrôle à gauche, quitte à leur faire une place particulière ; au reste, il ne s’agit pas d’une guerre ; il faut d’abord faire reconnaître les campagnes outre-mer.
J-J. S-S comme on dit par vedettariat, réussit à entraîner les trois courants dans un congrès qui se veut d’unification le 21 septembre 1958 ; il y a 210 délégués. Un bureau unitaire est constitué sous sa présidence, Jo Mattéi fait partie du bureau. Les communistes offrent des locaux de fonctionnement, mais rejettent l’idée d’appeler à une manifestation des anciens d’Algérie contre la guerre. Tandis que G. Mattéi se sent suspect de gauchisme, ses proches acquis à l’insoumission, tissent un réseau pour accueillir les déserteurs, formant le groupe « Jeune Résistance » ; d’autres regardent vers les étudiants sursitaires qui font partie de l’Union des étudiants communistes. Quand, au début de février 1959, G. Mattéi vient témoigner sur la torture, à la demande de Jacques Vergès*, leur avocat, au procès des membres du FLN qui avaient préparé l’assassinat de Jacques Soustelle, J.-J. Servan-Schreiber, de lui-même, prononce aussitôt l’exclusion. Jo Mattéi s’engage dans l’action clandestine.
En mai 1959, Robert Barrat le fait rencontrer Francis Jeanson ; G. Mattéi s’emploie d’abord à la diffusion de tracts et documents et à la publication avec Jacques Dupont, l’imprimeur, de Vérités pour…, il passe aussi au transport de billets. Robert Barrat le conduit bientôt à la rencontre d’Henri Curiel ; celui-ci lui dit que le réseau Jeanson « est fini », et qu’il est en cheville pour le soutien, avec la Fédération de France du FLN. Aux côtés des intimes de Curiel, G. Mattéi devient son premier adjoint veillant à la coordination des actions ; l’intendance est assurée par Jehan de Wangen qu’il a rencontré au service de la troupe de Jean-Marie Serreau qui a mis sa pièce de théâtre en lecture. Après l’arrestation de Curiel en octobre 1960, fonctionne un trio de base avec Martin Verlet* ; selon ce dernier, « Mattéi ayant centralisé tout ce qui pouvait l’être ».
À la différence d’Henri Curiel, Georges Mattéi n’attend rien du PCF ; il accompagne cependant la tentative de constituer un Mouvement anticolonialiste français et aide à la publication de Vérités anticolonialistes. À Paris, il établit le contact entre l’Ambassade de Cuba, reprise par les partisans de Fidel Castro, et la Fédération de France du FLN. Ses espoirs de libération se portent sur la révolution cubaine et vers l’Amérique latine. Laissant la charge du réseau à Francine Serfaty, il fait son premier séjour en juillet 1961, rencontrant outre Fidel Castro, Che Guevara, Carlos Franqui, qui dirige le journal, Revolucion, le secrétaire du Comité des écrivains et artistes, Lisandro Otero, l’argentin John William Coocke, jetant le projet de faire de La Havane, la capitale d’une internationale latino-américaine.
À son retour, la Fédération de France du FLN lui demande d’être un des observateurs de la manifestation du 17 octobre 1961 dans les rues de Paris. Il fait un rapport et surtout garde la mémoire de cette disparition anonyme, de ces morts algériennes dans le silence, qui lui vaudra un choc en remontant le 13 février 1962, l’immense cortège de l’enterrement des morts de Charonne. Entre-temps, sous la houlette de François Maspero qui porte lui aussi ses regards de l’Algérie vers l’Amérique du sud, il est de l’équipe fondatrice de la revue Partisans, avec ses complices, Gérard Chaliand et son amie Juliette Minces. Il est vraisemblablement le principal rédacteur de l’éditorial collectif. Les phrases de dépit sur la lâcheté des partis sonnent comme du Mattéi ; « notre prise de conscience est intimement liée à la Révolution algérienne nous rendant de ce fait plus sensibles à l’apport du tiers-monde à la Révolution socialiste… c’est autour des intellectuels avec ou sans mitraillette, que se cristallise l’action d’avant-garde : l’action ‘partisane’ nécessaire au dynamisme du mouvement révolutionnaire. »
Le n° 1 paraît en septembre 1961, saisi peu après. Le n° 2, en novembre 1961, est consacré à la Révolution cubaine et fait connaître la pensée de Che Guevara. Le n° 3 rend hommage à Frantz Fanon, mort en décembre. Jo Mattéi collabore par des comptes rendus aux numéros suivants, notamment dans le n° 7 sorti à la fin 1962, par une attaque emportée contre le film Octobre à Paris de Jacques Panigel, qu’il juge « politiquement débile ». Il donne encore des notations enthousiastes venant de son passage en Algérie, sur l’opération de Labours (c’est le titre) qui accompagne l’établissement des fermes en autogestion. La rupture intervient au mi-temps de 1963, après le n° 8 ; elle se passe jusqu’à en venir aux mains entre lui et François Maspero qui l’avait pourtant tiré d’affaires en l’employant dans sa maison d’éditions ; le différend n’est pas matériel, mais porte plutôt sur les choix personnels auprès des mouvements d’Amérique latine. Par la suite, G. Mattéi trouve du travail aux éditions Cujas à Paris.
Le n° 1 de Partisans annonçait la sortie, en octobre 1961, du roman de G. Mattéi, Disponibles, montrant les soldats français en souffrance dans les combats en Kabylie et suivant l’itinéraire d’un jeune rappelé qui avait voté communiste, et se trouvait « buter » un prisonnier algérien. Le roman annonçait une suite sous le titre Bougnoules ; elle n’est jamais venue. À la fin des années 1970, Georges Mattéi revient sur cette expérience de vérité qui est plus qu’un roman, celui de « Nonosse », dans La Guerre des gusses, que Balland publiera en octobre 1982. Il avait aussi écrit deux nouvelles pièces de théâtre exposant la guerre en Algérie : Le Temps des assassins, traitant des attitudes des gradés et des appelés devant la torture, et Hara-Kiri, dédié aux camarades du soutien au FLN, revenant sur le choix hors du Parti et des partis de la révolution des colonisés, celle des bougnoules. Georges Mattéi est, en 1969, de la tentative d’un journal des colonisés Le Paria autour de Daniel Guérin ; le titre reprenait celui de la publication de l’Union intercoloniale (1921-1924) avec Ho-Chi-Minh, Abdelkader Hadj Ali, Mohamed Marouf->120341] qui sont à la création de l’Étoile nord-africaine en 1926.
Si Georges Mattéi s’est refusé à se rendre à la réception à Gennevilliers, à la célébration de l’indépendance algérienne par la Fédération de France du FLN, le 5 juillet 1962, il a cependant rejoint à Alger, de la fin de 1962 au printemps 1963, ses amis Gérard Chaliand et Juliette Minces regroupés autour de la revue Révolution africaine, en ses débuts avec Jacques Vergès* et Georges Arnaud* qui avait défendu les algériennes condamnées à mort. Jo Mattéi reste en relations avec Henri Curiel, mais sans adhérer à son organisation « Solidarité » d’aide aux luttes de libération. Certes il est toujours disponible, mais se rend surtout sur le terrain, de Saint-Domingue au Venezuela, à l’Argentine, au Chili... En France, il est des Comités Vietnam, ces comités de base qui conduisent au mouvement de Mai 1968. Il est suivi par les Services, sans que ceux-ci passent à l’assassinat comme pour Henri Curiel. En 1980, pour ses liens avec Douglas Bravo avec qui il a réalisé un film au Venezuela, le ministre de l’intérieur Maurice Papon, le fait arrêter ; il connaît aussi d’autres arrestations. Il meurt en décembre 2000 à l’hôpital de la Salpetrière, comme par retour aux lieux de son enfance. Le cinéaste Bertrand Tavernier avait écarté Georges Mattéi de la fin du tournage de La Guerre des gusses, sorti en 1992 sous le titre La Guerre sans nom.

SOURCES : Œuvres citées. — J. Charby, Les Porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent, La Découverte, Paris, 2004. — J.-L. Einaudi, Franc-tireur Georges Mattéi de la guerre d’Algérie à la guérilla, Sextant et Danger public, Paris, 2004.

René Gallissot

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