MAROUF Mohamed ben Kaddour [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né le 23 février 1895 à Oued-Fodda près d’Orléansville (Chlef), mort à la prison d’Oran en mars 1959 ; émigré en France en 1918, travaillant en région parisienne, syndicaliste activiste de la CGTU, membre de la Section nord-africaine de l’Union intercoloniale à l’origine de l’Étoile Nord-africaine en 1926 ; permanent de la CGTU pour la syndicalisation des travailleurs nord-africains et membre de la Commission coloniale du parti communiste ; opposé à Messali pour la reconstitution de l’ENA en parti, en 1931-1933 ; installé en Algérie dans la vallée du Chélif à partir de 1933, contribuant à la syndicalisation des ouvriers agricoles, membre du Comité central du PCA à sa constitution en octobre 1936 et en 1937, membre suppléant du Bureau politique ; interné au camp de Djenien Bou Rezg jusqu’en 1943 ; reprenant après 1946, la syndicalisation des ouvriers agricoles, à la tête des mouvements de grèves ; assure l’implantation communiste dans la vallée du Chélif et le soutien aux Combattants de la Libération en 1956.

Cliché fourni par sa famille

L’itinéraire de Mohamed Marouf est difficile à reconstituer avec précision par surabondance d’archives vicieuses. Les fiches et rapports de police se contredisent ou se recopient en faisant des fautes ; les archives communistes (Commission coloniale du PCF) sont flottantes suivant les vicissitudes du parti lui-même, les témoignages ont quelques difficultés avec la chronologie et des lacunes, alors que M. Marouf est un homme d’une extraordinaire continuité active dans le syndicalisme de lutte d’abord et dans la fidélité au communisme mais ne prenant jamais une place centrale.

Les parents sont des paysans considérés pour leur appartenance à une zaouia, pratiquant la culture dans la vallée du Chélif près d’Oued Fodda à proximité d’Orléansville ; Mohamed Marouf est le seul parmi ses frères, dont il est l’aîné, à suivre l’école primaire française ; la famille était nombreuse et on ne parle pas de ses sœurs. Il a le Certificat d’études primaires et, semble-t-il, essaie de poursuivre des études à Alger tout en travaillant, étant tant bien que mal ouvrier en ville ou ouvrier agricole.

Il y a une incertitude sur ses conditions de départ en France et la date exacte ; il pourrait être parti à la fin de 1918, avec les derniers « travailleurs coloniaux » prélevés dans les colonies par le ministère de l’armement (le ministre est le socialiste patriote Albert Thomas) pour travailler à l’arrière du front ou dans les arsenaux et usines de guerre. En effet, il commence par travailler comme « artificier » en Champagne, c’est-à-dire à rechercher, désamorcer ou faire exploser les bombes et obus plus ou moins enterrés. En tout cas, cet emploi des travailleurs coloniaux est la pompe qui amorce l’émigration algérienne en nombre.

Il travaille ensuite sur Paris ou en région parisienne. La camaraderie ouvrière n’est pas encore, en France du moins, atteinte par le racisme colonial à l’égard des Nord-Africains ; les principales immigrations ouvrières sont italiennes et polonaises ; en 1920, il rencontre une jeune ouvrière d’usine métallurgique. Comme c’est souvent le cas, il fait des allers et retours entre la France et le pays algérien qui est la vallée du Chélif. En 1921 ou 1922, M. Marouf assiste ainsi à Orléansville à la tournée de l’Émir Khaled qui tient des assemblées sous couvert de l’association La Fraternité algérienne soutenue par les communistes. En 1923, il est mineur de fond dans une mine de charbon du Centre de la France, près de Saint-Etienne ; il se fait remarquer comme syndicaliste CGTU, ce qui, pour la police, veut dire communiste ; il le devient très probablement s’il ne l’était déjà. Il revient à Paris et épouse son amie ouvrière ; Odette Marouf sera appelée en Algérie, « La Parisienne ».

C’est à ce moment-là qu’il fréquente l’Union intercoloniale, association de la main-d’œuvre coloniale, selon la formule d’époque, de la CGTU, pilotée par le parti communiste. Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh, qui participe notamment à la publication du journal de l’Union, Le Paria, conservera le souvenir de ce militant, si bien qu’il saluera plus tard tout algérien ou « nord-africain », du nom de Marouf ou dira « vous me rappelez Marouf ».

En effet M. Marouf est un des animateurs de la Section nord-africaine de l’Union intercoloniale aux côtés d’Abdelkader Hadj-Ali*. Il devient permanent avec le titre de secrétaire, peut-être partiellement ou mal rétribué, de la Commission de la main-d’œuvre coloniale de la région parisienne de la CGTU ; il est aussi membre la Commission exécutive des syndicats CGTU de la métallurgie de la région parisienne ; c’est dire qu’il devient un pilier de la Maison des syndicats de la rue de la Grange-aux-Belles (Paris, 10e), pratiquant la syndicalisation des travailleurs nord-africains. Il se trouve membre de la Commission coloniale du parti communiste, à composition flottante il est vrai. Il est désigné pour aller suivre l’École de l’Internationale communiste à Moscou ; son passeport étant mal fait, il est arrêté en Allemagne et refoulé en France après deux mois de prison.

Il retrouve alors l’épisodique Commission coloniale du PC, qui reçoit ses dirigeants des Jeunesses communistes et passe bientôt sous la direction de Jacques Doriot qui va conduire la campagne contre la guerre du Rif et de Syrie (1925-1926). Aussi M. Marouf prend part aux réunions qui aboutissent à la création de l’Étoile nord-africaine dont il est membre du Comité directeur. On ne voit pas pourquoi l’indicateur de police qui fait le rapport, mentionne que Marouf s’est abstenu sur le vote de l’indépendance ; il n’y a pas eu de vote sous cette forme, et l’ENA prend pour programme la plateforme comprenant l’indépendance des colonies, élaborée par ou pour les « congrès nord-africains » de la CGTU en 1925 auxquels Marouf fut associé. Mettant à contribution la CGTU, c’est lui qui fait imprimer les trois numéros (octobre 1926, décembre 1926, janvier-février 1927) de l’Ikdam (la vaillance) comme publication de l’ENA, reprenant le titre du journal de l’Émir Khaled à Alger.

De 1926 à 1929, permanent de la CGTU, il a une action presque exclusivement syndicale, il est envoyé soutenir les manifestations et les grèves dans les régions de main-d’œuvre nord-africaine. Il fait aussi un séjour en URSS, en délégation vraisemblablement, passant par la Géorgie dont l’enfant chéri est Staline. En 1927, la police relève sa participation aux réunions de comités de chômeurs en région parisienne ; il est membre du Comité central des chômeurs mis en place par la CGTU. Délégué au congrès de la CGTU qui se tient à Bordeaux, il prend part aux manifestations en faveur des anarchistes Sacco et Vanzetti condamnés à mort aux États-Unis. En 1928, il est en tournée pour la CGTU à Marseille, Lyon, Rouen ; en décembre, il est à Saint-Étienne pendant la grève des mineurs de la Loire, prend part aux meetings à la Bourse du travail et organise une réunion des travailleurs marocains et algériens. À cette époque, comme le relèvera Messali dans ses cahiers, Marouf inscrit automatiquement les participants à la CGTU et à l’ENA. Au début de 1929, il soutient encore une grève à l’usine de radiateurs d’Aulnay-sous-bois.

Il est envoyé ensuite en Algérie ou s’y rend de lui-même au décès de son père ; les témoignages sont plus approximatifs. Il est arrêté et aurait été envoyé six mois ou neuf mois en détention dans le sud algérien. Sa femme Odette se dépense pour sa libération. De retour à Paris à la fin mai 1930, il reprend ses activités à la CGTU, prend la parole fin septembre au meeting organisé dans la salle de la Bellevilloise en solidarité avec les peuples colonisés pour préparer des contre-manifestations lors de l’Exposition coloniale qui va s’ouvrir ; il y aura en effet une contre-exposition. Il est passé à Marseille ; en 1932, il organise, à Haumont dans le Nord, des assemblées de travailleurs nord-africains reprenant le programme de la CGTU et de l’ENA demandant l’abolition du code de l’indigénat et avec l’indépendance des colonies, l’élection d’une Assemblée constituante en Algérie. Le PC le présente aux élections législatives en mai 1932 à Paris dans le quartier Notre-Dame des Champs-Saint-Germain-des-Prés, lors de la campagne « classe contre classe » aux résultats très faibles ; il fait 6 % des voix des inscrits.

Surtout pour le compte de la CGTU, mais à la demande de la direction communiste alors tenue par le groupe des Jeunesses, il est chargé de relancer la syndicalisation des travailleurs nord-africains pour qu’ils ne soient pas entraînés dans la reconstitution de l’ENA qu’entreprend Messali, en marge du parti communiste. Marouf devient gérant du journal patronné par la CGTU El Amel (L’ouvrier) pour faire face à la publication d’El Ouma (la communauté sous-entendue nationale et/ou musulmane). La rupture du PC avec Messali, ou réciproquement, n’est pas encore complète car échappant aux sanctions du groupe Barbé-Célor, André Ferrat issu des Jeunesses communistes et qui glisse à la direction de la Commission coloniale, ménage le combattant anticolonialiste. C’est en 1933, dans les statuts de la nouvelle Étoile nord-africaine que Messali fait interdire la double appartenance, à l’ENA et au PC ; l’engagement syndical, à la CGTU, est encouragé comme allant de soi. Attachée au syndicalisme de classe et liée au mouvement communiste international, l’action de Marouf se trouve contrariée voire prise en défaut.

Mohamed Marouf ne répond pas aux voeux d’André Ferrat ; le patron de la Commission coloniale a le jugement péremptoire ; il juge Marouf « dévoué mais politiquement faible ; ne fait que du petit travail pratique parmi les Nord-africains et de façon décousue ». À nouveau, il n’est pas certain que Marouf soit en 1933 envoyé en mission en Algérie pour préparer l’algérianisation du syndicat et de la Région communiste, au demeurant en dehors de l’expérience de Parti nationaliste révolutionnaire tentée par Si Ahmed Belarbi (Boualem) que Ferrat écartera en 1934. La raison ou l’occasion de son séjour au pays, serait encore familiale, la mort d’un frère.

M. Marouf est arrêté à Orléansville et conduit à la prison Barberousse d’Alger rejoignant en cellule Ahcène Issad* et M. Lekhal qui, eux, avaient été envoyés en mission par le PC et avaient été cueillis à leur débarquement à Alger ; tous trois sont transférés plusieurs mois en détention à Beni Abbès. Ces coups d’arrêt et, somme toute, la mise en suspens du PNR auquel ils ont participé, font que ce sont des partisans de Messali (Mezerna* et Mestoul* notamment), qui vont implanter la nouvelle ENA à Alger en avant-garde de l’entrée en scène de Messali en Algérie même, qui ne se fera que le 2 août 1936. Évidemment Marouf ne fait pas partie de la nouvelle direction communiste d’Algérie qu’André Ferrat met en place au printemps 1934.

Comme à Paris, les responsables communistes ne s’intéressent guère au sort de M. Marouf en détention, c’est Odette Marouf qui fait le siège de L’Humanité pour obtenir tardivement qu’André Berthon, l’avocat anticolonialiste qui travaillait encore pour le parti, s’occupe du dossier et se déplace. M. Marouf n’en fut pas moins condamné à neuf mois de résidence surveillée ; il est envoyé à Chellala, bourgade des Hauts plateaux algérois qui a l’habitude de recevoir des condamnés politiques.

Au titre des mois déjà passés, M. Marouf revient à Paris en 1934, reprenant des activités à la CGTU. En désaccord avec André Ferrat, voire contre lui, il fait passer dans L’Humanité du 22 novembre1934, un article, non signé, dénonçant la nouvelle orientation de l’ENA qui se réfère au Coran et traitant Messali de « musulman rétrograde ». Pour la première immigration ouvrière, la religion ne compte guère ; pour Marouf, la classe ouvrière n’a que faire de ces histoires religieuses. C’est pour cela qu’il se sent bien à la CGTU, syndicat de classe.

Son vrai retour en Algérie, s’effectue en 1935, avec Odette, la Parisienne. Ils s’installent sur des terres familiales à Pontéba, dont ils tirent subsistance et quelques revenus en cultures irriguées. Malgré ses récriminations lors de la réunification syndicale de la CGTU dans la CGT, il entre au bureau de l’UD CGT de l’Algérois ; il s’emploie à la syndicalisation des mineurs de l’Ouarsenis et des ouvriers agricoles dans la vallée du Chelif, et dans le mouvement des grèves de 1936, dans la Mitidja. Le responsable de la CGT pour l’Algérois et l’entraîneur d’hommes qu’est le communiste Pierre Fayet, s’appuie sur lui. Il prend part, sans jouer un rôle majeur, aux comités de Front populaire et parallèlement du Congrès musulman. Il figure au Comité du Congrès musulman en 1936-1937 d’Orléansville avec son compagnon de lutte communiste, l’entrepreneur de maçonnerie Marcel Montagnié, appelé Marceau.

Parce qu’il est un témoin du syndicalisme communiste formé en émigration et du syndicalisme agricole, il est fait au congrès constitutif du PCA en octobre 1936, membre du Comité central du PCA et devient membre suppléant du Bureau politique en 1937 au 2e congrès. Peut-être parce qu’il n’est pas, ou ne se sent pas, à l’aise avec les mots d’ordre de mobilisation dans l’Union des peuples de France et d’Algérie – il est rétif à tout populisme et n’est pas un homme de discours – il n’apparaît pas au premier plan dans la propagande communiste, s’employant principalement sur le terrain syndical ; c’est Benali Boukhort* et en second Kaddour Belkaïm et Amar Ouzegane qui sont mis en avant pour manifester l’arabisation.

Il est arrêté en 1940 sous Vichy comme les communistes les plus connus, et interné au camp de Djenien-Bou-Rezg jusqu’au printemps 1943, après le débarquement allié de novembre 1942. Odette Marouf s’est mise à la vie agricole, parle couramment arabe, fait marcher la petite ferme d’Ouled Bouhali. Pontéba est le nom du bourg colonial sur la commune d’Oued Fodda à proximité d’Orléansville et pas très éloigné de Duperré (Aïn Defla). S’est constitué là, autour de Marouf et de l’entrepreneur Montagnié, parfaitement arabisé, un pôle communiste très inséré dans la vie rurale et les luttes locales, particulièrement dans les fermes autour de Duperré (Aïn Defla), avec entre autres Ahmed Keddar, et dans cette petite ville de la vallée du Chelif qui va devenir « ville rouge ».

Dans l’expansion communiste de 1944-1945 qui se trouve souvent prendre la tête du mouvement de La France combattante, M. Marouf semble à nouveau en retrait ; Amar Ouzegane incarne, à titre algérien, la direction communiste et force même le propos dans la dénonciation du complot de mai 1945 et l’accusation des nationalistes du PPA, traités d’hitlériens ; ce n’est qu’après les « rectifications » de juin-juillet 1946, que le nom de Marouf réapparaît dans les organes du parti ; il est à nouveau porté membre du Comité central du PCA en 1947.

Par contre, il a repris l’action syndicale et sa place à la direction de la CGT de l’Algérois sous ses différentes appellations (UD d’Alger, Union régionale en 1947, Cartel des syndicats confédérés, et en 1954, UGSA). Il est ainsi très actif dans les grèves agricoles de 1947 à 1953, dans la Mitidja et plus dures encore dans la vallée du Chelif. Il contribue à la syndicalisation des ouvriers agricoles et des petits paysans. La ferme d’Ouled Bouhali sert de lieu de rencontre fonctionnant comme une sorte d’école de formation ; le lieu de refuge ou de cache étant les bâtiments, hangars et baraquements de chantier de l’entreprise Montagnié. Ce sont ces installations qui permettent la préparation du maquis-témoin des Combattants de la libération en avril-mai 1956 par le PCA, et le concours des paysans locaux. Mohamed Marouf assiste au démantèlement du maquis avant d’être arrêté au début du mois de juillet 1956 avec son frère Abdelkader et son épouse Odette. Enfermé à Orleanville, il fut transféré à la prison de Berrouaghia en 1958, puis à la prison d’Oran où il décéda en mars 1959 .

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article162001, notice MAROUF Mohamed ben Kaddour [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 1er août 2014, dernière modification le 30 mars 2019.

Par René Gallissot

Cliché fourni par sa famille
Le couple Marouf

SOURCES : Arch. Nat., France, Paris, F 7 13 119. — Arch. Outre-mer, Aix-en-Provence, 9H32. — Arch. ministère Outre-mer, Paris, SLOTFOM, série 3, carton 45. — Arch. Préfecture de police, Paris, Ba 1716 — Arch. IRM, Paris, Commission coloniale du PCF, microfilms bobines 35/241, 63/ 148, 69/467 à 470. — « Mémoires de Messali », cahiers n° 7 et 8, inédits. — Interviews de B. Boukort et A. Ouzegane par J.-L. Planche (1976-1977). — Interview d’Odette Marouf par A. Taleb-Bendiab, 1988. — C. Liauzu, Aux origines du Tiers-mondisme : colonisés et anticolonialistes en France, 1919-1939, L’Harmattan, Paris, 1982. — B. Stora, Dictionnaire des nationalistes algériens, op. cit. — O. Carlier, « La première Étoile nord-africaine (1926-1929) », Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, n° 4, Alger, 1972 ; « Un groupement idéologique : les premiers communistes algériens de l’émigration », Colloque sur l’Intelligentsia maghrébine, Oran, 1982, publié dans Cahiers du GREMAMO,, n° 4, Paris, 1987 ; repris et complétés dans Nation et djihad, op. cit.. — Sources familiales.

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