BELLEVILLE Pierre

Par Claude Pennetier

Né le 6 février 1924 à Paris (VIe arr.), mort le 13 janvier 2010 à Lorry-lès-Metz (Moselle) ; employé puis journaliste ; militant du Mouvement de libération du peuple (MLP), de l’UGS et du PSU ; militant associatif de Moselle ; président de Culture et liberté.

Pierre Belleville
Pierre Belleville

Fils d’un comptable et d’une lingère originaires de Savoie et de Creuse, élevé jusqu’à huit ans dans le quartier de Batignolles (XVIIe arr. de Paris), Pierre Belleville passa son enfance à Bagneux (Seine), à la cité HBM du « Champ des oiseaux ». Sa scolarité à l’école primaire supérieure de Bagneux aurait pu l’orienter vers l’École normale d’instituteurs si la guerre n’avait conduit la fermeture de celle-ci. Muni d’un CAP de comptable, il travailla comme employé en avril 1941.

Après un engagement dans la 1e armée à la Libération (2e bataillon de choc), ayant combattu en Alsace, puis en Souabe, il fut libéré début 1946. Il se rapprocha d’Économie et humanisme, organisa des rencontres franco-allemandes avec Gérard Étienne (mort accidentellement à vingt-six ans) et travailla avec des chrétiens allemands qui s’opposaient à la CED. Cette activité l’amena à coopérer avec Joseph Rovan*.

Pierre Belleville, qui soutint Claude Bourdet*, candidat aux élections législatives de 1951 à Paris, fit son entrée en politique par le biais de la Jeune République, dont il siégea à la commission exécutive nationale de 1951 au moins jusqu’à 1954, année de son adhésion au Mouvement de libération du peuple (MLP), animé pour l’essentiel par d’anciens militants de la JOC. Il participa à la direction du mouvement, travailla sur les régions Nord et Est, et particulièrement à son développement à Saint-Nazaire, à Nantes, dans la région lilloise et dans la Lorraine sidérurgique. Journaliste à Monde ouvrier, son intérêt se porta vers les questions du travail, du logement et du mode de vie ouvriers. Animateur du Centre de culture ouvrière au titre du MLP, il fut amené à intervenir sur l’histoire du mouvement ouvrier et l’évolution du monde industriel devant des militants CFTC comme CGT ; il participa à la fondation de l’Institut de formation des animateurs de collectivité (INFAC) et fut lié à l’équipe CNRS animée par Paul-Henri Chombart de Lauwe*. Belleville fut pour beaucoup dans le regroupement du Mouvement de libération ouvrière et du CCO, pour former Culture et liberté qu’il présida de 1972 à 1979, tout en dirigeant l’Institut régional de la formation d’adultes de Lorraine. Il habitait Metz depuis 1961, suite à la nomination de son épouse, professeur de français. Mais, ce n’était pas le fruit du hasard ; cette région avait été choisie en raison de la présence d’industries et de mines.

Membre de l’UGS puis un des créateurs du PSU, Belleville soutint Édouard Depreux*, Gilles Martinet* et Michel Rocard*, et plus généralement la motion « B » du congrès d’Alfortville en janvier 1963. Il écrivit, en décembre 2004 : « Au bureau du parti, comme dans les fédérations que je connaissais bien, j’ai contribué à barrer la route du secrétariat général à Jean Poperen. En 1967, quand Martinet, Poperen, Bérégovoy, etc. proposaient que le parti rejoigne Mitterrand lancé à la conquête du PS, j’ai convaincu quelques fédérations hésitantes à refuser ; j’ai fortement aidé Marc Heurgon à faire de Rocard le nouveau secrétaire général. J’ai ensuite soutenu ce dernier mais avec une présence nationale limitée. » Il fut aussi un syndicaliste affilié à la CFDT dès sa création en 1964.

Intéressé par les problèmes de consommation, il publia en 1961 Vérité sur la viande qui traitait de l’avenir de l’abattoir de la Villette et de la nécessité de développer des abattoirs régionaux. Mais, ce fut surtout son livre Une Nouvelle classe ouvrière, paru en 1964 dans la collection Temps modernes, chez Julliard, qui lui valut une certaine notoriété. Quinze jours plus tard sortait le livre de Serge Mallet* au titre proche : La Nouvelle classe ouvrière. Ultérieurement, Belleville estima que le tir groupé des deux livres, loin de les desservir, avait imposé le thème et provoqué des comptes rendus de presse qui traitaient simultanément des deux productions. L’ouvrage de Pierre Belleville eut un certain succès (plusieurs milliers d’exemplaires se souvient-il), mais son ami Serge Mallet, mieux introduit dans les milieux de la sociologie, plus ambitieux et mordant dans les débats intellectuels nationaux et internationaux, attacha plus fortement son nom à la Nouvelle classe ouvrière (NCO). En fait, les contenus étaient sensiblement différents. Si l’on suit l’analyse qu’en fit Frank Georgi lors d’un colloque récent : « Pierre Belleville n’hésite pas à donner conseils et leçons explicites, fussent-ils rétrospectifs, aux syndicalistes ouvriers sur la manière la plus efficace de mener les luttes ou sur les objectifs à privilégier. Serge Mallet garde formellement une plus grande distance "scientifique". En revanche, par la démarche et la définition même de l’objet, Belleville apparaît paradoxalement beaucoup moins systématique et, en un sens, moins radical que Mallet. La "nouvelle classe ouvrière" du premier n’est pas un concept, et n’est jamais véritablement définie. Ses enquêtes balaient aussi bien le vieux textile du Nord et la sidérurgie lorraine que les industries modernes de Grenoble, les cheminots que les mineurs, les ouvriers traditionnels que les cadres, chercheurs et ingénieurs. Elles soupèsent l’ancien et le nouveau dans des régions et des secteurs extrêmement divers, concluant sur l’existence d’une classe ouvrière, combative, en cours de transformation profonde, mais avec des rythmes et des formes très variables ...]. L’ambition de Serge Mallet est tout autre. Sa Nouvelle classe ouvrière (« La » et non pas « Une ») désigne, on le sait, un groupe très précisément délimité : les salariés qui travaillent dans "l’industrie automatisée". Elle seule est digne d’attention et objet d’enquêtes fouillées. Elle regroupe les "ouvriers » au sens étroit (’surveillants, chargeurs, opérateurs, préparateurs’, affectés directement à la production automatisée, ainsi que les ouvriers d’entretien des machines), mais aussi les "techniciens des bureaux d’études", couche nouvelle née de l’industrie moderne. »

Les deux auteurs, qui appartenaient à la même sensibilité du PSU, avaient conscience des enjeux politiques de ce débat. Dans son introduction, Belleville renvoyait dos-à-dos néo-capitalisme et communisme, coupables de déformer les réalités ouvrières contemporaines et de mettre la sociologie au service de son « offensive d’intégration » pour le premier, de son « immobilité défensive » pour le second. Mallet, quant à lui, s’en prenait d’abord aux « marxistes officiels » défenseurs d’une « essence métaphysique de la classe ouvrière » et incapables de prendre en compte des évolutions qui les remettent en question. Le débat prit fin en 1968, mais resta dans les mémoires et ne manqua pas d’influencer indirectement des analyses syndicales et politiques.

D’autres publications de Pierre Belleville suivirent. Laminage continu fut victime de Mai 1968 ; prévu pour le printemps, l’éditeur Julliard repoussa la sortie à l’automne où elle passa inaperçue, sauf en Lorraine, car il traitait de la crise de la sidérurgie lorraine. Pierre Belleville se consacra ensuite aux thématiques de l’animation (Animation pour quelle vie sociale ?) et de la culture ouvrière (Les travailleurs devant la culture, 1976 ; Cultures et pratiques ouvrières, 1979). Il écrivit des rapports pour le ministère de la Culture et la DGRST sur les comités d’entreprise, tout en publiant des articles sur la coopération ouvrière.

Il quitta le PSU en 1974, mais refusa de rejoindre le Parti socialiste. Il eut cependant de l’influence dans les ministères socialistes, notamment lors de l’élaboration de la loi Auroux. Par ailleurs son rôle resta marquant dans les associations d’éducation populaire.

Responsable du Conseil social et culturel de la Moselle créé en 1964 puis directeur adjoint, il créa ensuite l’Institut régional de formation d’adultes, qui se préoccupait particulièrement du retour des femmes au travail, et en fut le président jusqu’en 1990. En 1976, il anima la Banque centrale des coopératives, BCC (outil financier des coopératives de consommation), une Association de recherche pour la gestion et l’organisation (ARGO), qui fut jusqu’en 1994 un outil d’entraide financière entre diverses associations.

Si Pierre Belleville n’a pas gardé la notoriété intellectuelle qui fut la sienne dans les années 1960, au point d’entendre dire qu’il est « oublié » (sauf en Lorraine), c’est qu’il fit le choix d’un militantisme provincial et s’y tint. Ses engagements professionnels et associatifs marquèrent sa production, mais ce sont ses préoccupations de rapprochement entre les peuples européens qui caractérisent ses productions confidentielles du début des années 2000.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article16159, notice BELLEVILLE Pierre par Claude Pennetier, version mise en ligne le 20 octobre 2008, dernière modification le 20 février 2010.

Par Claude Pennetier

Pierre Belleville
Pierre Belleville

ŒUVRE : On ne saurait citer ici l’importante bibliographie de Pierre Belleville. Nous nous en tiendrons aux principaux ouvrages dans l’ordre chronologique : Vérités sur la viande, Sedimo, 1961. — Une nouvelle classe ouvrière, Julliard, 1963. — Laminage continu, Julliard, 1968. — Animation pour quelle vie sociale ? Tema, 1974. — Les travailleurs devant la culture, Confronter, 1976. — Cultures et pratiques ouvrières, Les Cahiers de l’Atelier, n° 3, 1979. — Attitudes culturelles actuelles des travailleurs manuels, ouvrage collectif, « Les cultures populaires », Privat, 1979. — Pour la culture dans l’entreprise, La Documentation française, 1982. — Le Chaudron (Quand l’Europe cuisinait son suicide), Éd. du Chemin Noir, 2002 (il s’agit d’une réflexion critique sur les nationalismes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avec des considérations autobiographiques européennes), suivi d’un opuscule : Le Rata (les nations entrent en suicide), 2004.

SOURCES : Biographie de Pierre Belleville, par Georges Tamburini, dans le DBM, p. 42-43. — Frank Georgi, « La Nouvelle classe ouvrière : la construction politique d’une catégorie sociale dans la France des Trente Glorieuses », in Jean-Louis Robert, Les trente glorieuses, à paraître, Presses universitaires de la Sorbonne. — La Jeune République, mai 1952, juillet 1953 et décembre 1954. — Entretien téléphonique avec Pierre Belleville, octobre 2004 ; lettre du 29 décembre 2004. — Notes de Pierre Belleville, octobre 2004. — Notes d’Éric Belouet. — État civil du VIe arr.

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