Né le 20 décembre 1965 à Bamako, Mali ; commerçant sur le marché de Bamako ; président-fondateur de L’Association Malienne des Expulsés

Issu d’une famille de commerçants de Bamako, Ousmane Diarra arrête l’école à l’adolescence pour rejoindre le commerce familial. Il voyage souvent entre Bamako et Dakar pour s’approvisionner en vêtements et soigner un paludisme sévère dont il souffre depuis l’enfance. Le ralentissement de l’activité économique provoqué par le coup d’Etat contre Moussa Traoré le pousse à émigrer au début des années 1990 : il s’installe d’abord quelques mois à Dakar puis entame un périple qui le mène de Cotonou à Lagos, de Douala (où il fut cireur de chaussures et vendeur de vêtements porte à porte) à Yaoundé, de Kika à Ouesso, de Brazzaville à Luanda. A Luanda, il loge dans un foyer de maliens, créé et financé par un diamantaire malien, qui l’aide à lancer son propre commerce. Il s’enrichit, quitte le foyer et loue son propre appartement, jusqu’à ce qu’une rafle matinale de la police angolaise, qui encercle un quartier de commerces tenus par les immigrés, confisquant biens et titres de commerce, ne l’oblige à quitter l’Angola. Après avoir passé cinq jours au poste de police et alors que tout son stock, son argent et ses biens sont restés à Luanda, il est expulsé avec de nombreux autres maliens à Bamako sur un vol d’Angola Airways.
Cette expulsion, dans sa dimension d’expérience personnelle et collective, a un impact déterminant sur son engagement dans la vie associative. A son retour, il héberge cinq de ses compatriotes expulsés et part avec eux chaque jour au Haut-Commissariat des Maliens de l’Extérieur à la rencontre d’autres Maliens expulsés comme lui d’Angola mais aussi de France, d’Arabie Saoudite, de Zambie, du Liberia etc. Ils essaient ensemble d’établir un recensement des biens perdus. Chaque groupe d’expulsés crée une commission, dotée d’un ou de plusieurs porte-paroles. Selon leur effectif, chaque groupe représenté envoie un ou plusieurs délégués discuter avec le gouvernement, qui s’est dans un premier temps engagé à examiner la question des biens perdus (le ministre angolais des affaires étrangères est allé à deux reprises au Mali mais rien n’a échappé des entretiens à huis-clos avec le gouvernement) avant de se déclarer impuissant. Le Président de l’Assemblée nationale leur dit que l’essentiel est qu’ils soient revenus en bonne santé et que pour « le reste c’est Dieu qui va [vous] payer » ! [1]
Ousmane Diarra propose à ses compatriotes, fatigués de ne pas être entendus, de créer une association des expulsés d’Angola, une association des expulsés de France, etc. Il est épaulé par les migrants expulsés de la France qui connaissent bien la vie associative, mais aussi par Oumar Mariko, fondateur du parti SADI et de Kayira, la radio des « sans-voix », et par Mohamed Tabouré, éditorialiste au Sanfin, journal du mouvement ouvrier et populaire du Mali, qui très tôt se sont rendus au Haut Conseil des Maliens de l’extérieur pour soutenir les expulsés.
Ousmane Diarra est d’abord désigné comme porte-parole des expulsés de l’Angola. Il n’a aucune culture politique antérieure et sa famille se montre hostile à son entrée dans la vie associative. Une assemblée générale permet de composer un bureau de 15 personnes. Mais l’idée de créer une association spécifique pour chaque groupe d’expulsés est vite balayée par l’idée d’une lutte commune rassemblant les porte-paroles dans une seule et même association.
L’Association Malienne des Expulsés est créée le 6 octobre 1996. Ousmane Diarra, que sa famille presse de se consacrer uniquement à son commerce, en est d’abord le secrétaire général adjoint. EMMAUS France soutient financièrement les débuts de l’association mais le secrétaire général, un expulsé de France, finit par partir pour créer une autre association.
L’élan initial de l’AME est suivi par une longue période de démobilisation. Alors que l’association rassemblait plus de 2000 personnes à ses débuts, les problèmes de gestion et la frustration liée à la lutte ont provoqué un sentiment de découragement général. Pour des raisons liées à leur subsistance, beaucoup de migrants sont repartis en migration. Alors qu’Ousmane Diarra se consacre désormais presque entièrement à son commerce, sa rencontre lors du forum social de Bamako en 2006 avec Jean-Claude Amara, porte-parole de l’association française Droit Devant, l’encourage à relancer l’association. Il recompose un bureau composé d’anciens et de nouveaux membres et noue des partenariats avec la Cimade, l’ONG Médico International, le réseau No Vox, qui permettent de rendre l’association financièrement viable et de l’inscrire dans un réseau internationalisé rassemblant ONG, associations de défense des migrants, syndicats.
En 2008 et 2009, il est en tête de file d’une campagne de luttes contre les accords dit de réadmission que le Mali s’apprête à signer avec la France et qui visent à inclure dans des partenariats économiques des clauses destinées à faciliter la délivrance de laissez-passer par les autorités consulaires maliennes en France, pour les Maliens sans-papiers sujets à une mesure d’expulsion. Lors de cette campagne qui se solde par le refus du gouvernement malien de signer de tels accords, il se tient aux côtés d’Amina Dramane Traoré, femme politique et essayiste malienne, fondatrice du Forum pour un autre Mali (FORAM), de nombreuses organisations maliennes (le Mouvement des Sans-Voix présidé par Tahirou Bah, Amnesty International Mali, l’Association Malienne des Droits de l’Homme, etc), des collectifs de sans-papiers, des associations et des réseaux européens de défense des droits des migrants (la Cimade, RESF, Migreurop, No Vox, Afrique-Europe-Interact).
Dans ses interventions, il entre dans un rapport de confrontation directe avec l’Etat malien, qu’il appelle à protéger ses ressortissants contre les mesures d’expulsion. En dépit de divergences et parfois de tensions au sein de l’AME, il apparaît comme le garant du cap politique de l’association, dénonçant le durcissement des politiques migratoires en Europe et dans le monde mais aussi la responsabilité de l’Etat malien dans l’abandon des siens. Il a en outre refusé toute affiliation avec l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) et le Centre d’Information et de Gestion des Migrations (CIGEM), promoteurs d’une gestion concertée des migrations et de campagnes « d’information et de sensibilisation sur les risques de la migration irrégulière » menées conjointement avec le gouvernement malien et d’autres associations de migrants. Il lui a d’ailleurs été reproché de ne pas profiter des opportunités de financement créées par ces campagnes.
Bien que l’AME ait depuis ses débuts bénéficié du soutien de députés parmi lesquels le fondateur du parti SADI Oumar Mariko, ainsi que de nombreux medias affiliés à la gauche malienne, Ousmane Diarra a fait de sa méfiance vis-à-vis de toutes les formes de récupération politique une règle de conduite. Il cherche à maintenir le caractère apolitique, l’absence d’affiliation partisane, l’indépendance de l’AME dans l’espace social et politique original au sein duquel elle évolue : forums sociaux, forums régionaux et internationaux sur les droits des migrants, haut dialogue sur les migrations de l’ONU, création et animation du réseau Justice Sans-Frontières sur les migrants, auditions auprès des instances de la gouvernance des migrations (OIM, OFII, CIGEM, UE) qui sont autant d’occasions de rappeler la défense par l’AME du principe de la libre-circulation et de l’arrêt des expulsions. S’il s’agit de revendications politiques, elles concernent la situation des migrants et ne s’inscrivent pas le cadre du débat national stricto sensu.
Parallèlement à ses responsabilités de président de l’AME, Ousmane Diarra est membre du conseil d’administration du grand marché Bamako, où il tient deux boutiques de vêtements. Son épouse fait des voyages réguliers à Dakar pour s’approvisionner en marchandises.
Président de la première association africaine ayant porté la question de l’existence et des droits des migrants expulsés sur la scène sociale et politique, son action est considérée par d’autres associations d’expulsés qui ont vu le jour au cours des années 2000 (l’Association Togolaise des Expulsés en 2008 à Sokodé au Togo, Welcome Back Cameroon en 2006 à Yaoundé au Cameroun) comme une inspiration et un modèle, qui a contribué à créer les conditions d’un mouvement propre aux expulsés en Afrique.

SOURCES : Dünnwald, S. (2010), « Destination Bamako. Die Arbeit der Association Malienne des Expulsés am Flughafen », Hinterland Magazin, Vol. 15, München ; Lecadet, C. (2012), « Expulsions et prises de parole au Mali : quand le politique se récrie en ses marges » in Agier, M. (dir.), Politiques de l’exception. Réfugiés, sinistrés, sans-papiers, Paris : Editions Téraèdre, p. 113-127 ; Tounkara, M. (2013), Les dimensions socioculturelles de l’échec de la migration : cas des expulsés maliens de France, Thèse de socio-anthropologie, Université Paris-Est ; Entretien avec Ousmane Diarra Lien internet : http://www.afriradio.net/audio38.html

Clara Lecadet

[1Citation rapportée par Ousmane Diarra lors d’un entretien réalisé pour la rédaction de la présente notice dans les locaux de l’AME, en mars 2014.

Version imprimable de cet article Version imprimable